Foucault et Marx : une confrontation inactuelle ?

Communication au colloque « Foucault vu d’Est, Foucault vu d’Ouest », tenu à Sofia (Bulgarie) en Juin 1993. Publiée dans Michel Foucault : les jeux de la vérité et du pouvoir, Presses Universitaires de Nancy, septembre 1994.

À quoi bon parler de Marx ? D’ailleurs, « Marx, pour moi, ça n’existe pas. Je veux dire cette espèce d’entité qu’on a construite autour d’un nom propre, et qui se réfère tantôt à un certain individu, tantôt à la totalité de ce qu’il a écrit, tantôt à un immense processus historique qui dérive de lui [1] .  » Comment ne pas souscrire à ce propos ? Et ne pas ajouter aussitôt, une fois encore avec sa caution, que Foucault non plus n’existe pas ? Aussitôt annoncé, mon propos menace de se dérober...

Nous voici dispensés, en tout cas, des exercices jadis imposés par l’existence d’orthodoxies parfois dérisoires et souvent meurtrières : je ne me demanderai pas si Foucault et Marx sont compatibles ou incompatibles. Je me bornerai à examiner ce que la critique de Marx par Foucault peut nous apprendre sur la pensée de Marx et de Foucault.

Mais la critique de Marx par Foucault est d’autant plus insaisissable que Marx dans Foucault fait l’objet de critiques indirectes qui le visent à travers les divers marxismes et de critiques obliques qui l’intègrent ou le discutent sans le nommer.

La critique de Marx par Foucault se dérobe derrières ses variations - que je ne chercherai pas à parcourir - et derrière ses variétés - entre lesquelles il convient de choisir. Foucault n’a jamais dissimulé son aversion pour toutes les variétés de marxisme orthodoxe, académiques ou étatiques, et ses réticences à l’égard de toutes les variétés de marxisme critique. Pourtant ces critiques indirectes ne nous intéressent pas ici, bien qu’elles puissent être riches d’enseignement, si l’on admet avec Foucault qu’un auteur n’est pas propriétaire de son texte.

Mais Marx lui-même ? A défaut d’être identifiable, encore faudrait-il qu’il soit localisable dans le discours de Foucault. Or Marx, dans ce discours, est, en général aux abonnés absents. Il fait l’objet de discussions et d’appropriations obliques, qui procèdent généralement par allusions plutôt que par références, par mise en œuvre ou mise à l’écart silencieuses, plutôt que par débat ou par combat. Aussi les appropriations seront-elles effectuées sans partenaire et les discussions esquissées sans adversaire, à charge pour les commentateurs, précisément, de rétablir les notes en bas de page volontairement effacées.

Je laisserai de côté ces critiques latérales qui nous entraineraient trop loin pour ne m’intéresser qu’à des critiques frontales.

J’en retiendrai deux : deux critiques « à coups de marteau », pour reprendre l’expression de Nietzsche , prises aux deux pôles de la théorie : archéologie du savoir et généalogie du pouvoir. À un pôle, Foucault critique le mariage de l’anthropologie et de la dialectique. À l’autre pôle, il critique le mariage de l’État et de la Révolution.

1. Archéologie

Premier coup de marteau : Dans Les Mots et les Choses, Foucault critique donc « les promesses mêlées de la dialectique et de l’anthropologie », qui culminent chez Marx dans une « utopie d’achèvement » [2] .

En suivant le fil de cette critique, pour la prendre en charge et la radicaliser, je dirai que la pensée de Marx est initialement dominée par la tentative, et en permanence marquée par la tentation, de se livrer une promesse utopique : l’essence humaine (tel est le versant anthropologique), par le truchement de la nécessaire négation de l’aliénation de cette essence (tel est le versant dialectique), est promise à son effectuation. Et force est de constater que cette utopie promise soumet la pensée de Marx, du moins dans ses premiers écrits, à un implacable enchaînement [3] .

Parce qu’elle promet l’adéquation de l’existence humaine à son essence, l’émancipation humaine doit être totale  : c’est-à-dire tout à la fois complète (surmontant la totalité des aliénations), universelle (surmontant l’aliénation de la totalité des hommes) et intégrale (surmontant la totalité des aliénations de chaque individu) : la réalisation de l’homme total en chaque individu singulier.

Parce que cette émancipation est la réalisation historique de l’essence humaine, elle ne peut être qu’ultime : l’achèvement d’une émancipation totale ne laisse aucune tâche d’émancipation devant elle. Parce que l’unité de l’essence et de l’existence en constitue l’effectivité, l’ émancipation, pour être achevée, doit être parfaite : elle sera accomplie dans une société rendue à l’immanence, à l’omnipotence et à la transparence.

Surmonter l’aliénation de l’essence humaine, parvenue à son comble dans les formes d’existence du prolétariat suppose le retour à l’unité de tout ce qui est séparé, le dépassement des oppositions par leur réconciliation, la présence de l’essence dans l’existence : une parfaite immanence.

Le retour des forces aliénées à leurs sujets créateurs et le dépassement de toutes les scissions qui font des hommes des êtres dominés par leurs propres créations impliquent que les hommes placent toutes les forces qui jusqu’alors les dominaient sous leur propre contrôle : une parfaite omnipotence.

La présence immanente de l’essence dans l’existence, de la nature sociale de l’homme dans ses formes d’existence sociale, et la puissance omnipotente des hommes sur leurs relations permettent d’instaurer la lisibilité de l’essence dans l’existence : une parfaite transparence.

Immanence, omnipotence, transparence : Marx reconduit ainsi les illusions des petites et des Grandes utopies. Tels seraient les points culminants d’une utopie révélée, si la pensée de Marx pouvait être enfermée dans cette première étape et rabattue sur les dimensions utopiques de celle-ci.

Telles sont mes raisons de souscrire - bien que jamais il ne soit allé aussi loin - à la critique de Foucault. Mais les coups de marteau destinés, selon Nietzsche, à « forcer à parler haut ce qui voudrait se taire » menace de réduire au silence ce qui pourrait encore nous parler. Il convient alors mesurer, mais avec Foucault lui-même, les déficits de l’archéologie du savoir si elle se replie sur elle-même [4] .

Deux questions sont en effet posées.

 Première question : la critique archéologique d’une utopie suffit-elle à rendre compte de ses effets théoriques ?

On connaît la formule de Foucault : « Le marxisme est dans la pensée du XIXe siècle comme poisson dans l’eau : c’est-à-dire que partout ailleurs il cesse de respirer [5] » . Marx, semble-t-il, est entièrement enfermé dans l’anthropologie et dans l’épistémè du XIXe siècle.

La réduction à l’anthropologie est, on le pressent, essentiellement polémique, et indirecte. En effet, la « mutation épistémologique de l’histoire », encore inachevée aujourd’hui, à laquelle souscrit Foucault, « ne date pas d’hier cependant, puisque », précise-t-il, « on peut sans doute en faire remonter à Marx le premier moment » [6] . L’anthropologie ne saurait inaugurer une telle mutation, et l’on doit logiquement en conclure que si Marx n’a cessé de se débattre avec le dispositif initial de sa pensée, son œuvre ne saurait être entièrement enfermée dans ce dispositif, dominé par la problématique de la réalisation de l’essence humaine. Dans ces conditions, c’est moins l’anthropologie de Marx que les tentatives d’ « anthropologiser Marx » que Foucault dénonce : les tentatives de sauvetage de la souveraineté du sujet « contre le décentrement opéré par Marx - par l’analyse historique des rapports de production, des déterminations économiques et la lutte des classes » [7] . Marx, précurseur ou fondateur, donc.

Ainsi, le rabattement sur l’épistémè ne saurait être que critique, et temporaire. Foucault, dans Les Mots et le Choses semble exclure tout excédent théorique de l’œuvre de Marx sur l’épistémè qui l’engloutit dans le XIXème siècle : on vient de voir qu’il n’en est rien. Aussi Foucault, en partie à rebours des énoncés-canon que l’on a rappelés, classera Marx (au même titre que Freud) parmi ceux qu’il propose d’appeler « les fondateurs de discursivité », qui ne sont pas seulement des auteurs de leur œuvre », mais « ont produit quelque chose de plus : la possibilité et la règle de formation d’autres textes » et ont établi une possibilité indéfinie de discours ». Marx ne serait alors que le fondateur des marxismes. Mais à la différence da fondation d’une science, « l’instauration discursive est hétérogène à ses transformations ultérieures » [8] : elle rend par conséquent possible le retour (divers retours) au texte  : « au texte même, au texte dans sa nudité, et, en même temps, pourtant (...) à ce qui est marqué en creux, en absence, en lacune dans le texte » [9]. À ce titre, si le privilège de l’œuvre a été mis entre parenthèses, la parenthèse peut n’ être que provisoire. Pourtant, rouvrir cette parenthèse ne nous découvre pas l’œuvre dans sa vérité, mais un texte dans sa nudité.

Ainsi le déplacement opéré par la lecture de Foucault n’est pas réductible aux formulations extrêmes qui en font percevoir l’orientation et la nécessité. Contre le commentaire qui aurait en charge une vérité ultime et toujours dérobée de l’œuvre, et à l’écart de la critique interne qui en éprouverait la cohérence (en cherchant dans Marx lui-même des points d’appui pour en tenter le dépassement), Foucault esquisse une méthode qui permet d’apprendre à lire : Marx bien sûr, mais aussi Foucault.

L’archéologie du savoir agit précisément comme un filtre qui permet de partager le dépôt historique et l’excédent théorique. Marx n’est sans héritage : aussi Foucault n’hésite-t-il pas à le capter pour en faire des usages partiels et circonscrits. Pourtant le texte de Marx ayant cessé d’être définitivement assignable à son siècle n’en devient alors que plus insaisissable, et en même temps plus disponible, pour le pire, sans doute, mais aussi pour le meilleur.

 Reste alors une seconde question : la critique archéologique d’une utopie saurait-elle suffire à rendre compte de ses effets pratiques ?

Ce que la critique archéologique suggère mais ne peut montrer, c’est comment une utopie d’achèvement - qui promet la réalisation de l’essence humaine - peut se retourner. Sommairement décrit ce retournement tient en quelques mots : de l’omnipotence des producteurs à l’omnipotence de l’état, de la transparence des relations sociales à la surveillance par l’état, de l’immanence de la société à la transcendance de l’État ; de la dictature du prolétariat à la dictature sur le prolétariat. Or, le retournement de l’utopie n’est pas mécaniquement inscrit dans le fait même de l’utopie. Les promesses de la dialectique et de l’anthropologie peuvent bien n’être pas tenues - parce qu’elles ne sont pas tenables : cela n’explique pas qu’elles se transforment - dialectiquement ? - en leur contraire.

La critique de Foucault, alors inachevée, doit remonter des effets à la théorie et expliquer ce qui en elle, comme pensée ou impensé, peut favoriser son destin. La critique archéologique est prolongée par une critique généalogique qui prend le relai. Selon la première critique la pensée de Marx semble rivée à son socle et appartenir entièrement au XIXe siècle. Selon la seconde, la pensée de Marx se confond avec ses effets et est entièrement solidaire du XXe siècle : non plus cette fois comme innocente utopie, mais comme sinistre réalité.

2. Généalogie

Second coup de marteau : Dans La grande colère des faits, dix ans plus tard, Foucault dénonce dans la théorie de Marx une variante du mariage entre l’État et la Révolution qui fait apparaître le stalinisme comme « la vérité "un peu" dépouillée, c’est vrai, de tout un discours qui fut celui de Marx et d’autres peut-être avant lui » [10] .

Le point de départ de cette critique est et reste sans appel. Foucault récuse avec une virulence justifiée les opérations qui permettent d’éluder la question du Goulag en faisant mine de la poser : en particulier le rabattement théoriciste (qui en fait une erreur lisible à partir des textes) et le rabattement historiciste (qui en fait un effet de conjoncture isolable à partir de ses causes). Rabattements qui font apparaître le stalinisme (et ses massacres) comme le résultat d’une affreuse erreur et/ou le résultat de fâcheuses circonstances [11] . Conséquence » : « Plutôt que de rechercher dans les textes ce qui pourrait condamner par avance le Goulag, il s’agit de se demander ce qui en eux l’a permis, ce qui continue à le justifier, ce qui permet aujourd’hui d’en accepter toujours l’intolérable vérité [12] . »

Reste la conclusion de cette critique. Foucault soutient que de Marx au stalinisme « il n’y avait pas "faute" on était resté dans le droit fil » [13] . Mais de quelle continuité s’agit-il ? Or Foucault retient, mais à sa façon, la critique des « Maîtres penseurs » proposée par Glucksman : la philosophie allemande a célébré le mariage de l’État et de la Révolution.

De là ce diagnostic qui englobe Marx : « Toute nos soumissions trouvent leurs principes dans cette double invite : faites vite la Révolution, elle vous donnera l’État dont vous avez besoin ; dépêchez-vous de faire un État, il vous prodiguera généreusement les effets raisonnables de la révolution. Ayant à penser la Révolution, commencement et fin, les penseurs allemands l’ont chevillée à l’État et ils ont dessiné l’Etat-Révolution, avec toutes ses solutions finales [14] .

Ce sont les faiblesses de cette critique qui nous découvriront ce qui fait sa force : la perversion originelle de la théorie de Marx ne suffit pas à éclairer son destin, surtout si l’on n’établit pas précisément en quoi consiste l’étatisme qu’on lui impute [15].

S’agit-il d’un étatisme par excès ou d’un étatisme par défaut ? La révolution est-elle chevillée à l’État comme à un moyen condamné à se retourner contre elle en raison d’un éloge aveugle de l’État ou en raison d’une critique borgne de cet Etat ? La première critique est difficilement tenable : on pourrait lui opposer cent textes qui démentent l’existence d’un culte marxien de l’État. Reste la seconde, qui met en évidence que les effets d’une pensée coïncident avec les effets de ses impensés.

Ainsi, déclare Foucault, « ...entre l’analyse du pouvoir dans l’état bourgeois et la thèse de son dépérissement futur, font défaut l’analyse, la critique, la démolition, le bouleversement des mécanismes de pouvoir » [16] : la thèse même d’une destruction de l’appareil d’État bourgeois est grevée par l’ignorance des pouvoirs qui le sous-tendent et menacent d’en reconduire tous les effets [17] . Étatisme par défaut : telle serait la leçon de l’analytique du pouvoir, qui, menée à l’écart de Marx, permet de penser dans l’écart à Marx et, sur ce point, contre lui.

En effet, la conception de Marx ne permet ni de prévenir ni de comprendre ces « formes pathologiques » - ces deux « maladies du pouvoir » que sont le fascisme et le stalinisme - parce qu’elle néglige la spécificité des rapports de pouvoir et la mobilité des technologies de pouvoir [18] .

Certes Marx n’a pas réduit l’existence du pouvoir à l’État. « On ne trouve pas chez Marx lui- même », déclare explicitement Foucault, « le schématisme (...) qui consiste à localiser le pouvoir dans l’appareil d’État, et à faire de l’appareil d’État l’instrument privilégié, majeur, presque unique, du pouvoir d’une classe sur une autre [19]. » En particulier Marx n’a pas méconnu les rapports de pouvoir imbriqués dans les rapports de production, comme le rappelle Surveiller et punir, en faisant référence discrète, par une note en bas de page, aux analyses de Marx sur la discipline de fabrique dans Le Capital [20].

Mais on peut reconnaître, et cependant négliger... Or, à en croire ceux qui souhaitent fabriquer leurs meilleures soupes dans de vieux pots, Foucault devrait et pourrait se loger comme un coucou dans la théorie de Marx. Pourtant, c’est quand Foucault semble au plus près de Marx qu’il en est le plus éloigné [21].

Sans doute Foucault ne manque-t-il jamais de souligner que l’émergence des deux pôles du biopouvoir - les disciplines qui permettent d’assujettir les corps et les régulations qui permettent de contrôler les populations - est liée au développement économique du capitalisme et à la centralisation politique de l’Etat. Pourtant la référence constante, mais allusive et faible, aux analyses marxiennes permet toujours de faire valoir, mais contre elles, la spécificité des relations de pouvoirs et la relative autonomie des technologie de pouvoir [22] .

 En premier lieu, la conception de Marx ne permet pas de penser la spécificité des rapports de pouvoir.

D’abord, à trop insister sur le rôle de l’État, « on risque de manquer tous les mécanismes et effets de pouvoir qui ne passent pas directement par l’appareil d’État, qui souvent le supportent bien mieux, le reconduisent, lui donnent son maximum d’efficacité » [23]. Ensuite, à trop réduire la fonction des rapports de pouvoir, on ignore ceci : « Le pouvoir n’a pas pour seule fonction de reproduire les rapports de production. Les réseaux de la domination et les circuits de l’exploitation interfèrent, se recoupent et s’appuient, mais ils ne coïncident pas [24] .  »

Plus généralement, Foucault montre que le champ et les technologie de pouvoir ne peuvent être analysés en en termes de dérivation à partir des rapports de production ou à partir de l’appareil d’Etat : ils doivent être compris en termes d’imbrication des rapports de pouvoir (et de l’ensemble des autres relations) et de centralisation (ou d’étatisation par l’État) de mécanismes naissant et persistant en dehors de lui [25].

Ainsi les rapports de production ne font plus office d’infrastructure, invitant à établir une causalité simple et linéaire qui placerait les rapports de pouvoir (et les types d’assujettissement) en position de dérivation ou de conséquence des autres rapports : les rapports de production eux-mêmes sont pris dans le jeu de relations complexes et circulaires.

Ainsi l’Etat ne fait plus office de simple superstructure dont la matérialité se confondrait avec celle de ses appareils et dont la fonction dériverait exclusivement de la division de la société en classes. L’État remplit une double fonction d’intégration des rapports de pouvoir - sur lequel Foucault fait porter tout le poids de son analyse - et de verrou des rapports de production - que Foucault mentionne, mais sans y insister [26] .

 Mais Marx n’a pas seulement négligé la spécificité et l’extension des rapports de pouvoir : sa conception ne tient pas compte de la relative autonomie des technologies de pouvoir.

L’analyse de Foucault déploie alors tout son potentiel : la mise à jour de technologies à la fois locales dans leur invention et leur mise en œuvre, et générales dans leur déploiement ; à la fois spécifiques et transférables. C’est parce que les relations de pouvoirs forment une couche spécifique que les technologies de pouvoir peuvent gagner en autonomie. Et c’est cette autonomie qui les rend transférables. En d’autres termes, c’est dans la mesure où il ne se confond pas avec les autres relations (d’exploitation, de domination) que le pouvoir est tout à la fois résistant à leur transformation (il peut demeurer sous-jacent à des transformations économiques et politiques) et mobile (transférable dans d’autres contextes d’exploitation ou d’oppression). Ainsi le nazisme et le stalinisme « ont utilisé et étendu des mécanismes déjà présents dans la plupart des autres sociétés » [27] et transféré les disciplines qui s’exercent sur les corps et les régulations qui s’exercent sur les populations : les deux pôles du biopouvoir [28] .

On comprend alors que Marx a favorisé, mais pas plus, l’émergence de ces maladies, en désarmant ceux qui auraient voulu les combattre et en laissant ceux qui les ont propagé le faire en son nom : abandonnant ceux qui voulaient les comprendre...à la lecture de Foucault.

Foucault a raison : le mariage forcé de l’État et de la Révolution, chez Marx, n’est pas, mais dans les termes que l’on vient de tenter de préciser, innocent. Et en suivant le fil de cette critique, pour, une nouvelle fois, la prendre en charge et la radicaliser, on pourrait, me semble-t-il, présenter ainsi l’étatisme par défaut de Marx. En critiquant, à travers Hegel, l’État moderne, Marx souligne que c’est dans le déchirement de la société civile que s’enracine la séparation de la société civile et de l’État, et que toutes les tentatives de résorber cette séparation sans abolir ce déchirement sont vouées à l’échec : la multiplication de médiations reconduit les contradictions sans les résoudre. Cette critique porte en creux une critique de l’État totalitaire : la suppression des médiations polarise les contradictions sans les abolir.

Or Marx attend de la conquête de l’État et d’une destruction de son appareil la réalisation des conditions d’une transformation sociale, qui abolisse les contradictions elles-mêmes. Mais Révolution est à ce point nouée à l’Etat qu’elle menace de se condamner elle-même : parce que il néglige de s’attaquer aux rapports de pouvoir qui soutiennent l’existence de l’État et aux technologies de pouvoir qu’il centralise, le discours de Marx laisse le champ libre à l’étatisme forcené que par ailleurs il prétendait combattre.

Ainsi, non seulement l’abolition des anciens rapports de domination politique et les réformes des anciennes formes d’exploitation économique n’empêchent pas de voir reconduire les technologies de pouvoir qui leur servaient de support, mais une Révolution peut-être l’occasion d’une intensification de leurs effets et de leur cumul avec ceux de nouvelles formes d’exploitation et de domination.

Au point que les tentatives de restauration démocratique peuvent laisser ces transferts opérer, à des degrés divers, en sens inverse, comme le montre la reconversion de la régulation raciste fondée sur une guerre de classe en une régulation raciste fondée sur la guerre des nations.

Au point que les pays réputés démocratiques ne cessent de réinventer les quadrillages disciplinaires et les régulations xénophobes.

Qu’est-ce que nos sociétés peuvent donc avoir en commun pour qu’elles laissent proliférer des stratégies et des technologies de pouvoir, omniprésentes et réversibles, que les formes démocratiques de l’État parviennent à peine à tempérer ?

Quelles sont donc ces racines de la rationalité politique que Foucault invitait à attaquer ? Ne se confondent-elles pas avec l’existence de ces rapports d’exploitation que Foucault mentionne sans s’y attarder ?

La réponse à ces questions - qui est aussi une réponse à ma question initiale : « A quoi bon en parler ? » - peut se découvrir partiellement ...à la lecture de Marx.

Henri Maler

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Notes

[1« Questions à Michel Foucault sur la géographie », revue Hérodote n°1, janvier - mars 1976. Repris dans Dits et écrits, tome 3, texte169.

[2Les Mots et les Choses, éditions Gallimard, 1966, pp.273-275.

[3Je reprends ici les termes mêmes de mon article : « Avec Marx, malgré Marx : Convoiter l’impossible », Chimères N°18, Hiver 1992-1993 publié ici même.

[4Je ne mentionnerai que pour mémoire la tentative très discutable de lier la pensée de Marx à celle de Ricardo, par le truchement de la théorie de la valeur-travail. Non seulement une telle critique réduit l’écart entre les deux versions de la théorie, mais surtout elle abolit la différence de leur visée : le propos de Marx n’est pas d’élaborer une nouvelle théorie économique de la valeur, mais de procéder à une critique des rapports de production capitalistes, c’est-à-dire des rapports d’exploitation.

[5À Sartre qui présente le marxisme comme « l’horizon indépassable de notre temps », Foucault réplique, qu’il appartient entièrement à la pensée du XIXe siècle. Aussi Foucault pourra-t-il - non sans injustice - affirmer : « La Critique de la Raison dialectique est le pathétique effort d’une homme du XIXe siècle pour penser le XXe siècle. En ce sens, Sartre est le dernier hégélien et je dirai même le dernier marxiste » (« L’homme est-il mort ? » (entretien avec C. Bonnefoy), Arts et loisirs, 15 juin 1966. Repris dans Dits et écrits, tome1, texte 39.

[6L’Archéologie du Savoir, éditions Gallimard, mars 1969, p.21.

[7L’Archéologie du Savoir, op.cit., p.22-23

[8Elle est, comme le note Raymond Bellour en commentant ce texte de Foucault, « en retrait et en surplomb », (Raymond Bellour, « Vers la fiction » in Michel Foucault philosophe, Rencontre internationale de Paris, janvier 1988, Seuil, Paris, 1989, p.180).

[9« Qu’est-ce qu’un auteur ? », Bulletin de la société française de philosophie, séance du 22 février 1969, dans Dits et Écrits, tome1, texte n°69.

[10« La grande colère des faits », dans Le Nouvel Observateur, n° 652, 9-15 mai 197è7. Repris dans Dits et écrits, tome 3, texte 204.

[11« Pouvoir et stratégies - Entretien de Jacques Rancière avec Michel Foucault », dans Révoltes logiques N°4, Hiver 1977, repris dans Dits et écrits, tome 3, texte n°218. Ou encore : « Le Goulag, toute une gauche » [et je souligne ici : et non pas toute la gauche] « a voulu l’expliquer sinon comme les guerres par la théorie de l’histoire, du moins par l’histoire de la théorie. Massacres, oui ; mais c’était une affreuse erreur » (...) "une faute de lecture ». (...) le stalinisme erreur a été un des principaux agents de ce retour au marxisme-vérité, auquel on a assisté pendant les années 1960 » (« La grande colère des faits », op. cit.)

[12« Pouvoir et stratégies - Entretien de Jacques Rancière avec Michel Foucault », dans Révoltes logiques n°4 op.cit.

[13« Ceux qui cherchaient à se sauver en opposant la vraie barbe de Marx au faux nez de Staline n’aimèrent pas du tout ». Mais on peut laisser un instant, avec Foucault, les adeptes d’un vrai Marx à leur déplaisir sans exhiber le crâne de Marx en le présentant comme celui de Staline enfant.

[14« La grande colère des faits », op.cit.

[15Le rabattement théoricien n’est pas moindre quand on invoque une aberration de la théorie pour établir une perversion originelle que lorsque l’on s’abrite derrière la pureté de la doctrine pour invoquer une perversion ultérieure : la logique de l’imputation, qu’elle plaide pour l’innocence ou la culpabilité est entièrement prise dans la logique judiciaire de l’aveu, tant que l’on établit pas précisément en quoi consiste l’étatisme de Marx.

[16« Crimes et châtiments en U.R.S.S. et ailleurs », Entretien avec K.S. Karol, dans Le Nouvel Observateur, n°185, 26 janvier 1976. Repris dans Dits et écrits, tome 3, texte n°172.

[17Foucault qui ne souscrit sans doute pas à la thèse d’un dépérissement possible, et a fortiori inévitable de l’Etat.

[18Foucault le rappellera ainsi en 1982 que la question du pouvoir a valeur de test. Car elle n’est pas seulement une question théorique, « mais quelque chose qui fait partie de notre expérience » (« Deux essais sur le sujet et le pouvoir » (1982) in Un parcours philosophique de H. Dreyfus et P.Rabonow (collection Folio, Gallimard) pp.297-321

[19Entretien avec Michel Foucault, Hérodote, déjà cité.

[20Surveiller et Punir, éditons Gallimard, 1975, pp.219 sq. dont note 1 p.222.

[21Comme le souligne, dans un contexte différent mais proche du nôtre, Etienne Balibar dans « Foucault et Marx. L’enjeu du nominalisme », in Michel Foucault philosophe, op.cit.

[22Ce que dit Foucault de lui-même, à propos des disciplines, est sans doute vrai : « Je montre sans cesse l’origine économique ou politique de ces méthodes ». Mais il prend soin de préciser que « tout en ne mettant pas le pouvoir partout, je pense également qu’il y a une spécificité de ces nouvelle techniques de dressage », qui forment « une sorte de couche spécifique » (« Du Pouvoir », un entretien inédit avec Michel Foucault avec P. Boncenne, réalisé 1978, paru dans L’Express, 6 juillet 1984). Il en va de même de l’autre pôle du pouvoir - la régulation des populations - et plus généralement de l’émergence du biopouvoir, directement connecté au développement du capitalisme : « Ce biopouvoir a été, à n’en pas douter, un élément indispensable au développement du capitalisme ; celui-ci n’a pu être assuré qu’au prix de l’insertion contrôlée des corps dans l’appareil de production et moyennant un ajustement des phénomènes de population aux processus économiques ». Mais c’est pour préciser aussitôt que le biopouvoir « a exigé davantage » : notamment « des méthodes de pouvoir susceptibles de majorer les forces, les aptitudes, la vie en général, sans les rendre plus difficiles à assujettir. La volonté de Savoir, 1976, p.185.).

[23Entretien avec Michel Foucault, revue d’ Hérodote, 1976, op.cit.

[24idem

[25Ainsi que Foucault le rappelle dans « Deux essais sur le sujet et le pouvoir » in H. Dreyfuss et P. Rabinow, Un parcours philosophique, éditions Gallimard, 1984, p.310 et p. 318.

[26« (...) si le développement des grands appareils d’État, comme institutions de pouvoir, a assuré le maintien des rapports de production, les techniques de pouvoir ont, elles aussi, agi au niveau des processus économique ». (La Volonté de Savoir, op. cit.,p.185.

[27« Deux essais sur le sujet et le pouvoir » in Un parcours philosophique, op.cit., pp.297-321.

[28« C’est sans doute vrai que les Soviétiques, s’ils ont modifié le régime de propriété et le rôle de l’État dans le contrôle de la production ont tout simplement pour le reste transféré chez eux les techniques de gestion et du pouvoir mises au point dans l’Europe capitaliste du XIXème siècle » (Entretien avec K.S. Karol, 1976, op.cit.). Voilà pourquoi, « On a avec la société soviétique l’exemple d’un appareil d’Etat qui a changé de mains et qui laisse les hiérarchies sociales, la vie de famille, la sexualité, le corps à peu près comme ils étaient dans une société de type capitaliste. Les mécanismes de pouvoir qui jouent à l’atelier entre l’ingénieur, le contremaître et l’ouvrier, croyez-vous qu’ils sont très différents en Union soviétique et ici ? » (Entretien avec Michel Foucault, revue Hérodote, 1976, op.cit.).