Le plaidoyer des maîtres-tanceurs
« Les intellectuels face aux médias ». Sous ce titre, Le Monde du 18 septembre 1998 a publié deux pages de contributions, émanant de six animateurs de revue, sur onze pressentis (et tant d’autres oubliés…), invités à s’interroger sur le rôle des médias. Pour quel résultat ? Et d’abord pourquoi ? C’est ce que tente d’expliquer un éditorialiste (anonyme) qui prend la parole au nom de toute la corporation des journalistes et justifie ainsi sa présentation « objective » : Serge Halimi, dans Les Nouveaux Chiens de garde, a relancé le « procès du journalisme » ; « les » journalistes jugent que le « réquisitoire » de Pierre Bourdieu est « univoque » quand il affirme que « le champ journalistique est de plus en plus soumis aux exigences du marché ». Réquisitoire univoque, en effet,… mais à condition d’effacer « de plus en plus » et de remplacer « champ journalistique » par « tous les journalistes ». Pierre Bourdieu doit immédiatement démissionner du Collège de France !
Et « procès du journalisme », à n’en pas douter… mais à condition d’oublier que Serge Halimi analyse le rôle que jouent une trentaine de personnes et montre faits à l’appui ce qu’annonce sa quatrième de couverture : « Un petit groupe de journalistes omniprésents et dont le pouvoir est conforté par la loi du silence impose sa définition de l’information-marchandise à une profession de plus en plus fragilisée par la crainte du chômage. » Reconnaissons que Le Monde n’a livré, en l’occurrence, aucune « information-marchandise », même s’il a respecté la loi du silence… puisqu’il n’a pas rendu compte de l’ouvrage de Serge Halimi. Quant à ce dernier, s’il en bénéficie, qu’il rende immédiatement sa carte de presse ! Et avec lui les nombreux journalistes (nous les avons rencontrés) qui confirment les résultats du journalisme d’investigation tel que le pratique Serge Halimi : des faits, dont on peut discuter l’interprétation, à condition de ne pas en taire l’existence. À moins que l’on ne préfère la sanction : si les faits sont têtus, qu’on leur coupe la tête !
Quelle surprise alors de lire que Le Monde se propose de « prolonger le débat » qu’il a si peu ouvert en publiant des réponses à une question qu’il a soigneusement fermée. À lire ces réponses, deux conclusions s’imposent. Heureusement qu’il existe, si l’on excepte Michel Surya, qui a le mauvais goût de mettre en question les « intellectuels de pouvoir », des spécialistes des réponses obliques aux questions biaisées. Heureusement que Pierre Bourdieu n’existe pas, du moins pour ceux qui n’ont pas la patience de le lire : il suffit de l’inventer (en lui faisant dire n’importe quoi) pour prendre part ainsi à la médiocre campagne orchestrée autour de son nom.
Du débat, que reste-t-il ? Le plaidoyer des maîtres-tanceurs.
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