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	<title>Convoiter l'impossible</title>
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		<title>Convoiter l'impossible</title>
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		<title>Marx, l'utopie, l'histoire, le communisme, etc. (entretien)</title>
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		<dc:date>2024-11-01T16:40:05Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Henri Maler</dc:creator>


		<dc:subject>Entretiens</dc:subject>
		<dc:subject>Marx et l'utopie</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#192; propos de &lt;i&gt;Convoiter l'impossible. L'utopie avec Marx, malgr&#233; Marx&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/-Marx-communisme-utopie-.html" rel="directory"&gt;Marx, communisme, utopie&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/+-Entretiens-+.html" rel="tag"&gt;Entretiens&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/+-Marx-et-l-utopie-+.html" rel="tag"&gt;Marx et l'utopie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.henri-maler.fr/local/cache-vignettes/L88xH150/marx_l_utopie_l_histoire-5f53c.jpg?1730493526' class='spip_logo spip_logo_right' width='88' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&#192; propos de &lt;i&gt;Convoiter l'impossible. L'utopie avec Marx, malgr&#233; Marx&lt;/i&gt;. Entretien t&#233;l&#233;phonique paru le 27 f&#233;vrier 1996 dans &lt;i&gt;L'Humanit&#233;&lt;/i&gt; sous le titre &lt;a href=&#034;https://www.humanite.fr/-/-/henri-maler-lhistoire-na-pas-de-but&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; L'histoire n pas de but &#187;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;Votre ouvrage &#171; Convoiter l'impossible &#187; porte en sous-titre : &#171; L'utopie avec Marx, malgr&#233; Marx &#187;. Ainsi pour vous, une place imaginaire - celle de l'utopie - n'est pas n&#233;cessairement une place vide. Pourquoi cette place inoccup&#233;e serait-elle destin&#233;e &#224; le rester toujours, vous demandez-vous d&#232;s les premi&#232;res pages&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Cela vaut pour l'utopie de Marx lui-m&#234;me. J'ai tendance &#224; penser que Marx est davantage responsable des erreurs qui ont &#233;t&#233; commises en son nom par ce qu'il n'a pas dit que par ce qu'il a dit. Marx critique dans l'utopie des prescriptions doctrinaires : la volont&#233; d'imposer au mouvement r&#233;el des finalit&#233;s, des formes d'existence de la soci&#233;t&#233; qui ne reposeraient pas sur les tendances de la r&#233;alit&#233; elle-m&#234;me. Cette critique n'a rien perdu de son actualit&#233;. Par contre, il ne dit pratiquement rien sur l'autre versant de l'utopie, celui des perfections imaginaires. Or, quand on analyse la fa&#231;on dont s'est construite sa conception de l'histoire et du communisme, on d&#233;couvre que dans son &#339;uvre courent des fantasmes qui rel&#232;vent de perfections imaginaires : une soci&#233;t&#233; totalement r&#233;concili&#233;e avec elle-m&#234;me, capable d'une ma&#238;trise absolue sur elle-m&#234;me. Une chose est l'id&#233;e d'une soci&#233;t&#233; contr&#244;lant consciemment ses processus de socialisation et d'individuation, une autre est l'id&#233;e d'une soci&#233;t&#233; qui, une fois d&#233;faits le f&#233;tichisme de la marchandise et, d'une mani&#232;re plus g&#233;n&#233;rale, certaines formes historiques d'ali&#233;nation humaine, acc&#233;derait &#224; la transparence de ses propres rapports sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;L'utopie, dites-vous, prend la politique &#224; rebours. Elle est &#224; la fois le concept n&#233;gateur de la strat&#233;gie et porteur d'une autre strat&#233;gie. En la&#239;cisant ainsi l'utopie, croyez-vous tordre le cou &#224; toutes les lectures qui font de Marx le p&#232;re d'une conception de l'histoire organis&#233;e en vue d'une fin pr&#233;&#233;tablie ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Je conc&#232;de qu'une critique de l'ali&#233;nation ne peut se faire que dans la perspective d'une soci&#233;t&#233; d&#233;sali&#233;n&#233;e, une soci&#233;t&#233; rendue &#224; une certaine transparence et promise par le cours m&#234;me de l'histoire. Ce qu'on a appel&#233; le messianisme de Marx a fini par hypoth&#233;quer en partie sa critique du capitalisme et la perspective strat&#233;gique du communisme. Je pense surtout &#224; l'approche proprement philosophique, dans les &#339;uvres de jeunesse, d'un prol&#233;tariat qui serait la dissolution en actes de la soci&#233;t&#233; existante, un prol&#233;tariat qui serait tout &#224; la fois l'agent fondamental de l'&#233;mancipation et la pr&#233;figuration de la soci&#233;t&#233; future. (Certes, au fil des &#339;uvres suivantes, le prol&#233;tariat n'est plus d&#233;fini par son exclusion de la soci&#233;t&#233;, mais par son inclusion dans les rapports de production.) Je pense aussi &#224; la critique du f&#233;tichisme de la marchandise qui est prise dans l'hypoth&#232;se d'une soci&#233;t&#233; qui l'aurait aboli avant que cette abolition ne soit donn&#233;e pour certaine. Je crois que l'&#233;volution de Marx n'a pas compl&#232;tement supprim&#233; les ambigu&#239;t&#233;s originelles qui d&#233;coulent &#224; la fois de la critique des utopies qui le pr&#233;c&#232;dent et de sa propre utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut &#234;tre reconnaissant &#224; Althusser de nous avoir appris &#224; lire Marx rigoureusement, &#224; consid&#233;rer que sa pens&#233;e avait une histoire, que sa v&#233;rit&#233; ne se trouvait pas au d&#233;but. M&#234;me si je ne pense pas que la v&#233;rit&#233; de Marx se trouve &#224; la fin. Ce n'est pas la peine de chercher le &#171; vrai Marx &#187; parce que sa pens&#233;e - faite de continuit&#233;s et de discontinuit&#233;s - est en perp&#233;tuel mouvement. Ses tensions internes sont tr&#232;s f&#233;condes et les probl&#232;mes irr&#233;solus, parce qu'ils sont irr&#233;solus, sont porteurs d'avenir et d'actualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;En ne cherchant pas &#224; restituer un &#171; vrai Marx &#187;, vous affirmez votre volont&#233; de vous inspirer de sa pens&#233;e pour la faire vivre aujourd'hui. Peut-on, dans ces conditions, sauver son id&#233;e du communisme et n'en retenir en m&#234;me temps que les outils o&#249; chacun - &#233;conomiste, historien, philosophe - puiserait le n&#233;cessaire pour ses grandes recherches ou ses petits bricolages ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Tout le monde fait r&#233;f&#233;rence &#224; Marx d&#232;s lors qu'il travaille s&#233;rieusement dans les domaines de l'histoire, de l'&#233;conomie, ou de la philosophie. Ce que je veux contester, c'est l'id&#233;e qu'on pourrait lire Marx comme s'il n'&#233;tait pas communiste. Comme si c'&#233;tait chez lui une opinion priv&#233;e. Je pense, au contraire, qu'il n'y a rien de fondamental dans la pens&#233;e de Marx qui ne soit lisible en dehors de cette option. Je sais bien que cela fait tr&#232;s chic aujourd'hui de se r&#233;f&#233;rer &#224; un Marx en faisant l'impasse sur son communisme. Je propose au contraire de prendre le communisme de Marx au s&#233;rieux parce que c'est cela qui structure la r&#233;alit&#233; de sa pens&#233;e. Je lui pose simplement la question : ton utopie est-elle la bonne ? Il y a dans la pens&#233;e du p&#232;re fondateur une critique de l'utopie qui est utile, mais courte. Aujourd'hui, le sauvetage du communisme de Marx passe par un bilan critique de son communisme, et pas seulement par la r&#233;cup&#233;ration de trois ou quatre outils d'analyse. Marx est notre contemporain parce que les probl&#232;mes qu'il a pos&#233;s sont de notre temps. Ce qui est compl&#232;tement moderne chez lui, c'est le rapport de la critique &#224; son objet : c'est l'id&#233;e que la science n'est pas simplement un savoir positif et que l'on peut &#234;tre &#224; la fois critique et scientifique. Mais on ne peut dissocier le projet communiste de Marx de la critique - toujours &#224; actualiser - qui le fonde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;La pens&#233;e de Marx est n&#233;e au carrefour de l'&#233;conomie politique anglaise, de la philosophie id&#233;aliste allemande et du socialisme utopique fran&#231;ais. Ces sources se sont vite transform&#233;es en obstacles. Et ce qu'il a &#233;t&#233; convenu un temps d'appeler &#171; le socialisme scientifique &#187; s'est constitu&#233; en opposition &#224; ce qui lui a donn&#233; naissance. Quel enseignement peut-on en tirer sur le rapport que peut entretenir la pens&#233;e de Marx avec notre &#233;poque ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; La pens&#233;e de Marx s'est tr&#232;s vite transmise &#224; l'int&#233;rieur d'une forteresse. Cela a &#233;t&#233; le marxisme stalinis&#233;, qui est tr&#232;s vite devenu une orthodoxie de r&#233;f&#233;rence, avec ses petites dissidences et ses petites contradictions. En face de cela, les oppositions au stalinisme qui faisaient r&#233;f&#233;rence &#224; Marx ont toujours &#233;t&#233; tent&#233;es de construire des orthodoxies alternatives et de dresser un &#171; vrai Marx &#187; contre le &#171; faux &#187;. J'esp&#232;re que ce temps est d&#233;pass&#233; et que nous sommes entr&#233;s dans une phase ou les marxismes sont n&#233;cessairement h&#233;r&#233;tiques. Le retard pris par le marxisme-forteresse explique que celui-ci ait &#233;t&#233; relativement impuissant &#224; se mesurer aux savoirs qui lui &#233;taient contemporains. La pens&#233;e de Marx, pour rester vivante, doit apprendre &#224; critiquer et int&#233;grer des pens&#233;es qui lui sont pour une part ext&#233;rieures et qui, en tout cas, ont refus&#233; d'entrer dans le d&#233;bat pi&#233;g&#233; de l'orthodoxie. Je pense ici &#224; Michel Foucault, Gilles Deleuze, Pierre Bourdieu, Jacques Derrida, pour m'en tenir aux plus connus parmi les Fran&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;Vous affirmez &#224; plusieurs reprises que l'histoire n'a pas l'Homme pour d&#233;miurge. Ne serait-ce pas une critique implicite de la vieille formule selon laquelle ce sont les hommes qui font l'histoire ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Comme toute formule de Marx, il faut savoir &#224; quoi s'oppose l'id&#233;e que &#171; les masses font l'histoire &#187;. Sans cela, elle peut induire toutes les variantes de populisme. Il y a dans l'&#339;uvre de Marx un moment o&#249; il rompt avec l'id&#233;e d'une histoire automate. Son ami Engels l'explique dans cette formule : &lt;i&gt;&#171; L'histoire ne fait rien. &#187;&lt;/i&gt; C'est une prise de distance par rapport &#224; toutes les conceptions d'une histoire qui serait &#224; elle-m&#234;me son propre moteur. La variante la plus r&#233;pandue est celle des philosophies du progr&#232;s aux XVIIIe et XIXe si&#232;cles. En r&#233;alit&#233;, l'histoire ne fait rien parce que ce sont les hommes qui font l'histoire, et qu'ils la font sur la base de conditions h&#233;rit&#233;es et dans un rapport contradictoire. De la m&#234;me fa&#231;on, ce n'est pas la g&#233;n&#233;ralit&#233; &#171; homme &#187; qui fait l'histoire, ce sont les hommes, c'est-&#224;-dire les masses. Ces masses, selon Marx, ne sont pas ind&#233;termin&#233;es. Ce sont des individus d&#233;finis par leur position dans les rapports sociaux. On peut aussi bien dire que ce sont les conflits qui font l'histoire. Car il ne s'agit pas des individus en dehors de leurs conflits, de leurs contradictions, de leurs combats. Pour moi, Marx est le penseur qui nous invite &#224; placer le conflit social - toujours complexe &#224; analyser - au centre de l'intelligibilit&#233; de l'histoire. Cela ne signifie pas que ce fil conducteur nous procure une autoroute balis&#233;e d'avance. L'idol&#226;trie des masses n'a jamais fait avancer d'un pas suppl&#233;mentaire une politique d'&#233;mancipation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;D'autant plus qu'au d&#233;part, la mise en mouvement des masses prend souvent appui sur la haine de classe...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; C'est vrai. Mais il existe toute une pens&#233;e lib&#233;rale ou de droite, de Gustave Lebon &#224; Fran&#231;ois Furet, qui voit essentiellement dans le mouvement des masses le mouvement de la haine et du ressentiment. Comme si, du c&#244;t&#233; des classes dominantes, il n'y avait que lucidit&#233;, rationalit&#233; et int&#233;r&#234;ts bien compris. C'est quand m&#234;me un peu court. Mais, dans l'hostilit&#233; de la classe dominante, il y a, toujours possible, la logique du bouc &#233;missaire. L'id&#233;al communiste, lui, s'enracine dans l'oppression - qu'il faut conjurer et abolir. Mais il peut porter aussi la marque de cette oppression. Nietzsche, auquel je fais r&#233;f&#233;rence dans mon livre, montre comment l'id&#233;al peut &#234;tre habit&#233; par le ressentiment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais une utopie cr&#233;atrice habite le changement social lui-m&#234;me. Il suffit de faire r&#233;f&#233;rence &#224; certains d&#233;bats qui ont eu lieu dans des piquets de gr&#232;ve pendant le mouvement de d&#233;cembre : ils n'ont pas simplement discut&#233; du plan Jupp&#233;. Ils ont aussi discut&#233; de ce qui, au-del&#224; de leurs aspirations les plus imm&#233;diates, les plus urgentes, relevait de leurs r&#234;ves inassouvis. Si on n'a pas r&#233;ellement chang&#233; le monde dans les piquets de gr&#232;ve, tout ce qui correspondait aux potentialit&#233;s d'&#233;mancipation inscrites dans la r&#233;alit&#233; a &#233;t&#233; &#233;voqu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;Quel effort accomplir pour que la pens&#233;e de Marx se prolonge dans une pens&#233;e de la lib&#233;ration humaine ? Affirmer que le communisme est &#171; le mouvement qui abolit l'&#233;tat de choses actuel &#187; donne-t-il &#224; ce dernier un contenu positif suffisant ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a au moins trois types de d&#233;finitions du communisme chez Marx. En premier lieu, la soci&#233;t&#233; sans classe et sans Etat. Ensuite, la ma&#238;trise consciente de la socialisation, en particulier par la socialisation effective des moyens de production. Enfin - et cela est pour moi le plus important - une association o&#249; le libre d&#233;veloppement de chacun est la condition du libre d&#233;veloppement de tous. C'est &#224; la fois une norme sociale et un id&#233;al moral : celui de la libert&#233; individuelle et universelle. Et je pense qu'aujourd'hui il faut r&#233;affirmer avec force que le communisme est un id&#233;al, mais un id&#233;al branch&#233; sur le mouvement r&#233;el. Ce n'est pas l&#224; une simple formule. Toute l'&#339;uvre de Marx consiste &#224; montrer que si le communisme n'est pas un id&#233;al abstrait, c'est n&#233;anmoins un id&#233;al en prise avec le processus r&#233;el. La dialectique permet de le saisir : le capitalisme r&#233;alise, sous des formes destructrices, des potentialit&#233;s &#233;mancipatrices. Le communisme se propose comme l'utopie concr&#232;te de l'accomplissement de ces potentialit&#233;s : une soci&#233;t&#233; o&#249; le libre d&#233;veloppement de chacun est la condition du libre d&#233;veloppement de tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici se situe la question des mod&#232;les. Il y a, selon moi, mod&#232;le et mod&#232;le. Si on veut dire qu'un communisme, quand il se constitue par r&#233;f&#233;rence &#224; une patrie du socialisme - surtout quand elle si peu socialiste -, c'est une vraie catastrophe, il n'y a pas de probl&#232;me. Mais on ne peut pas penser totalement sans mod&#232;le. Marx nous dit : voici quel est le menu de l'avenir ; en nous disant : il est interdit d'en donner les recettes. L'id&#233;e-force, c'est que les constructions abstraites et arbitraires, les soci&#233;t&#233;s imagin&#233;es, les utopies au mauvais sens du terme, cela ne fonctionne pas. Mais on est oblig&#233; aujourd'hui de dire : pour tel contenu, voici quelles formes politiques, sociales, juridiques sont envisageables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;Est-ce que cela ne revient pas &#224; enfermer le mouvement des peuples dans un sc&#233;nario qui les prive de leur initiative historique ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Le risque existe. Mais prenons par exemple la question de l'Europe. On peut se mettre d'accord sur une formule : il faut une Europe sociale, citoyenne, &#233;cologique. Mais un vrai projet europ&#233;en, ce serait non seulement un projet qui pr&#233;ciserait le contenu d'une Europe &#233;mancip&#233;e, mais aussi qui s'efforcerait d'en esquisser les formes sociales, juridiques et politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx r&#233;cuse les inventions individuelles et arbitraires des penseurs g&#233;niaux. Mais l'invention collective ? Je ne crois pas qu'il puisse y avoir une invention de l'utopie d&#233;mocratique sans invention d&#233;mocratique de l'utopie. Cela signifie reb&#226;tir le mouvement social, les perspectives politiques, autour d'une pens&#233;e effective des formes possibles, en l'&#233;tat actuel des choses, d'un avenir &#233;mancip&#233;. Quand Marx se d&#233;fend de proposer des formes, il expose sa pens&#233;e &#224; toutes les d&#233;figurations. &#171; Contr&#244;le conscient de la production &#187; peut aussi bien signifier planification bureaucratique que f&#233;d&#233;ralisme fond&#233; sur les coop&#233;ratives. Les deux mod&#232;les coexistent chez Marx. Esquisser les formes d'un avenir possible : il faut remettre &#231;a en chantier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;Pourquoi la loi est-elle toujours tendancielle chez Marx ? Et, qui plus est, contradictoire et historique ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pourrais r&#233;pondre que c'est parce que le mouvement du capital est dialectique. Mais cela serait un peu lapidaire. La loi est toujours tendancielle parce que la tendance est &#224; la dynamique du syst&#232;me ce que la loi est &#224; sa structure. La loi est tendancielle, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'elle est historique et d&#233;pend par cons&#233;quent des antagonismes de classes. Mais, sur le r&#244;le des luttes de classes, Marx est, dans &#171; le Capital &#187;, passablement ambigu. Par exemple, la l&#233;gislation sur la diminution de la dur&#233;e du travail est pr&#233;sent&#233;e tant&#244;t comme le r&#233;sultat du d&#233;veloppement m&#234;me de la production capitaliste, tant&#244;t comme un effet de la lutte des classes, tant&#244;t comme un m&#233;lange des deux. Dans le premier cas, la lutte des classes permet seulement de mettre le point sur le &#171; i &#187; d'une d&#233;cision qui aurait d&#251;, de toute fa&#231;on, &#234;tre prise en dehors d'elle...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;Que d&#233;signez-vous par &#171; dialectique de la possibilit&#233; et de l'effectivit&#233; &#187; ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx ne c&#232;de pas &#224; l'illusion d'une histoire automate. Mais il arrive souvent qu'il nous pr&#233;sente une histoire tut&#233;laire : une histoire qui veillerait &#224; ce que l'action des hommes - certes dot&#233;e de toute son efficacit&#233; - arrive &#224; un heureux d&#233;nouement. Il d&#233;montre la n&#233;cessit&#233; de la possibilit&#233; du communisme et reste tent&#233; en permanence d'affirmer la n&#233;cessit&#233; de son av&#232;nement in&#233;luctable - la n&#233;cessit&#233; de son effectivit&#233;. Contrairement &#224; ce que l'on affirme couramment, Marx ne pr&#234;te aucun but &#224; l'histoire : il montre simplement que &#171; tout se passe comme si l'histoire avait cr&#233;&#233; les conditions du communisme &#187;. Mais on peut glisser facilement de cette formule &#224; une autre : &#171; tout se passe comme si l'histoire avait pour but le communisme &#187;. L'histoire ne fait rien, l'histoire n'a pas de but. Elle ne se propose pas non plus (et ne nous propose pas) de faire table rase du pass&#233;. Mais si &#171; abolir &#187; veut dire que, pour b&#233;n&#233;ficier de tout le potentiel d'&#233;mancipation cr&#233;&#233; par le d&#233;veloppement du capitalisme, il est possible et souhaitable d'abolir son potentiel de destruction, il va de soi, pour moi, que le capitalisme lui-m&#234;me doit &#234;tre aboli.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entretien t&#233;l&#233;phonique r&#233;alis&#233; par &lt;strong&gt;Arnaud Spire&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Avec Marx, malgr&#233; Marx : la question de l'utopie [1998]</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Henri Maler</dc:creator>


		<dc:subject>Karl Marx</dc:subject>
		<dc:subject>Utopie</dc:subject>
		<dc:subject>Marx et l'utopie</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Des utopies cong&#233;di&#233;es &#224; l'utopie revendiqu&#233;e.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/-Marx-communisme-utopie-.html" rel="directory"&gt;Marx, communisme, utopie&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/+-Karl-Marx-+.html" rel="tag"&gt;Karl Marx&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/+-Utopie-+.html" rel="tag"&gt;Utopie&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.henri-maler.fr/local/cache-vignettes/L106xH150/la_question_de_l_utopie-d71c3.jpg?1726251026' class='spip_logo spip_logo_right' width='106' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Contribution &#224; la Rencontre internationale tenue &#224; Paris du 13 au 16 mai 1998, &lt;i&gt;La Manifeste communiste 150 ans apr&#232;s.&lt;/i&gt; Publi&#233;e dans &lt;i&gt;Le Manifeste communiste aujourd'hui&lt;/i&gt;, Paris, Les &#233;ditions de l'Atelier, 1998, p. 245-253, sous le titre &#171; La questions de l'utopie &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sous-titres modifi&#233;s pour cette publication&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;center&gt;* * * &lt;/center&gt;&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Des utopies d&#233;mises &#224; l'utopie promise&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une critique inaugurale &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx, en 1848, ne se borne pas &#224; opposer au spectre du communisme, un manifeste du parti lui-m&#234;me, il oppose ce manifeste &lt;i&gt;dans son ensemble&lt;/i&gt; aux versions doctrinaires du socialisme et du communisme : le passage consacr&#233; au &#171; socialisme et communisme critiques et utopiques &#187; ponctue cette critique g&#233;n&#233;rale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cette contribution - qu'on veuille bien m'en excuser - se borne &#224; reprendre (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Pour s'en convaincre il suffit de comparer la version finale du &lt;i&gt;Manifeste&lt;/i&gt; aux projets qui pr&#233;c&#232;dent l'intervention de Marx. Cette comparaison fait ressortir deux traits essentiels auxquels peuvent &#234;tre rapport&#233;s toutes les modifications partielles : la fon&#172;dation historique du communisme et l'&#233;valuation critique des formes utopiques du socialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, le &lt;i&gt;Manifeste&lt;/i&gt; pr&#233;sente la n&#233;cessit&#233;, l'actualit&#233;, le contenu du communisme comme exclusivement fond&#233;s sur le mouvement historique, alors que le premier projet (Le &lt;i&gt;Projet de Profession de foi communiste&lt;/i&gt;) - amend&#233; d&#233;j&#224; partiellement par sur ce point celui d'Engels&lt;i&gt; (&lt;/i&gt;Les&lt;i&gt; Principes du communisme&lt;/i&gt;) - pr&#233;sente encore le communisme, &#224; la fa&#231;on des conceptions doctrinaires et utopiques, comme une doctrine reposant exclusi-vement sur des principes invent&#233;s &#224; l'&#233;cart de l'histoire. La pr&#233;sentation de Marx est donc, par elle-m&#234;me, une r&#233;futation des utopies qui, en m&#234;me temps, fonde et introduit leur compr&#233;hension historique et critique expos&#233;e dans les quelques pages qui les concernent directement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il reste que la pr&#233;sence de ces quelques pages constitue une innova&#172;tion au regard des versions initiales. Certes, l'instruction des dirigeants de la Ligue pr&#233;voyait de d&#233;finir la &lt;i&gt;&#171; position concernant les partis sociaux et communistes &#187;.&lt;/i&gt; Mais les cibles n'&#233;taient pas claire&#172;ment d&#233;sign&#233;es. Et le projet d'Engels s'en tenait &#224; une d&#233;nonciation des socialismes r&#233;actionnaires et du socialisme bourgeois. La r&#233;daction par Marx d'une critique des formes critico-utopiques du socialisme (r&#233;duite d'ailleurs par rapport au plan dont il nous a laiss&#233; le brouillon) n'est pas, par cons&#233;quent, une simple adjonction reprise des th&#232;ses figurant dans &lt;i&gt;Mis&#232;re de la Philosophie &lt;/i&gt; : elle prolonge une lutte externe &#224; la Ligue des Justes qu'elle parach&#232;ve en la r&#233;p&#233;tant sur le plan interne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'introduction du nouveau passage rev&#234;t donc &#171; le sens tr&#232;s pr&#233;&#172;cis d'un acte de politique int&#233;rieure &#187;, comme le dit Martin Buber avant de souligner avec justesse que, pour Marx, &#171; le concept utopique &#233;tait la derni&#232;re fl&#232;che et la plus ac&#233;r&#233;e qu'il d&#233;cocha dans cette lutte &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Martin Buber, Utopie et socialisme, Aubier Montaigne, 1977, p. 17. &#171; La (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le proc&#233;d&#233; de Marx prend alors tout son sens : l'&#233;valuation ambivalente des fondateurs sert la d&#233;nonciation sans nuances des successeurs. L'&#233;loge des dimensions critiques et des fonctions r&#233;volutionnaires &#171; &#224; bien des &#233;gards &#187; des th&#233;ories de Saint-Simon, Owen et Fourier d&#233;gage alors d'autant mieux ce qui, dans les utopies, pr&#233;pare l'inversion de leur sens et leur destin r&#233;actionnaire. Sous la continuit&#233; apparente des doctrines se joue la discontinuit&#233; de leur fonction : c'est pourquoi l'enlisement dans l'utopie doit faire place &#224; son d&#233;passement dont le Manifeste est pr&#233;cis&#233;ment le manifeste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une critique ambivalente&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La critique propos&#233;e par Marx dans le &lt;i&gt;Manifeste&lt;/i&gt; n'est pourtant qu'un moment qui r&#233;sume l'ensemble de son itin&#233;raire depuis 1843 et qui ne s'ach&#232;ve pas avec ce r&#233;sum&#233;. Quelles sont les principales figures de cette critique dont certains aspects seulement sont expos&#233;s dans le &lt;i&gt;Manifeste&lt;/i&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx pourfend, dans les utopies, des &lt;i&gt;anticipations&lt;/i&gt; dogmatiques et des &lt;i&gt;prescriptions&lt;/i&gt; doctrinaires qui manquent le mouvement r&#233;el de l'histoire, voire qui s'opposent &#224; lui. Cette critique franchit un pas suppl&#233;mentaire quand Marx pourfend les &lt;i&gt;abstractions&lt;/i&gt; qui r&#233;sultent des anticipations dogmatiques et les &lt;i&gt;substitutions&lt;/i&gt; que trahissent les prescriptions doctrinaires : les abstractions de discours et de projets coup&#233;s du point de vue de la totalit&#233; sans lequel l'&#233;mancipation n'est ni pensable, ni r&#233;alisable ; les substitutions de l'utopique &#224; l'historique, de l'invention &#224; la r&#233;volution, de l'imaginaire au r&#233;el. Mais pour d&#233;noncer partialit&#233;s et substituts, il ne suffit pas d'indiquer qu'ils manquent ou remplacent la totalit&#233; et l'histoire : la logique de l'abstraction appelle sa r&#233;sorption ; la logique de la substitution appelle sa r&#233;version. Marx soutient alors que la r&#233;sorption des abstractions passe par le point de vue de la totalit&#233; qui peut &#234;tre th&#233;oriquement acquis, mais surtout pratiquement conquis : par la dictature du prol&#233;tariat&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans le Manifeste : &#171; la domination politique du prol&#233;tariat &#187;.&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Comme il soutient que la r&#233;version des substitutions est inscrit dans le mouvement r&#233;el de l'histoire qui substitue le processus r&#233;volutionnaire &#224; l'invention doctrinaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, parvenu &#224; ce point, le trajet de la critique marxienne nous entra&#238;ne sur un sol de plus en plus mouvant, puisque Marx n'h&#233;site pas &#224; affirmer que c'est l'histoire elle-m&#234;me qui permet, non seulement de prononcer le d&#233;passement th&#233;orique de l'utopie, mais surtout de promettre sa d&#233;ch&#233;ance historique. Cette promesse d'absorption de l'utopie par l'histoire n'est pourtant que le revers d'impens&#233;s plus inqui&#233;tants encore. En effet, la critique d&#233;tecte dans l'utopie la logique des substitutions dont elle d&#233;pend en fonction de la logique de la r&#233;volution qui les d&#233;fait : au risque de d&#233;valuer le r&#244;le de l'imaginaire et de l'invention collectifs et les fonctions du programme et de la strat&#233;gie. De m&#234;me, et peut-&#234;tre surtout, la critique s'exerce sur les partialit&#233;s dogmatiques et chim&#233;riques &#224; partir du point de vue de la totalit&#233;, mais d'une totalit&#233; promise, conjointement, &#224; sa compr&#233;hension th&#233;orique et &#224; son renversement pratique : au risque de r&#233;introduire, &#224; la faveur de cette conjonction et de cette promesse, une nouvelle utopie : une utopie promise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour tenter de l'&#233;tablir, on peut partir de deux constats qui introduisent deux questions. Prise en mauvaise part, l'utopie d&#233;signe en g&#233;n&#233;ral des perfections imaginaires, et partant impossible &#224; atteindre et/ ou des prescriptions doctrinaires, qui sont impossibles &#224; accomplir. Or Marx retient le second sens et n&#233;glige le premier. N'aurait-il pas, &#224; sa fa&#231;on, &#233;t&#233; s&#233;duit par des mirages ? Prise en mauvaise part, l'utopie d&#233;signe encore des v&#339;ux exauc&#233;s avant d'avoir &#233;t&#233; accomplis, parce qu'ils sont consign&#233;s dans des syst&#232;mes cadenass&#233;s ou d&#233;pos&#233;s dans une histoire r&#233;v&#233;l&#233;e. Ici Marx retient le premier sens et n&#233;glige le second. N'aurait-il pas, &#224; sa fa&#231;on, c&#233;d&#233; &#224; des promesses ? Ce sont ces mirages et ces promesses dont on peut tenter de d&#233;tecter la pr&#233;sence et de comprendre les effets, mais - &#233;videmment - pour d&#233;nouer des &#233;quivoques, et non pour enterrer le communisme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cet examen critique ne peut &#234;tre propos&#233; dans les limites de ces quelques (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Des utopies cong&#233;di&#233;es &#224; l'utopie revendiqu&#233;e&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Quoi qu'il en soit, qu'il s'agisse de l'utopie que Marx invite &#224; d&#233;mettre ou de celle que lui-m&#234;me incite &#224; promettre, l'utopie ne peut &#234;tre enferm&#233;e dans son concept p&#233;joratif. Marx, on le sait, s'efforce de penser l'unit&#233; des deux versants de l'utopie sous l'expression de &#171; socialisme et communisme critico-utopiques &#187;. Le second segment du qualificatif invalide l'utopie, le premier valide la critique, pourtant tout aussi ambivalente que l'utopie qu'elle fonde ou accompagne. &#192; sa fa&#231;on, Marx reconna&#238;t que l'utopie ne peut &#234;tre d&#233;finie par ses limites. Que dit-il au fond des formes utopiques du socialisme et du communisme ? Qu'en elles coexistent la poursuite d'impossibilit&#233;s absolues et la d&#233;tection d'impossibilit&#233;s relatives. L'utopie peut se donner des objectifs incompatibles avec les traits invariants de l'humanit&#233; ou avec le cours in&#233;vitable de son histoire. Elle peut aussi, et parfois en m&#234;me temps, convoiter ce qui n'est rendu impossible que par l'ordre social existant : un faisceau de possibilit&#233;s contrari&#233;es, mais d'ores et d&#233;j&#224; r&#233;elles et agissantes ; une gerbe de possibilit&#233;s disruptives, qui s'opposent &#224; l'ordre &#233;tabli et en l&#233;zardent les assises. C'est donc bien de l'investigation du possible dont il est question dans l'examen de l'utopie et de sa critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est pourquoi la d&#233;nonciation de l'utopie, quand elle se concentre sur ses tares, en manque compl&#232;tement le sens ou l'intention. L'utopie ne peut &#234;tre emprisonn&#233;e dans un genre, sous pr&#233;texte qu'elle aurait mauvais genre. C'est une fonction qui franchit en permanence les fronti&#232;res du genre et ne se laisse pas enfermer dans ses impasses. L'utopie est pr&#233;sente dans le mouvement de son propre d&#233;passement. A la p&#233;riph&#233;rie ou au centre de la tradition marxiste, toute une lign&#233;e d'auteurs s'est efforc&#233;e de penser ce mouvement. Il faut continuer, sans se dissimuler que le vocable d'utopie, surcharg&#233; par des interpr&#233;tations divergentes et des &#233;valuations contradictoires, ne diffuse pas une lumineuse clart&#233;. Mais l'abandonner, c'est abandonner le combat dont il est l'enjeu. D'ailleurs, la situation n'est pas franchement meilleure, apr&#232;s le d&#233;sastre stalinien, quand il est question du &#171; communisme &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;tour par Marx invite &#224; proposer, tr&#232;s g&#233;n&#233;ral encore, une sorte de recentrage. Avant que nous ne soyons replong&#233;s &#224; nouveau, dans un profond sommeil marxologique, peut-&#234;tre est-il encore temps d'offrir en p&#226;ture aux d&#233;tenteurs d'orthodoxie et aux d&#233;tecteurs de contresens, quelques entremets, mais g&#233;n&#233;reusement &#233;pic&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait alors se risquer &#224; dire ceci : l'utopie - le communisme - n'a de sens que comme pari, comme invention, comme id&#233;al.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un pari, une invention, un id&#233;al&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'utopie - le communisme - est&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt; un pari&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;.&lt;/strong&gt; C'est un pari, et non un souhait (qui n'engage &#224; rien) ou un destin (qui nous engage malgr&#233; nous). L'utopie, mais concr&#232;te, n'est ni le suppl&#233;ment d'&#226;me qui permettrait d'assaisonner le r&#233;alisme gestionnaire (ou la dotation de sens qui sauverait le monde de l'insignifiance), ni le trajet balis&#233; qui conduirait au but sans qu'il soit n&#233;cessaire de le choisir. L'utopie est un pari, parce qu'aucune histoire tut&#233;laire n'en garantit l'accomplissement. Mais c'est un pari n&#233;cessaire : un pari n&#233;cessaire, et non pas un pari arbitraire. Ce n'est pas un pari arbitraire, livr&#233; &#224; un hasard incalculable ou &#224; une libert&#233; impond&#233;rable. C'est un pari n&#233;cessaire, dans la mesure o&#249; sont r&#233;unies les conditions qui permettent de le tenir, si ce n'est, &#224; coup s&#251;r, de le gagner. C'est un pari n&#233;cessaire, pour peu que l'on admette que les d&#233;sastres historiques subis au nom du communisme le furent d'abord contre lui. Face &#224; un capitalisme devenu plan&#233;taire, il est &#224; la fois rationnel et indispensable de parier sur l'impossible&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour reprendre l'expression de Ren&#233; Sh&#233;rer : Pari sur l'impossible, Presses (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'utopie - le communisme - est &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;une invention&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;.&lt;/strong&gt; C'est une invention, et non pas un but (fix&#233; d'avance) ou un mouvement (livr&#233; &#224; lui-m&#234;me). L'utopie, mais concr&#232;te, ne nous attend pas, pr&#233;form&#233;e, au terme d'un voyage que nous serions contraint d'accomplir ; elle ne se confond pas avec un itin&#233;raire qui nous d&#233;couvrirait, sans que nous ayons &#224; le dessiner, le paysage o&#249; nous devrions s&#233;journer. L'utopie est une invention, parce qu'elle ne figure sur aucune carte. Mais c'est une invention collective : une invention collective, et non pas individuelle. Ce n'est pas une invention doctrinaire (abandonn&#233; au g&#233;nie de quelque penseur ou guide individuel), mais une invention d&#233;mocratique. L'utopie est une invention, parce qu'il n'y pas d'invention d'un avenir d&#233;mocratique sans invention d&#233;mocratique de cet avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'utopie - le communisme - est &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;un id&#233;al&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;.&lt;/strong&gt; L'utopie, mais concr&#232;te, n'est pas un r&#234;ve (car le r&#234;ve &#233;veill&#233; n'est, &#224; tout prendre, qu'une fa&#231;on de dormir debout) ou une promesse (car la promesse suppose une histoire tut&#233;laire qui s'en porterait garant). L'utopie est un id&#233;al (car on ne se dirige que vers un id&#233;al), mais un id&#233;al branch&#233; sur le r&#233;el. Plus exactement, l'utopie ne vaut que par l'id&#233;al qui la soutient et qu'elle vise. Cet id&#233;al n'a pas &#224; subir l'&#233;preuve d'une fondation transcendantale qui, ant&#233;rieure &#224; l'&#233;preuve de la r&#233;alit&#233; o&#249; il tenterait de s'incarner, se pulv&#233;riserait au contact du r&#233;el. Cet id&#233;al n'est pas l'ombre port&#233;e de la r&#233;alit&#233; existante, mais sa n&#233;gation concr&#232;te et potentielle. Le communisme est donc, &#224; la fois, le mouvement r&#233;el (et actuel) de sa virtualit&#233; et l'id&#233;al de son accomplissement. Il est cet id&#233;al parce qu'il est ce mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est encore vague, &#233;videmment. Mais cela vaut-il la peine de pr&#233;ciser, quand le flagrant d&#233;lit de l&#232;se-Marx serait d&#233;j&#224; &#233;tabli ? Nous connaissons tous cette chansonnette dont il serait inutile d'entonner les couplets, puisqu'il suffit de ressasser le refrain : le communisme ne serait que le mouvement r&#233;el qui abolit l'ordre social existant. Et les gardiens d'un marxisme orthop&#233;dique se pr&#233;parent peut-&#234;tre &#224; r&#233;citer la litanie des Marxady - le r&#233;pertoire de citations qui permettent &#224; chacun de r&#233;diger ses propres psaumes. Marxady l'a dit : &#171; Le communisme n'est pas un id&#233;al &#187;. Et il est vrai que l'utopie n'est pas un id&#233;al auquel la r&#233;alit&#233; devrait, de gr&#233; ou de force, se plier. Pourtant, il existe un id&#233;al communiste. Faudrait-il se borner &#224; le comprendre comme l'expression d'un mouvement r&#233;el qui aurait absorb&#233; toute vis&#233;e &#233;thique ? Marxady l'a dit : &#171; le communisme n'est pas une invention &#187;. Et il est vrai que l'utopie n'est pas une invention que le g&#233;nie individuel pourrait forger, avant de tenter, avec quelques sectaires, de l'imposer. Pourtant, les aspirations collectives se cristallisent dans des projets et parfois des cr&#233;ations. Faudrait-il les comprendre seulement comme des exp&#233;riences doctrinaires, comme il arrive que Marx le proclame ? Marxady l'a dit : &#171; le communisme n'est pas un pari &#187;. Et il est vrai que l'utopie n'est pas un pari que l'audace aventuri&#232;re tenterait pour snober le cours de l'histoire. Mais il n'est ni la derni&#232;re avenue de l'histoire, ni le terme oblig&#233; d'une path&#233;tique alternative entre lui-m&#234;me et la barbarie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On peut se demander alors quels sont cet id&#233;al, cette invention et ce pari - et pr&#233;ciser un peu : cet id&#233;al est libertaire, cette invention est projective, ce pari est strat&#233;gique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un id&#233;al libertaire, une invention projective, un pari strat&#233;gique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'utopie - le communisme - est&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt; un id&#233;al libertaire&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;.&lt;/strong&gt; Le communisme est un id&#233;al, ou plut&#244;t suppose un id&#233;al et repose sur une &#233;thique. Cette &#233;thique, il ne suffit pas d'en proclamer l'existence, faute de pouvoir en d&#233;terminer les fondements ; mais il n'est pas souhaitable d'en rechercher les fondements, s'ils ne doivent fonder aucun contenu. Deux questions permettent peut-&#234;tre d'ouvrir la voie : &#224; une &#233;thique des fondements formels ne pourrait-on pas opposer une &#233;thique des fondations r&#233;elles ? Et &#224; une &#233;thique du bien, une &#233;thique de la libert&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;thiques du fondement - je pense particuli&#232;rement aux fondations contractuelles ou proc&#233;durales que nous proposent Rawls ou Habermas - n'&#233;chappent au relativisme que parce qu'elles se soustraient &#224; l'histoire : au risque de ne jamais la retrouver. Une &#233;thique des fondations historiques peut &#233;chapper aux pi&#232;ges du relativisme, pour peu qu'elle repose sur une valeur qui permette de relativiser le relativisme. Les &#233;thiques du bien, qu'elles parlent le langage du bonheur ou de la vertu, du devoir ou de la puissance sont des &#233;thiques qui, priv&#233;es ou publiques, ne peuvent s'ouvrir sur aucune politique morale. Seule le peut une &#233;thique de la libert&#233;, mais pas n'importe qu'elle libert&#233;. Une &#233;thique de la libert&#233; qui n'a pas besoin d'&#234;tre fond&#233;e, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'elle s'enracine. Car elle s'enracine : dans l'oppression qu'il s'agit de combattre ou de conjurer. Elle peut &#234;tre historiquement situ&#233;e, et cependant universalisable - relative, et cependant universelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais aussi : formellement d&#233;finie, et cependant socialement identifiable. Kant lorsqu'il s'effor&#231;ait de d&#233;finir le principe de la libert&#233; pour la constitution d'une communaut&#233;, le d&#233;finissait ainsi : la libert&#233; pour chacun de chercher le bonheur dans la voie qui lui semble, &#224; lui, &#234;tre la bonne, pourvu qu'elle puisse coexister avec la libert&#233; d'autrui. Il semble que l'on ne saurait mieux dire. Mais un tel principe reste suspendu en l'air quand il n'est pas inscrit dans le mouvement r&#233;el des soci&#233;t&#233;s et de l'histoire. Pourtant, de cette formule, on peut d&#233;gager ainsi la port&#233;e sociale : &#171; le libre d&#233;veloppement de chacun comme condition du libre d&#233;veloppement de tous &#187;. Ce sera, dans cet entretien, ma principale citation orthodoxe, car le communisme de Marx est tout entier compris dans cette maxime du &lt;i&gt;Manifeste&lt;/i&gt; : une maxime o&#249; se conjugue un id&#233;al moral et une norme sociale. C'est un id&#233;al, parce que port&#233;e par le mouvement historique, cette &#233;mancipation individuelle n'est r&#233;elle que comme une virtualit&#233;. C'est un id&#233;al moral, parce que la libert&#233; ainsi comprise est un id&#233;al universalisable, qui est peut-&#234;tre le seul qui le soit indiscutablement. Mais surtout, cet id&#233;al se conjugue avec une norme sociale : celui d'une soci&#233;t&#233; qui prend la libert&#233; de chacune et de chacun comme mesure de ses progr&#232;s - une soci&#233;t&#233; qui doit &#234;tre collectivement et d&#233;mocratiquement invent&#233;e, car elle peut &#234;tre invent&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'utopie - le communisme - est&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt; une invention projective.&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt; Le communisme est un invention, mais une invention qui proc&#232;de de virtualit&#233;s dont elle pr&#233;pare et devance l'actualisation. La d&#233;tection du contenu potentiel de l'&#233;mancipation, non seulement n'ouvre sur aucune promesse de son accomplissement, mais impose d&#233;tecter, et le cas &#233;ch&#233;ant d'inventer les &lt;i&gt;formes&lt;/i&gt; de cet accomplissement. Pourtant, Marx ne cesse de d&#233;noncer les inventions doctrinaires, propos&#233;es par de pr&#233;tendus g&#233;nies individuels : les inventeurs de syst&#232;mes, qui &#233;rigent les particularit&#233;s de leur invention en programme d'avenir. A l'invention individuelle et doctrinaire, Marx oppose la production historique et r&#233;volutionnaire.. Mais dans sa raideur pol&#233;mique, un tel discours manque un point essentiel : la r&#233;version de la substitution doctrinaire ne suppose pas que l'on s'en remette au cours de l'histoire (quand ce n'est pas au processus &lt;i&gt;naturel &lt;/i&gt;de la r&#233;volution dont parle - une seule fois, mais une fois de trop - l'ami Engels). Les probl&#232;mes que se pose l'humanit&#233; ne sont pas ind&#233;pendants de la possibilit&#233; de les r&#233;soudre ; mais il n'est pas vrai que les solutions sont int&#233;gralement donn&#233;es avec les probl&#232;mes : ces solutions doivent &#234;tre invent&#233;es. Ces inventions peuvent ne pas &#234;tre arbitraires et doctrinaires, pour peu qu'elles restent enracin&#233;es dans le champ des possibilit&#233;s concr&#232;tes, utopiquement ouvert par le changement social. Ces inventions sont indispensables. La r&#233;flexion sur les &lt;i&gt;mod&#232;les&lt;/i&gt; peut les favoriser, du moins s'il est vrai que ces mod&#232;les peuvent se distinguer des mod&#232;les incarn&#233;s par d'imaginaires patries du socialisme ou des mod&#232;les fabriqu&#233;s par de z&#233;l&#233;s techniciens de l'&#233;mancipation - les mod&#232;les &#224; copier et les mod&#232;les &#224; appliquer. Tant que la recherche th&#233;orique prend le pas sur toute activit&#233; pratique, c'est que les conditions de la transformation qu'elles visent ne sont pas r&#233;unies. Mais, on ne peut pas - on ne peut plus - affirmer (comme il arrive &#224; Marx de le faire), que l'absence de r&#233;flexion sur l'avenir, au sein du mouvement social lui-m&#234;me, est un signe de maturit&#233;. Tant que cette r&#233;flexion fait d&#233;faut, c'est que les forces d'&#233;mancipation demeurent livr&#233;es &#224; un mouvement historique qui reste soustrait &#224; leur emprise. Sans doute est-il p&#233;rilleux de s'abandonner &#224; l'anticipation doctrinaire des formes de l'avenir. Mais abandonner au d&#233;veloppement de l'histoire ou &#224; une phase ult&#233;rieure de la science la d&#233;couverte des formes ad&#233;quates au contenu de l'&#233;mancipation, c'est pratiquement prendre le risque de voir ces formes d&#233;naturer le contenu. C'est un moindre bilan que l'on peut tirer du stalinisme...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'utopie est une &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;pari strat&#233;gique&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;.&lt;/strong&gt; A quoi reconna&#238;t-on l'utopie abstraite ou doctrinaire, lorsqu'on ne se borne pas &#224; la d&#233;finir par le genre litt&#233;raire ou philosophique qui la contiendrait tout enti&#232;re ? Simplement &#224; ce qu'elle exclut tout possibilit&#233; d'ajuster au but qu'elle vise les moyens de l'atteindre. Onirique ou h&#233;ro&#239;que, r&#234;veuse ou ardente, repli&#233;e sur elle-m&#234;me ou d&#233;ploy&#233;e dans l'action, l'utopie chim&#233;rique exclut tout projet strat&#233;gique. C'est &#224; Marx surtout que l'on doit d'avoir trac&#233; les contours, mais souvent effac&#233;s par la promesse, d'une utopie strat&#233;gique. Parier strat&#233;giquement sur l'utopie, c'est parier sur une action collective qui s'empare des potentialit&#233;s inscrites au c&#339;ur du mouvement r&#233;el des soci&#233;t&#233;s humaines, mais qui, contrari&#233;es, forment l'envers ou le revers au revers de leur morne ou sinistre reproduction. C'est parier sur une action collective qui s'empare des possibilit&#233;s disruptives qui minent sourdement l'ordre &#233;tabli, et dont les charges explosives doivent &#234;tre allum&#233;es. C'est parier sur les r&#233;bellions, parfois infimes, toujours plurielles, jamais ultimes : parce qu'elles ne prennent pas imm&#233;diatement leur sens en fonction d'un assaut massif qui forme pourtant l'horizon de leur efficacit&#233; ; parce qu'elles ne s'ordonnent pas spontan&#233;ment autour d'une contradiction centrale qui fournit parfois le principe de leur intelligibilit&#233; ; parce qu'elles ne prennent pas leur sens en fonction d'une n&#233;gation finale et fatale, bien qu'elles aspirent &#224; &#234;tre fatales &#224; la domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; ceux qui objectent d'avance que l'utopie n'offre &#224; l'action politique qu'un pari st&#233;rile, un id&#233;al superflu, une invention improbable, il faut r&#233;pondre que ce pari est efficace, que cet id&#233;al est indispensable, que cette invention est possible&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un pari efficace ? Un id&#233;al indispensable ? Une invention possible ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Un pari efficace &lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; ?&lt;/strong&gt; Le pari sur l'utopie, quand il est rationnel et qu'elle est concr&#232;te, ne nous renvoie pas aux lendemains qui chantent. Il dicte une action concr&#232;te qui n'est ni passivement suspendue &#224; l'attente du grand soir, ni m&#233;caniquement subordonn&#233;e &#224; la perspective de la r&#233;volution. Ce pari conditionne des refus irr&#233;ductibles. Mais ces refus ne sont pas de simples t&#233;moignages : ils inscrivent leurs effets dans la r&#233;alit&#233;. Ils &#233;branlent les formes de pens&#233;e qui, parce qu'elles cimentent la domination, font partie de sa r&#233;alit&#233;. Ils inscrivent la puissance des r&#233;sistances et des luttes dans le corps de la moindre r&#233;forme partielle, quand ils ne pr&#233;parent pas des r&#233;formes radicales. Ils sont r&#233;alistes, parce qu'ils ne laissent aucun r&#233;pit aux gestionnaires du r&#233;el. Ils produisent des effets strat&#233;giques sur lesquels peuvent embrayer des projets strat&#233;giques. L'utopie rebelle, non seulement r&#233;pond aux urgences du pr&#233;sent, mais donne leurs chances &#224; des virtualit&#233;s d'avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Un id&#233;al indispensable ?&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt; De quelque fa&#231;on que l'on tourne et retourne les valeurs en pr&#233;sences et les &#233;thiques qui pr&#233;tendent les refonder, quels que soient les chevauchements, les brouillages ou les emprunts, une fracture morale, sociale, politique court sous la surface des grands d&#233;bats insignifiants et des petits affrontements barbares. Elle dessine encore et pour longtemps, une ligne de partage entre deux conception &#233;thiques et politiques de la d&#233;mocratie : celle qui vit repli&#233;e dans son cantonnement lib&#233;ral et celle qui tente de se d&#233;ployer vers un horizon libertaire. Et cette ligne de partage distribue les partisans en deux camps qui admettent bien des transfuges : d'un c&#244;t&#233; ceux qui, par go&#251;t du laisser-faire ou du pr&#234;t-&#224;-penser, s'&#233;merveillent (ou se r&#233;signent) &#224; l'id&#233;e de vivre dans un monde o&#249; l'affairement d&#233;sordonn&#233; de quelques-uns serait, au mieux, la condition du d&#233;veloppement mutil&#233; de tous les autres ; et, d'un autre c&#244;t&#233;, ceux qui traquent la virtualit&#233; utopique d'une libert&#233; de tous qui tendrait &#224; co&#239;ncider avec la libert&#233; de chacun. Convoiter l'impossible, c'est convoiter cette libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Une invention possible ?&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt; L'invention d&#233;mocratique d'un avenir utopique est-elle possible, sans retomber dans les orni&#232;res doctrinaires ? Les formes d'un avenir utopiques peuvent-elles &#234;tre esquiss&#233;es et les dispositifs de sa conqu&#234;te peuvent-ils &#234;tre cr&#233;&#233;s ? Peut-on reformuler, en des termes nouveaux, les questions lancinantes du programme et du parti, sans succomber au mirage d'un avenir trac&#233; d'avance et sans tomber dans le pi&#232;ge d'une avant-garde nimb&#233;e par cet avenir ? Questions bonnes &#224; ressasser avant de risquer des r&#233;ponses...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Henri Maler&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;NB. Cette intervention est, pour une part, un exercice d'auto-plagiat de passages d'autres articles.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sous-titres modifi&#233;s pour cette publication&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cette contribution - qu'on veuille bien m'en excuser - se borne &#224; reprendre (parfois litt&#233;ralement) et &#224; r&#233;sumer (souvent sch&#233;matiquement) une partie de mes contributions ant&#233;rieures.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Martin Buber, &lt;i&gt;Utopie et socialisme&lt;/i&gt;, Aubier Montaigne, 1977, p. 17. &#171; La derni&#232;re fl&#232;che &#187; : il est vrai - on ne l'a sans doute pas assez soulign&#233; - que Marx ne qualifie pas d' &#171; utopiques &#187; les formes initiales du socialisme et du communisme avant 1847, dans &lt;i&gt;Mis&#232;re de la Philosophie&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dans le &lt;i&gt;Manifeste &lt;/i&gt; : &#171; la domination politique du prol&#233;tariat &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cet examen critique ne peut &#234;tre propos&#233; dans les limites de ces quelques pages. Il n'en est pas moins indispensable. &#192; titre d'indices, on peut relever, dans le &lt;i&gt;Manifeste&lt;/i&gt;, deux th&#232;mes qui courent en filigrane de toute l'argumentation et la soutiennent : le contenu du communisme semble encore inscrit dans l'&#234;tre m&#234;me du prol&#233;tariat (sans propri&#233;t&#233;, sans famille, sans patrie) ; la n&#233;cessit&#233; du communisme est fond&#233;e sur une compr&#233;hension historique qui en justifie non seulement la n&#233;cessaire possibilit&#233;, mais aussi la n&#233;cessaire effectivit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pour reprendre l'expression de Ren&#233; Sh&#233;rer : &lt;i&gt;Pari sur l'impossible&lt;/i&gt;, Presses universitaires de Vincennes, 1989.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Avec Marx, malgr&#233; Marx : convoiter l'impossible (1993)</title>
		<link>https://www.henri-maler.fr/Avec-Marx-malgre-Marx-convoiter-l-impossible-1993.html</link>
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		<dc:date>2023-02-06T20:04:06Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Henri Maler</dc:creator>


		<dc:subject>Marx et l'utopie</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Des utopies cong&#233;di&#233;es &#224; l'utopie convoit&#233;e (R&#233;sum&#233; d'une recherche universitaire, destin&#233; &#224; la revue &lt;i&gt;Chim&#232;res&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/-Marx-communisme-utopie-.html" rel="directory"&gt;Marx, communisme, utopie&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/+-Marx-et-l-utopie-+.html" rel="tag"&gt;Marx et l'utopie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.henri-maler.fr/local/cache-vignettes/L102xH150/arton75-cf2d2.jpg?1726251037' class='spip_logo spip_logo_right' width='102' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Air du temps : le soulagement et la r&#233;signation contemplent la table rase des marxismes. Mais la pens&#233;e de Marx n'est pas d&#233;finitivement enterr&#233;e sous les gravats du Mur de Berlin ou seulement visitable dans son Mus&#233;e. Elle vaut, sinon le retour, du moins le d&#233;tour. J'en propose un, parmi d'autres possibles, dans un r&#233;cent travail universitaire, qui s'efforce de soumettre l'&#339;uvre de Marx &#224; une critique interne, et, dans cet esprit, de prendre la critique marxienne des utopies pour fil conducteur d'une critique de l'utopie marxienne&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Convoiter l'impossible - critique marxienne de l'utopie et critique de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Je r&#233;sume ici quelques r&#233;sultats de ce parcours pour les lecteurs de &lt;i&gt;Chim&#232;re&lt;/i&gt;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Chim&#232;res, hiver 1992-1933, n&#176;18, janvier1993, p.147-173. [Typographie (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; . H.M.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;/i&gt;
&lt;center&gt; * * * &lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Gauvain, reviens sur terre. Nous voulons r&#233;aliser le possible.&lt;br class='autobr' /&gt; - Commencez par ne pas le rendre impossible.&lt;br class='autobr' /&gt; - Le possible se r&#233;alise toujours.&lt;br class='autobr' /&gt; - Pas toujours. Si l'on rudoie l'utopie, on la tue. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Victor Hugo, &lt;i&gt;Quatre-vingt treize&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;center&gt; * * * &lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Quand on consent &#224; d&#233;faire le commentaire classique et &#224; refaire l'itin&#233;raire de la critique marxienne de l'utopie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le trac&#233; et les figures de la critique marxienne de l'utopie ont &#233;t&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, les impens&#233;s de cette critique laissent entrevoir les impens&#233;s utopiques de la th&#233;orie qui la fonde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx pourfend, dans les utopies, des substitutions doctrinaires et des abstractions dogmatiques : substitutions de l'utopique &#224; l'historique, de l'invention &#224; la r&#233;volution, de l'imaginaire au r&#233;el ; abstractions de discours et de projets, coup&#233;s du point de vue de la totalit&#233; sans lequel l'&#233;mancipation n'est ni pensable, ni r&#233;alisable. La r&#233;version des substitutions par le d&#233;ploiement de l'auto-&#233;mancipation prol&#233;tarienne et la r&#233;sorption des abstractions par la perspective d'une r&#233;volution totale permettent de prononcer le d&#233;passement th&#233;orique de l'utopie et de promettre sa d&#233;ch&#233;ance historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi la critique d&#233;tecte dans l'utopie la logique des substitutions dont elle d&#233;pend en fonction de la logique de la r&#233;volution qui les d&#233;fait : au risque de d&#233;valuer le r&#244;le de l'imaginaire et de l'invention collectifs et les fonctions du programme et de la strat&#233;gie. De m&#234;me, et peut-&#234;tre surtout, la critique s'exerce sur les partialit&#233;s dogmatiques et chim&#233;riques &#224; partir du point de vue de la totalit&#233;, mais d'une totalit&#233; promise, conjointement, &#224; sa compr&#233;hension th&#233;orique et &#224; son renversement pratique : au risque de r&#233;introduire, &#224; la faveur de cette conjonction et de cette promesse, une nouvelle utopie.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I. L'utopie promise&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La lecture de la totalit&#233; de l'&#339;uvre, inform&#233;e de la critique marxienne de l'utopie, permet alors de mettre &#224; jour les dimensions n&#233;gativement utopiques de la pens&#233;e de Marx et, en particulier, de cerner les figures qui permettent de transf&#233;rer l'utopie d&#233;mise au c&#339;ur d'une utopie promise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Utopie contre utopie ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La critique de l'utopie h&#233;rit&#233;e est le revers, dans les &#339;uvres de 1844-1845, d'&lt;strong&gt;une utopie r&#233;v&#233;l&#233;e&lt;/strong&gt;, qui se fonde sur la dialectique d'une r&#233;alisation de l'essence humaine dans des formes d'existence qui lui soient ad&#233;quates&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C'est cette &#171; utopie anti-utopique &#187;, pour reprendre sa propre expression, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette dialectique ob&#233;it &#224; un implacable encha&#238;nement. Parce qu'elle doit promet l'ad&#233;quation de l'existence humaine &#224; son essence, l'&#233;mancipation humaine doit &#234;tre &lt;i&gt;totale&lt;/i&gt; : c'est-&#224;-dire tout &#224; la fois &lt;i&gt;compl&#232;te&lt;/i&gt; (surmontant la totalit&#233; des ali&#233;nations),&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;&lt;i&gt;universelle&lt;/i&gt; (surmontant l'ali&#233;nation de la totalit&#233; des hommes) et&lt;i&gt; int&#233;grale &lt;/i&gt;(surmontant la totalit&#233; des ali&#233;nations de chaque individu)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'&#233;mancipation est donc totale en un triple sens. Elle culmine dans une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Parce que cette &#233;mancipation est la r&#233;alisation historique de l'essence humaine, elle ne peut &#234;tre qu'ultime : l'ach&#232;vement d'une &#233;mancipation totale ne laisse aucune t&#226;che d'&#233;mancipation devant elle. Parce que l'unit&#233; de l'essence et de l'existence en constitue l'effectivit&#233;, l'&#233;mancipation, pour &#234;tre achev&#233;e, doit &#234;tre &lt;i&gt;parfaite&lt;/i&gt; : elle sera accomplie dans une soci&#233;t&#233; dans une soci&#233;t&#233; rendue &#224; l'immanence, &#224; l'omnipotence et &#224; la transparence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Surmonter l'ali&#233;nation de l'essence humaine, parvenue &#224; son comble dans les formes d'existence du prol&#233;tariat revient &#224; surmonter la s&#233;paration entre essence et existence. Ce qui suppose le retour &#224; l'unit&#233; de tout ce qui est s&#233;par&#233;, le d&#233;passement des oppositions par leur r&#233;conciliation, la pr&#233;sence de l'essence dans l'existence : &lt;i&gt;une parfaite immanence&lt;/i&gt;. Le retour des forces ali&#233;n&#233;es &#224; leurs sujets cr&#233;ateurs et le d&#233;passement de toutes les scissions qui font des hommes des &#234;tre domin&#233;s par leurs propres cr&#233;ations impliquent que les hommes placent toutes les forces qui jusqu'alors les dominaient sous leur propre contr&#244;le : &lt;i&gt;une parfaite omnipotence&lt;/i&gt;. La pr&#233;sence immanente de l'essence dans l'existence, de la nature sociale de l'homme dans ses formes d'existence sociale, et la puissance omnipotente des hommes sur leurs relations permettent d'instaurer la lisibilit&#233; de l'essence dans l'existence : &lt;i&gt;une parfaite transparence&lt;/i&gt;. Immanence, omnipotence, transparence : Marx reconduit ainsi les illusions des petites et des grandes utopies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, cette r&#233;alisation de l'essence humaine, promise par un processus de n&#233;gation de la n&#233;gation qui se confond avec le communisme, repose sur une n&#233;gation utopique de l'ali&#233;nation : le sujet de cette n&#233;gation, le prol&#233;tariat, parce qu'il est dissolution de la soci&#233;t&#233; existante et n&#233;gation de toute humanit&#233; est appel&#233; &#224; incarner, car il l'incarne d&#233;j&#224; &#224; travers sa situation et son combat, une &#233;mancipation totale, ultime et parfaite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Or la fondation du communisme par Marx (1845-1848) laisse subsister, dans le communisme de Marx, &lt;strong&gt;une utopie effac&#233;e&lt;/strong&gt;, plut&#244;t que d&#233;pass&#233;e, dont les dimensions n&#233;gativement utopiques ne sont jamais totalement abolies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans doute, la dialectique historique n'est-elle plus, dans les derni&#232;res &#339;uvres, la dialectique de la r&#233;alisation de l'essence humaine, qui, parvenue au comble de son ali&#233;nation, engendre la n&#233;gation de sa n&#233;gation. En revanche, elle se laisse en partie comprendre comme &lt;i&gt;la n&#233;cessit&#233; pour le capitalisme d'engendrer, par le truchement de la n&#233;cessaire n&#233;gation de son essence, des rapports sociaux conformes &#224; ...l'essence humaine&lt;/i&gt; : l'absence du concept n'en abolit pas le r&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dialectique des rapports intimes qui d&#233;finissent l'essence du capitalisme livre les conditions d'intelligibilit&#233; de la structure et de la dynamique de ce dernier. Mais, parce que cette dialectique co&#239;ncide avec la dialectique de la n&#233;gativit&#233;, elle permet d'esquisser, d'un m&#234;me mouvement, une d&#233;&#172;monstration selon laquelle l'essence du mode de production capitaliste pr&#233;cipite sa propre n&#233;gation : parce que cette essence est-elle-m&#234;me contradictoire et se manifeste &lt;i&gt;sous forme de contradictions qui appellent leur r&#233;solution et sous formes d'inversions qui appellent leur r&#233;version&lt;/i&gt; par l'abolition du mode de production capitaliste lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces appels ne rel&#232;vent pas, ou pas seulement, d'un jugement &#233;thique. Contradictions et inversions, dans la perspective de Marx, ne sont moralement condamnables, que dans la mesure o&#249; elles le sont historiquement : c'est-&#224;-dire que leur d&#233;passement est devenu possible. La soudure entre une critique explicative et une critique normative est r&#233;alis&#233;e par la dialectique de l'essence du capital.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant l'&lt;i&gt;essentialisme m&#233;thodologique&lt;/i&gt; qui fonde la critique jet sur la compr&#233;hension de sa dialectique interne se double d'un &lt;i&gt;essentialisme critique&lt;/i&gt; qui parach&#232;ve sa condamnation en le confrontant &#224; un mod&#232;le sous-jacent de r&#233;alisation de l'essence humaine. Un tel mod&#232;le ne disqualifie pas a priori comme non-scientifique la critique qui s'en r&#233;clame. Elle ne le devient, et ne devient du m&#234;me coup n&#233;gativement utopique, qu'avec la promesse de d'actualisation de ce mod&#232;le. Or, Marx ne peut pr&#233;senter un dispositif normatif comme &lt;i&gt;rigoureusement immanent&lt;/i&gt; &#224; l'histoire sans &#234;tre tent&#233; d'en certifier la r&#233;alisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conception de Marx laisse alors &lt;i&gt;transpara&#238;tre,&lt;/i&gt; mais pas plus, les figures initiales de l'utopie promise : immanence, transparence et omnipotence&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En effet, la r&#233;version n&#233;cessaire de tout le mode de production capitaliste (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;i&gt;Au risque que l'utopie soit &#224; son comble, celui des perfections imaginaires&lt;/i&gt; que stigmatise le concept classique de l'utopie. Perfections qui, sans doute, restent f&#233;condes quand il ne s'agit que d'armer la critique de l'ordre social existant et d'&#233;prouver les potentialit&#233;s que contrarie son maintien, mais qui cessent de l'&#234;tre, quand la promesse de leur r&#233;alisation tient lieu de d&#233;passement des raccourcis de l'utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'utopie persiste sur des points plus d&#233;cisifs encore. La d&#233;monstration marxienne de la n&#233;cessit&#233; du communisme affecte la critique qui devrait en fonder &lt;i&gt;la possibilit&#233; et neutralise la strat&#233;gie qui devrait permettre de le r&#233;aliser : utopie contre strat&#233;gie&lt;/i&gt;. Et le contenu du communisme dont pr&#233;tend r&#233;pondre la d&#233;monstration de sa n&#233;cessit&#233;, parce qu'il est promis par l'histoire, devance la prospection des formes qui devrait l'actualiser et&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;neutralise l'histoire qui devrait le fonder :&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;&lt;i&gt;utopie contre histoire.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Utopie contre strat&#233;gie ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'utopie classique n'est pas volontariste : elle est vell&#233;itaire. Quand elle n'est pas purement optative, elle veut se r&#233;aliser, et quand elle n'est pas purement onirique, elle s'y emploie, le cas &#233;ch&#233;ant, avec une r&#233;solution, parfois h&#233;ro&#239;que, qui peut donner le change. Mais son principe est toujours d'&#234;tre prudente sur les moyens qui, &#224; ses yeux, la menacent et que l'utopie a pr&#233;cis&#233;ment pour fonction de contourner : la politique, surtout quand elle appelle une r&#233;volution, et la strat&#233;gie, surtout quand elle d&#233;signe la guerre. Qu'elle l'avoue ou qu'elle la taise, c'est son aversion pour la strat&#233;gie qui d&#233;finit l'utopie : &lt;i&gt;l'utopie est un refus ou un simulacre de strat&#233;gie.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en se d&#233;tournant de l'histoire et de sa g&#233;ographie que l'utopie contourne la strat&#233;gie : l'utopie est une achronie et une atopie. Achronie qui fait appel &#224; une histoire imaginaire contre l'histoire r&#233;elle, plut&#244;t qu'&#224; une histoire contrari&#233;e. Atopie qui fait appel &#224; une terre imaginaire contre les nations arm&#233;es, plut&#244;t qu'&#224; un combat plan&#233;taire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ces distinctions m&#233;riteraient d'&#234;tre approfondies pour &#234;tre confront&#233;es &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais surtout, l'utopie se soustrait aux contraintes strat&#233;giques, parce qu'elle pr&#233;tend, &#224; l'&#233;cart de l'histoire, &lt;i&gt;d&#233;duire&lt;/i&gt; des t&#226;ches des fins qu'elle invente et &lt;i&gt;produire&lt;/i&gt; les moyens d'atteindre ces fins. C'est cet ang&#233;lisme que Marx r&#233;cuse, en soutenant que l'histoire pose elle-m&#234;me les fins qu'elle valide en produisant les moyens de les atteindre. En est-on quitte avec l'utopie pour autant ? On peut en douter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, Marx, en posant que la fin est donn&#233;e avec les moyens de l'atteindre, s'&#233;pargne d'avoir &#224; ordonner les moyens en vue d'une fin : en quoi consiste pr&#233;cis&#233;ment la strat&#233;gie, qui suppose l'invention th&#233;orique et l'agencement pratique de moyens effectifs. C'est de la strat&#233;gie dont on se d&#233;tourne, certes, en imaginant des moyens imaginaires en vue d'une fin qui ne l'est pas moins : au risque de s'abandonner ainsi aux formes classiques de l'utopie. Mais on ne se d&#233;tourne pas moins de la strat&#233;gie en enfouissant la strat&#233;gie dans l'histoire : au risque de s'adonner alors &#224; une forme nouvelle de recours &#224; l'utopie. Or l'&#339;uvre de Marx en t&#233;moigne, quand la strat&#233;gie ne menace pas l'utopie, l'utopie efface la strat&#233;gie&lt;i&gt;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet effacement de la strat&#233;gie signale l'utopie du genre st&#233;rile. &#192; suivre Marx, les objectifs strat&#233;giques sont l'expression d'une n&#233;cessit&#233; historique qui ne se borne pas &#224; les faire surgir, mais les absorbe. La strat&#233;gie requise n'est jamais que l'expression de la n&#233;cessit&#233; comprise. Au point qu'histoire et strat&#233;gie se confondent, et que le discours strat&#233;gique &#233;nonce dans la langue de la pratique ce que le discours historique exprime dans la langue de la th&#233;orie. Le vocabulaire des t&#226;ches politiques est la transposition de la connaissance du mouvement r&#233;el : les mots d'ordre ne sont jamais que des traductions. Et si le mouvement r&#233;el reste en de&#231;&#224; des promesses de son accomplissement, les mots d'ordre ne sont que des rappels &#224; l'ordre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;coniser une strat&#233;gie qui ne serait pas compl&#232;tement enferm&#233;e dans les tendances n&#233;cessaires de l'histoire, ce serait reconna&#238;tre que si le capitalisme produit n&#233;cessaire&#172;ment la possibilit&#233; de son abolition, il n'en garantit pas n&#233;cessairement l'ex&#233;cution. Mais, du m&#234;me coup, si la strat&#233;gie d&#233;pend encore de conditions n&#233;cessaires, elle n'est plus index&#233;e sur la n&#233;cessit&#233; historique des effets de ces conditions. La strat&#233;gie qui repose sur la n&#233;cessit&#233; historique du possible ne peut se pr&#233;valoir de la n&#233;cessit&#233; historique de son effectivit&#233;. Une strat&#233;gie de la d&#233;livrance qui se bornerait &#224; abr&#233;ger l'histoire d'une promesse s'abolit dans l'histoire utopique sur laquelle on pr&#233;tend la fonder. L'histoire r&#233;elle impose, au contraire, que l'&#233;mancipation soit strat&#233;giquement pens&#233;e dans ses formes et son contenu, sans que l'on puisse s'en remettre &#224; l'histoire pour les d&#233;couvrir. Or, c'est pr&#233;cis&#233;ment ce que Marx s'interdit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Utopie contre histoire ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les constructions de l'utopie classique, ses formules et ses pilules, ses plans et ses tableaux, tournent le dos &#224; l'histoire et dispensent d'y d&#233;couvrir les conditions de r&#233;alisation de l'utopie. Mais en remettant &#224; l'histoire le soin de r&#233;soudre sa propre &#233;nigme, Marx d&#233;place l'utopie n&#233;gativement comprise sans la d&#233;passer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans doute, chez Marx, la tentative de d&#233;monstration de la n&#233;cessit&#233; historique du communisme, en posant la n&#233;cessit&#233; de son contenu, ne m&#233;connait pas que des conditions de sa r&#233;alisation sont requises : ainsi se trouve d&#233;pass&#233;e l'utopie abstraite. Mais, tel est l'effet d'une dialectique n&#233;gativement utopique, qu'elle prend en charge &lt;i&gt;la promesse de la r&#233;alisation de l'essence dans l'existence et/ou du contenu dans la forme&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C'est ainsi que lorsqu'elle ne promet pas que l'essence humaine trouvera les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le communisme de Marx est fond&#233; sur la &lt;strong&gt;promesse de l'av&#232;nement de son contenu&lt;/strong&gt; : la certitude de l'av&#232;nement d'une nouvelle organisation de la production fond&#233;e sur l'association des producteurs ; la certitude d'un d&#233;p&#233;rissement de l'&#201;tat contemporain de l'&#233;mergence de cette association. Or, &#224; supposer que les r&#232;gles qui devraient pr&#233;sider au fonctionnement d'une soci&#233;t&#233; communiste soient correctement d&#233;duites de la critique du capitalisme, dans laquelle elles sont d&#233;j&#224; impliqu&#233;es, rien ne prouve qu'elles puissent s'imposer : il ne s'agit donc que d'un exercice de d&#233;tection - utopique dans le meilleur sens -, sur les possibles lat&#233;raux et contrari&#233;s. Or, la certitude de l'av&#232;nement du contenu dispense d'en anticiper les formes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, et surtout, la promesse de l'av&#232;nement de ce contenu est confort&#233;e par la&lt;strong&gt; &lt;i&gt; promesse de l'av&#232;nement de formes &lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;qui lui soient ad&#233;quates. Ainsi, la critique l&#233;gitime de l'invention des formes de l'avenir en l'absence des conditions qui en rendent possible le contenu a pour revers, dans l'&#339;uvre de Marx, une r&#233;v&#233;lation du contenu de l'avenir en l'absence des formes qui y conduisent. Il devient alors possible de certifier la r&#233;solution des contradictions du capitalisme par et dans le communisme sans avoir &#224; se prononcer sur leur forme, et donc sur leur possibilit&#233; m&#234;me. La th&#233;orie peut et doit se limiter &#224; l'enregistrement de formes qui seraient octroy&#233;es par l'histoire elle-m&#234;me, sans recours &#224; leur invention collective par les hommes. C'est ainsi que Marx interpr&#232;te les coop&#233;ratives, formes enfin trouv&#233;es de la socialisation du travail, et la Commune, forme enfin trouv&#233;e de la dictature du prol&#233;tariat : formes apparaissantes, pr&#233;sent&#233;es comme accomplissement d'une promesse. Du m&#234;me coup, sans &#234;tre annul&#233;e, c'est la n&#233;cessaire d&#233;tection de ces formes qui menace d'&#234;tre futilis&#233;e. Or, celles-ci non seulement d&#233;terminent le contenu, mais ne peuvent &#234;tre trouv&#233;es qu'&#224; condition d'&#234;tre d&#233;couvertes, et, le cas &#233;ch&#233;ant, invent&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette d&#233;&#172;marche, qui permet en droit de se sous&#172;traire aux prescriptions doctrinaires, rel&#232;ve d'une utopie au carr&#233;. Elle pr&#233;suppose que la forme viendra d'elle m&#234;me r&#233;soudre les probl&#232;mes, avec d'autant plus de facilit&#233; qu'une soci&#233;t&#233; ren&#172;due &#224; sa transparence l&#232;ve par d&#233;finition les obstacles qui r&#233;sultent de l'opacit&#233; des formes sociales. La d&#233;n&#233;gation des difficult&#233;s &#224; r&#233;soudre conforte l'interdit de rechercher les formes ad&#233;quates de l'&#233;mancipation et d'en &#233;prouver le contenu &#224; travers elles : &#224; charge pour l'histoire de se porter garant de l'innocuit&#233; des recettes qui seront pr&#233;par&#233;es dans les marmites de l'avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, pris au pi&#232;ge de sa propre critique de l'utopie, Marx succombe &#224; une &lt;i&gt;utopie promise&lt;/i&gt; ; en mettant en &#339;uvre, pourtant, mais silencieusement, une &lt;i&gt;utopie requise&lt;/i&gt;, dont le trac&#233; exige un nouveau concept de l'utopie.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II. L'utopie requise&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;nonciation de l'utopie n'en &#233;puise pas le sens, pas plus qu'il n'&#233;puise le sens de l'&#339;uvre de Marx. Sa valorisation suppose un concept positif qui peut &#234;tre reconstruit de deux fa&#231;ons : par d&#233;tournement de l'usage optatif et retournement de l'usage n&#233;gatif. La premi&#232;re op&#233;ration suppose que du genre litt&#233;raire ou philosophique soit d&#233;gag&#233; une m&#233;thode th&#233;orique ; la seconde op&#233;ration que soit reconnue la distinction entre le concept absolu et le concept relatif de l'utopie. L'utopie appara&#238;t alors comme une m&#233;thode d'investigation des possibilit&#233;s lat&#233;rales &#224; l'histoire (d'o&#249; &#233;merge le concept d'une simulation utopique) et d'exploration des possibilit&#233;s contrari&#233;es par l'histoire (d'o&#249; &#233;merge le concept d'une dialectique utopique).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le possible lat&#233;ral&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Parce que l'utopie appartient aux &#171; Paysages du souhait &#187; , selon l'heureuse expression de Bloch, le concept d'utopie est indissociable d'un usage optatif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi arrive-t-il que, malgr&#233; les tares et les p&#233;rils de l'utopie, la critique lib&#233;rale et/ou r&#233;formatrice tente de r&#233;habiliter la fonction de l'esp&#233;rance, et d'attribuer ou d'arracher &#224; l'utopie &lt;strong&gt;une fonction heuristique&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour tenter alors de d&#233;couvrir sous l'illusoire, l'op&#233;ratoire, il est n&#233;cessaire d'&#233;tablir une distinction entre le genre utopique et la m&#233;thode utopique qui conf&#232;re au genre une relative unit&#233;. Ainsi, &#224; la suite d'Andr&#233; Lalande, Raymond Ruyer tente de circonscrire un mode utopique qu'il d&#233;finit comme &#171; exercice mental sur les possibles lat&#233;raux &#187; , apparent&#233; aux proc&#233;d&#233;s ordinaires de l'invention scientifique. Mais l'utopiste &#224; la diff&#233;rence de la savante triche avec les r&#232;gles de son propre jeu. Aussi est-on invit&#233; &#224; &#233;tablir une claire d&#233;marcation entre les simulacres qui d&#233;rogent &#224; la recherche de la v&#233;rit&#233; et les simulations qui lui ob&#233;issent, car c'est faire injustice &#224; l'utopie litt&#233;raire, comme le souligne Alexandre Cioranescu, de lui appliquer des crit&#232;res logiques, dont la litt&#233;rature ne peut que s'affranchir&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Andr&#233; Lalande, &#171; Les Utopies et la m&#233;thode utopique &#187; (cours de 1917-1918), (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste, pourtant que la m&#233;thode utopique telle qu'elle s'exerce selon ses modalit&#233;s litt&#233;raires, invite &#224; penser son usage selon des modalit&#233;s scientifiques : celles &lt;i&gt;d'une simulation op&#233;ratoire, distincte du simulacre litt&#233;raire, mais aussi de la simulation exp&#233;rimentale ou technique&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C'est ainsi que Maurice de Gandillac propose de concevoir l'&#339;uvre de Thomas (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est alors la critique radicale qui prend le relais, et invite &#224; d&#233;couvrir, malgr&#233; les abstractions et les impasses de l'utopie, sa &lt;strong&gt;fonction &#233;mancipatrice&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, que l'utopie positivement comprise soit oppos&#233;e &#224; Marx ou repens&#233;e dans Marx, c'est &#224; l'esp&#233;rance qu'est attribu&#233;e la f&#233;conde la f&#233;condit&#233; de l'utopie, dont les fruits peuvent &#234;tre cueillis par un retour aux utopistes et/ou un recours &#224; l'utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;retour aux utopistes&lt;/i&gt; permettrait de d&#233;couvrir dans les pr&#233;curseurs de Marx les pr&#233;curseurs de son d&#233;passement. La remise en question de l'autorit&#233; du marxisme - et en particulier du marxisme qui s'arroge une position de monopole th&#233;orique et pratique en la gageant sur sa critique de l'utopie - passe alors par la r&#233;habilitation de la diversit&#233; du mouvement socialiste, et, partant, des utopistes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C'est ainsi que Martin Buber tente de r&#233;&#233;valuer l'apport des utopistes du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Un tel renouvellement manque rarement de se r&#233;clamer de Fourier&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur Fourier, voir particuli&#232;rement les travaux de Ren&#233; Sch&#233;rer, notamment : (&#8230;)&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Pourtant, il ne suffit pas de solliciter les apports des utopistes : encore faut-il pr&#233;ciser ce que ces apports doivent &#224; l'utopie. Et reconstruire, &#224; travers les utopies, &lt;i&gt;un concept positif de l'utopie, fond&#233; non plus sur le simple enregistrement, mais sur le d&#233;tournement de son usage optatif.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;recours &#224; l'utopie&lt;/i&gt;, qui vient ainsi au premier plan, d&#233;signe alors le bon usage du Principe Esp&#233;rance. Ce dernier invite au partage entre les diverses formes de l'utopie pour autant qu'&#224; travers elles, s'effectue le passage de l'abstrait au concret. En effet, que l'utopie s'abandonne aux simulacres inoffensifs ou aux promesses miraculeuses, ses solutions ne se confondent pas totalement avec les simulations que souvent elles recouvrent : l'utopie n'est pas toujours aussi abstraite qu'elle le para&#238;t ou condamner &#224; le rester, comme le soulignent, parmi les principaux repr&#233;sentants du &#171; nouvel esprit utopique &#187; (pour reprendre l'expression de Miguel Abensour), ceux qui tentent de retenir la le&#231;on de Marx pour r&#233;habiliter l'utopie, malgr&#233; ses abstractions et ses impasses, et l'informer de ses t&#226;ches&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour une &#233;tude r&#233;cente de diverses vari&#233;t&#233;s du &#171; nouvel esprit utopique &#187;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ernst Bloch est, sans nul doute, celui qui a port&#233; le plus loin cette d&#233;marche qui oppose au concept n&#233;gatif de l'utopie &#171; le concept de principe utopique pris dans le bon sens du terme&lt;i&gt; &lt;/i&gt; &#187; .C'est tr&#232;s clairement qu'il expose le double sens du concept d'utopie et prend parti pour le second : &#171; La repr&#233;sentation et les pens&#233;es de l'intention prospective (...) sont utopiques (...) dans le sens d&#233;sormais d&#233;fendable du r&#234;ve vers l'avant, de l'anticipation en g&#233;n&#233;ral. En vertu de quoi la cat&#233;gorie de l'Utopique poss&#232;de donc &#224; c&#244;t&#233; de sons sens habituel, cet autre sens qui, loin d'&#234;tre n&#233;cessairement abstrait ou d&#233;tourn&#233; du monde, est au contrairement centralement pr&#233;occup&#233; du monde : celui de la marche naturelle des &#233;v&#233;nements. &#187; Telle est l'utopie concr&#232;te&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ernst Bloch, Le Principe Esp&#233;rance, t. 1 p.14 et p.20. Bloch inscrit d&#232;s (&#8230;)&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est pourquoi Bloch ne s'oppose pas &#224; Marx au nom de l'utopie mais propose de replacer Marx dans la perspective de l'utopie : pr&#233;cis&#233;ment dans le cadre de l'exercice de la fonction utopique de l'Esp&#233;rance. &lt;i&gt;C'est ce passage &#224; l'utopie concr&#232;te qui sauve et accomplit l'utopie : c'est le comble de l'utopie qui constitue son d&#233;passement.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce passage suppose que les possibilit&#233;s lat&#233;rales &#224; l'histoire soient comprises comme des possibilit&#233;s contrari&#233;es par l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le possible contrari&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il devait revenir aux utopistes eux-m&#234;mes, suivis de quelques po&#232;tes, non seulement de d&#233;masquer dans le concept conservateur de l'utopie le concept d'une d&#233;fense de l'ordre social &#233;tabli, mais de proc&#233;der &#224; une r&#233;habilitation o&#249; l'utopie n'est plus ni dogme ni chim&#232;re, mais d&#233;signe les tentatives de transgression de cet ordre social&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Bien qu'il se d&#233;fie du terme, l'utopiste l'emploie quelquefois. Ainsi Victor (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Pour insuffisante qu'elle soit cette r&#233;habilitation utopique ou po&#233;tique va &#224; l'essentiel : si le concept n&#233;gatif de l'utopie d&#233;signe ce qui para&#238;t irr&#233;alisable du point de vue de l'ordre social existant ou ce qui est rendu irr&#233;alisable par les d&#233;fenseurs de cet ordre,&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;&lt;i&gt;il suffit de retourner l'usage relatif du concept de l'utopie pour le revendiquer comme concept positif.&lt;/i&gt; L'utopie devient alors le concept d'une impossibilit&#233; r&#233;put&#233;e provisoire et relative : le concept, en d'autres termes, d'une possibilit&#233; diff&#233;r&#233;e et contrari&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;habilitation du concept d'utopie passe alors par une distinction rigoureuse entre impossibilit&#233; absolue et impossibilit&#233; relative, que prennent en compte des auteurs comme Karl Mannheim ou Herbert Marcuse. Encore convient-il d'&#234;tre attentif aux &lt;i&gt;inflexions&lt;/i&gt; possibles de cette distinction&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Distinction que reprend Miguel Abensour, en se r&#233;f&#233;rant &#224; Mannheim et &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le concept relatif de l'utopie en limite l'usage &#224; ce qui &lt;i&gt;para&#238;t&lt;/i&gt; impossible du point de vue d'un ordre social donn&#233; - et qui &lt;i&gt;para&#238;t &lt;/i&gt;r&#233;alisable dans un autre ordre social. Tel est le sens pr&#233;valant de la distinction propos&#233;e dans la version de Mannheim : l'impossibilit&#233; et la possibilit&#233; dont il s'agit sont appr&#233;hend&#233;es dans la perspective des rapports entre des id&#233;es et la r&#233;alit&#233;, actuelle ou potentielle. Est utopique ce qui n'a pas sa place dans l'ordre social existant du point de vue des conceptions dominantes dans cet ordre social - mais qui pourrait avoir sa place rationnellement &#233;tablie dans un autre ordre social&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Parmi les id&#233;es situationnellement transcendantes (c'est-&#224;-dire qui (&#8230;)&#034; id=&#034;nh17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Avec cette accentuation le concept relatif de l'utopie reste essentiellement sp&#233;culatif : il d&#233;signe, en quelque sorte&lt;i&gt;, le possible contre-indiqu&#233;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le possible, relativement utopique, n'est pas seulement une modalit&#233; de la connaissance, c'est aussi une modalit&#233; du r&#233;el : sa d&#233;tection rel&#232;ve d'une interpr&#233;tation du monde, tant qu'elle n'adopte pas le point de vue de sa transformation. Ce qui n'a pas sa place du point de vue th&#233;orique d'un ordre social donn&#233; devient alors ce qui ne trouve pas sa place en raison de l'opposition pratique de cet ordre social. Tel est le sens qui pr&#233;vaut dans la version propos&#233;e par Marcuse, o&#249; le concept relatif de l'utopie prend tout son sens : il d&#233;signe &lt;i&gt;ce qui est rendu impossible par un ordre social qui en inter&#172;dit la r&#233;alisation et qui serait possible dans un ordre social nouveau qui na&#238;trait d'une r&#233;volution&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Initialement, Marcuse semble n'admettre qu'un seul sens : &#171; Je crois qu'on (&#8230;)&#034; id=&#034;nh18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est alors, et alors seulement, qu'il d&#233;signe le &lt;i&gt;possible contrari&#233;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet usage permettrait de lever l'ambigu&#239;t&#233; dont se paie, chez Marx, l'h&#233;ritage du concept n&#233;gatif (et conservateur) de l'utopie dont Marx accueille les effets, bien qu'il en r&#233;cuse la perspective. Dans une optique conservatrice, il s'agit d'&#233;touffer des &lt;i&gt;virtualit&#233;s actuelles&lt;/i&gt; (qui d&#233;passent la r&#233;alit&#233; donn&#233;e) en leur op&#172;posant le d&#233;cret de l'impossible, au nom de &lt;i&gt;possibilit&#233;s factuelles&lt;/i&gt; (qui n'exc&#232;dent jamais ce qui est d&#233;j&#224; l&#224;) ; il s'agit d'&#233;touffer toute th&#233;orie critique (qui cherche &#224; d&#233;plier le pr&#233;sent vers l'avenir) en lui opposant le label de doctrinaire, au nom d'un savoir positif (qui se borne &#224; replier l'avenir sur le pr&#233;sent).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, toute l'&#339;uvre de Marx est une insurrection contre ces platitudes int&#233;ress&#233;es. D&#232;s lors le concept d'utopie dans son usage n&#233;gatif reste chez Marx en porte-&#224;-faux : l'ambivalence des utopies est dissimul&#233;e par un concept dont Marx est conduit en permanence &#224; corriger, en marge, l'inad&#233;quation. Tout n'est pas dogmatique et chim&#233;rique dans les utopies, sinon le d&#233;passement de l'utopie n'aurait aucun sens, n'ayant aucun fondement. L'utopie ne peut &#234;tre enferm&#233;e dans les limites que vise l'usage marxien du terme, parce qu'elle est tout enti&#232;re dans le mouvement qui franchit ces fronti&#232;res et rend possible le projet de son sauvetage. C'est &#224; cela que contribue, par del&#224; l'h&#233;ritage terminologique, toute la th&#233;orie de Marx et d'Engels. Si, comme on peut le penser, l'heureuse formule d'Adorno est vraie : &#171; Ils &#233;taient ennemis de l'utopie dans l'int&#233;r&#234;t m&#234;me de sa r&#233;alisation&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Th.W.Adorno, Dialectique n&#233;gative, Payot, p.252.&#034; id=&#034;nh19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cet int&#233;r&#234;t qui exige de d&#233;livrer l'utopie disruptive de la dialectique sp&#233;culative qui l'enferme, dans l'&#339;uvre m&#234;me de Marx, dans une histoire tut&#233;laire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'utopie disruptive&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le filtrage de la th&#233;orie de Marx r&#233;v&#232;le que l'utopie promise (h&#233;ritage n&#233;glig&#233; des dimensions n&#233;gatives de l'utopie) coexiste avec une utopie requise (h&#233;ritage d&#233;valu&#233; des dimensions positives de l'utopie) : requise parce qu'elle est, non seulement effectivement impliqu&#233;e (et n&#233;gativement surd&#233;termin&#233;e), mais surtout potentiellement indiqu&#233;e (et positivement con&#231;ue)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans les limites de cet article qui se donne pour objectif de proposer les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette dualit&#233; de l'utopie renvoie &#224; celle du &lt;i&gt;Capital&lt;/i&gt;, express&#233;ment reconnue par Marx dans la &lt;i&gt;lettre &#224; Engels du 7 d&#233;cembre 1867&lt;/i&gt; (sur laquelle Rubel a le premier, semble-t-il, attir&#233; l'attention). Parlant de lui-m&#234;me, il &#233;crit : &#171; Lorsqu'il d&#233;montre que la soci&#233;t&#233; actuelle, consid&#233;r&#233;e sous l'angle de l'&#233;conomie, est grosse d'un type social nouveau et sup&#233;rieur, il ne fait que r&#233;v&#233;ler, du point de vue social, le processus d'&#233;volution que Darwin a r&#233;v&#233;l&#233; dans le domaine de l'histoire naturelle. (...) En revanche la tendance subjective de l'auteur (que lui imposaient peut-&#234;tre sa position politique et son pass&#233;), c'est-&#224;-dire la fa&#231;on dont il se pr&#233;sente lui-m&#234;me ou dont il pr&#233;sente aux autres le r&#233;sultat ultime du mouvement actuel du processus social, n'a aucun rapport avec son analyse r&#233;elle. Si on pouvait entrer dans le d&#233;tail, on arriverait peut-&#234;tre &#224; montrer que son analyse &#034;objective&#034; r&#233;fute ses propres fantaisies &#034;subjectives&#034;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Maximilien Rubel, K. Marx, Essai de biographie intellectuelle (1&#232;re &#233;d. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;. &#187; En d&#233;pit de la r&#233;f&#233;rence (tr&#232;s troublante) &#224; Darwin, et du partage (peu convaincant) entre objectivit&#233; et subjectivit&#233;, cette lettre est &#233;loquente : Marx semble admettre qu'il peut exister un d&#233;calage entre la d&#233;monstration de la possibilit&#233; d'un &#171; type social nouveau et sup&#233;rieur &#187; et la pr&#233;sentation de sa r&#233;alisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#339;uvre de Marx le confirme : qu'il s'agisse de la n&#233;cessit&#233; ou du contenu de l'&#233;mancipation, elle fait appara&#238;tre de remarquables ambigu&#239;t&#233;s. Ainsi, Marx proc&#232;de &#224; une d&#233;monstration de la &lt;i&gt;n&#233;cessit&#233; de la possibilit&#233;&lt;/i&gt; d'un nouvel ordre social en c&#233;dant &#224; la tentation d'une d&#233;monstration de la n&#233;cessit&#233; de l'effectivit&#233; de cet ordre social. De m&#234;me, Marx propose une &lt;i&gt;simulation hypoth&#233;tique&lt;/i&gt; du contenu du communisme, en c&#233;dant &#224; la tentation de le pr&#233;senter comme la &lt;i&gt;r&#233;solution historique&lt;/i&gt; d'une &#233;nigme. Or, &#224; condition de renoncer &#224; ces tentations, la dialectique, ferm&#233;e par une promesse, peut &#234;tre ouverte sur un horizon, et l'utopie, prisonni&#232;re d'une r&#233;v&#233;lation, d&#233;livr&#233;e de la tutelle d'une histoire automate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exploration des possibilit&#233;s contrari&#233;es &lt;i&gt;interdit de cong&#233;dier la dialectique&lt;/i&gt;, quand seule sa fermeture est n&#233;gativement utopique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nos conclusions ne convergent donc que partiellement avec celles de Bernard (&#8230;)&#034; id=&#034;nh22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Elle invite, au contraire, &#224; proc&#233;der &#224; l'ouverture d'une &lt;i&gt;dialectique utopique&lt;/i&gt; d&#233;j&#224; pr&#233;sente, mais &#224; l'&#233;tat latent, dans l'&#339;uvre de Marx.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on peut le voir, notamment, dans les &lt;i&gt;Grundrisse&lt;/i&gt; : quand Marx n'y c&#232;de pas &#224; la tentation d'abuser de la dialectique de la n&#233;cessit&#233;, il tente de d&#233;tecter, dans les conditions et les contradictions qui d&#233;terminent des tendances n&#233;cessaires, non des &lt;i&gt;pr&#233;visions&lt;/i&gt; du communisme, mais des &lt;i&gt;allusions&lt;/i&gt; au communisme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour reprendre une expression de Toni Negri qui montre de fa&#231;on convaincante (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;i&gt;dialectique de la possibilit&#233;&lt;/i&gt; peut ainsi &#234;tre red&#233;ploy&#233;e : quand les conditions disruptives ne sont plus trait&#233;es comme des causes ; et, en particulier, quand le rapport entre les conditions objectives et les conditions subjectives pr&#233;sent&#233; en termes de compl&#233;mentarit&#233; in&#233;vitable, mais de compossibilit&#233; potentielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;i&gt;dialectique de la n&#233;gativit&#233;&lt;/i&gt;, loin de devoir &#234;tre abandonn&#233;e, peut &#234;tre radicalis&#233;e et transform&#233;e, &#224; condition toutefois que la n&#233;gation d&#233;termin&#233;e ne soit plus consid&#233;r&#233;e comme fatale et univoque, mais comme virtuelle et plurielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une &lt;i&gt;dialectique de l'utopie et de la strat&#233;gie&lt;/i&gt; reste alors &#224; inventer. Les conditions et les contradictions n'abolissent pas pour autant la n&#233;cessit&#233; d'une rupture dont elles ne d&#233;livrent pas la promesse : leurs concepts sont autant de concepts &lt;i&gt;strat&#233;giques&lt;/i&gt; disponibles pour une pratique transformatrice, et non des concepts &lt;i&gt;t&#233;l&#233;ologiques&lt;/i&gt; qui d&#233;livrent de son invention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Une dialectique utopique ainsi comprise permettrait de faire droit aux possibles r&#233;els qui minent l'ordre social existant et de red&#233;couvrir, sous le temps des n&#233;cessit&#233;s lin&#233;aires, le temps des virtualit&#233;s disruptives, qui appellent leur d&#233;tection et leur actualisation&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le temps des virtualit&#233;s est le temps des bifurcations, des embranchements, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l'exploration de ces virtualit&#233;s qui interdit de r&#233;prouver tous les mod&#232;les, dont seule l'abstraction qui les coupe de toute d&#233;tection dialectique, est n&#233;gativement utopique. Elle invite, au contraire, &#224; recourir &#224; une &lt;strong&gt;simulation utopique&lt;/strong&gt; du d&#233;passement de l'ordre existant, dont la m&#233;thode est d&#233;j&#224; pr&#233;sente, mais d&#233;form&#233;e, sous les fictions abstraites des utopies classiques et, surtout, sous les pr&#233;visions du communisme de Marx : pour &#233;prouver les normes, d&#233;tecter les formes et proposer les id&#233;aux d'un changement de soci&#233;t&#233;&lt;strong&gt;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Marx, il est vrai, rep&#232;re dans les syst&#232;mes utopiques les constructions arbitraires dont il d&#233;nonce les pr&#233;tentions, mais n&#233;glige dans les syst&#232;mes utopiques les simulations op&#233;ratoires dont il m&#233;prise l'existence&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb25&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Martin Buber, en revanche, propose de d&#233;m&#234;ler ce que la critique marxienne (&#8230;)&#034; id=&#034;nh25&#034;&gt;25&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Marx, pourtant, dans sa d&#233;marche m&#234;me, &lt;i&gt;traite les constructions qu'il r&#233;cuse comme des simulations&lt;/i&gt; qu'il &#233;prouve sur le terrain de l'&#233;laboration de sa propre th&#233;orie. Mais surtout, il recourt &#224; des &lt;i&gt;simulations silencieusement hypoth&#233;tiques&lt;/i&gt; que pourtant il s'interdit au nom des &lt;i&gt;solutions pr&#233;tendument historiques&lt;/i&gt; auxquelles il se fie. Ainsi, des simulations utopiques, emprunt&#233;es aux constructions qu'il r&#233;cuse ou incrust&#233;es dans les conceptions qu'il forge, hantent la th&#233;orie de Marx. D&#232;s lors, la promesse qui voue &#224; l'utopie les solutions qu'elle esquisse, dissimule des esquisses qui ne se confondent pas avec la promesse, et dont nous n'avons pas fini de capter l'h&#233;ritage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Avec et malgr&#233; Marx, il convient de r&#233;habiliter l'utopie positive &#224; la fois effective et potentielle, mobilis&#233;e et paralys&#233;e dans son &#339;uvre, et, au-del&#224; de Marx, de d&#233;velopper cette utopie, comme m&#233;thode th&#233;orique et comme projet politique de l'&#233;mancipation sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Proc&#233;der &#224; une d&#233;cantation de l'utopie et &#224; un inventaire des dimensions utopiques, f&#233;condes ou st&#233;riles, de l'&#339;uvre de Marx n'est qu'un modeste pr&#233;alable, quand c'est la totalit&#233; de sa critique du capitalisme qui devrait &#234;tre r&#233;&#233;valu&#233;e. Et pourtant...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III. Convoiter l'impossible&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les urgences de l'histoire, invariablement, provoquent les impatiences de la critique. Au risque que soient confi&#233;es aux nu&#233;es d'une utopie st&#233;rile, p&#233;trie de r&#234;ves et de promesses, les r&#233;ponses inspir&#233;es par une critique press&#233;e de conclure. Ce n'est donc pas sans contradiction qu'on tenterait de le faire en l'absence de la critique radicale et concr&#232;te dont d&#233;pend l'utopie de bonne facture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la critique marxienne de l'utopie et la critique de l'utopie marxienne enseignent, sinon l'utopie concr&#232;te investie de l'esp&#233;rance d'une transformation du monde, du moins l'&#233;pure d'un bon usage du Principe Esp&#233;rance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans l'utopie de bon aloi, le possible serait sans d&#233;fense : repli&#233; sur l'accessible par des savoirs et des pouvoirs aux semelles de plomb, renvoy&#233; &#224; l'improbable par des r&#234;ves et des promesses aux semelles de vent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car le possible, contrari&#233; par la violence, est &#233;galement menac&#233; par l'esp&#233;rance, quand celle-ci est convoqu&#233;e comme th&#233;rapie ou invoqu&#233;e comme eschatologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Utopie et th&#233;rapie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le partage des positions adopt&#233;es face &#224; l'ordre social existant, entre les versions apolog&#233;tiques et les versions critiques, d&#233;cide des figures que prend la critique lib&#233;rale et/ou r&#233;formatrice de l'utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous sa forme classique, la &lt;i&gt;d&#233;fense apolog&#233;tique&lt;/i&gt; qui garde les fronti&#232;res de l'ordre &#233;tabli, se bornait, dans sa critique des utopies, &#224; jouer alternativement sur deux tableaux, au gr&#233; des circonstances : tant&#244;t d&#233;plorant que le d&#233;sirable ne soit pas r&#233;alisable, tant&#244;t d&#233;plorant que l'ind&#233;sirable puisse tenter de se r&#233;aliser. Sous sa forme moderne, elle a chang&#233; de ton : elle impute &#224; l'utopie tout ce que, &#224; tort ou &#224; raison, elle condamne : d&#233;cr&#233;tant, pour solde de tout compte, que les utopies, h&#233;las, sont r&#233;alisables, et doivent r&#233;pondre toutes les horreurs commises au nom de la transgression de l'ordre existant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, la &lt;i&gt;contestation critique&lt;/i&gt; qui &#233;voque les mis&#232;res de l'ordre &#233;tabli se pla&#238;t &#224; proposer une critique balanc&#233;e des utopies. Dans ces versions qui soutiennent la d&#233;mocratie comme un moindre mal, se rencontrent le lib&#233;ralisme social et le socialisme lib&#233;ral. Ici, la d&#233;mocratie ne se propose pas comme la solution &#233;l&#233;gante et f&#233;conde du probl&#232;me social et politique : l'&#233;nigme enfin r&#233;solue de l'histoire humaine. C'est, au contraire, parce que l'histoire humaine est une &#233;nigme ind&#233;chiffrable et que le probl&#232;me social et politique est insoluble que la d&#233;mocratie s'impose : comme barri&#232;re &#224; toutes les tentatives - bonnes intentions dont l'enfer est pav&#233; - de d&#233;couvrir et de mettre en &#339;uvre une solution ultime. Pour tous, l'utopie d&#233;signe, non plus la solution chim&#233;rique d'un probl&#232;me r&#233;el, mais la r&#233;solution chim&#233;rique de probl&#232;mes insolubles. Les contradictions s'&#233;noncent alors comme autant de paradoxes : la d&#233;mocratie est &#224; la fois indispensable et illusoire ; l'utopie est &#224; la fois excessivement souhaitable et excessivement redoutable. La d&#233;fense apolog&#233;tique de l'ordre social &#233;tabli ne s'embarrassait pas - s'embarrasse pas - d'une telle mont&#233;e aux extr&#234;mes, qu'affectionne la d&#233;fense critique de la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, celle-ci n'est pas uniforme : on trouve parmi ses repr&#233;sentants, des &lt;i&gt;sceptiques&lt;/i&gt; et des &lt;i&gt;tragiques&lt;/i&gt;. Alors que le sceptique se d&#233;robe aux contradictions, parce qu'elles sont les t&#233;moins d'une v&#233;rit&#233; d&#233;rob&#233;e, le tragique s'installe en leur c&#339;ur, parce qu'elles sont les expressions d'une v&#233;rit&#233; d&#233;chir&#233;e. Pour le sceptique, le paradoxe se r&#233;sout dans la r&#233;signation ; pour le tragique, le paradoxe s'exhibe dans l'oscillation. Le premier renonce &#224; l'utopie que le second sollicite encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous sa forme tragique, mais ostentatoire, la critique affecte de refuser de r&#233;sorber les contradictions dans une formule magique ou d&#233;senchant&#233;e. Le paradoxe tient dans l'affirmation d'une double v&#233;rit&#233; : l'utopie est indispensable ; l'utopie est insoutenable. Sans elle, les soci&#233;t&#233;s sont menac&#233;es de paralysie, voire d'agonie ; avec elle, les soci&#233;t&#233;s sont vou&#233;es &#224; l'asphyxie, voire &#224; la mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l&#224; des appels, d&#233;sesp&#233;r&#233;s ou inspir&#233;s, o&#249; se rejoignent le lib&#233;ralisme exalt&#233; et le socialisme r&#233;sign&#233;, &#224; la fonction de l'esp&#233;rance, r&#233;duite &#224; une fonction th&#233;rapeutique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lib&#233;ral intransigeant, comme il se pr&#233;sente lui-m&#234;me, E.M.Cioran peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme repr&#233;sentatif de cette attitude qui pr&#233;tend se tenir au centre des contradictions. La libert&#233; succombe au vide qu'elle exige, si les &lt;i&gt;&#171; divagations sur le futur &#187;&lt;/i&gt; ne viennent &#224; la rescousse&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb26&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Principe de renouvellement des institutions et des peuples &#187;, telle est (&#8230;)&#034; id=&#034;nh26&#034;&gt;26&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais l'utopie est condamn&#233;e au d&#233;lire. L'esp&#233;rance qui la suscite et qu'elle suscite est la proie de la crainte qu'elle inspire. &#171; Nos r&#234;ves d'avenir sont d&#233;sormais in&#172;s&#233;parables de nos cauchemars &#187; , d&#233;clare Cioran pour juger de la r&#233;alit&#233; qui, au nom du communisme (de l'utopie selon l'auteur), s'est impos&#233;e dans les pays de l'Est de l'Europe, et qui a chang&#233; le sens de l'utopie : d&#233;sormais, le r&#234;ve d'utopie et le soup&#231;on d'utopie coexistent dans une tension permanente. &#192; la figure ancienne, mais persistante, de l'insupportable (qui appelait l'utopie comme promesse de d&#233;livrance) se superpose, sans l'annuler, la figure moderne, et mena&#231;ante, de l'insoutenable (qui d&#233;signe l'utopie comme pourvoyeuse de servitude). Mais cet exc&#232;s de lucidit&#233; que l'on doit, dit-on, au d&#233;sespoir, n'est trop souvent que la forme paroxystique de l'aveuglement : son style path&#233;tique en fait le contenu, et consigne le tragique dans la phrase. L'appel &#224; la fonction th&#233;rapeutique des utopies, comme rem&#232;de aux effets du r&#233;alisme, ne d&#233;passe gu&#232;re l'exhortation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Socialiste d&#233;chir&#233;, comme on va le comprendre, R&#233;gis Debray, sous une forme encore paradoxale, comprend l'utopie, comme p&#244;le d'une alternance entre orthodoxie et utopie : &#171; Ainsi alternent dans l'histoire d'une soci&#233;t&#233; dilatation utopique et contraction orthodoxe ; illimitations conceptuelles des fins et d&#233;limitation mat&#233;rielle des moyens d'existence ; diastole et systole du c&#339;ur social. &#187; . Impossible alors de se soustraire &#224; ce &#171; va-et-vient entre deux d&#233;&#172;lires, celui de l'imaginaire et celui de la r&#233;alit&#233; (...)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb27&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;R&#233;gis Debray, Critique de la Raison politique, Gallimard, 1981, pp.420-421.&#034; id=&#034;nh27&#034;&gt;27&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;C'est parce que l'utopie est condamn&#233;e au d&#233;lire que nous sommes condamn&#233;s &#224; l'utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Libertaire occasionnelle, comme on va le voir, Jacqueline Russ, sous une forme d&#233;sormais aseptis&#233;e, finit par r&#233;duire l'utopie &#224; une potion d'air frais. Dans un premier ouvrage, Russ pla&#231;ait les utopies du 19&#232;me si&#232;cle en position de d&#233;passement des limites de Marx, et c&#233;l&#233;brait dans l'utopie &#171; le souffle de la pens&#233;e libertaire &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb28&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jacqueline Russ, La pens&#233;e des pr&#233;curseurs de Marx, op.cit., p.262.&#034; id=&#034;nh28&#034;&gt;28&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Or, un second ouvrage reproduit presque int&#233;gralement les comptes rendus du premier, mais change leur titre et, surtout, leur interpr&#233;tation : les pr&#233;curseurs de Marx sont devenus les pr&#233;curseurs de De Gaulle, Edgar Faure, Mitterrand et Rocard. Dans l'utopie, on c&#233;l&#232;bre le souffle de l'esprit fran&#231;ais. Le souffle utopique ainsi compris est &#224; bout de souffle et se r&#233;duit &#224; ce courant d'air : &#171; L'homme a besoin d'utopie comme il a besoin d'oxyg&#232;ne&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb29&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jacqueline Russ, Le socialisme utopique fran&#231;ais, Pour conna&#238;tre la pens&#233;e (&#8230;)&#034; id=&#034;nh29&#034;&gt;29&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces diagnostics contrast&#233;s, diff&#233;rents par leur teneur et leur valeur, convergent : &#233;loges de l'utopie &#233;quivalant &#224; sa condamnation ; appels &#224; l'imaginaire offerts en compensation ; th&#233;rapies par l'esp&#233;rance qui voudraient &#234;tre des th&#233;rapies de l'esp&#233;rance, sans avoir &#224; enseigner son objet et sa m&#233;thode. Th&#233;rapies qui invitent &#224; supporter le poids du r&#233;el en mimant sa transgression, quand l'utopie n'est curative que dans la mesure o&#249; elle est disruptive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur&lt;strong&gt; un&lt;/strong&gt; point, pourtant, Cioran et Debray visent juste : l'utopie peut &#234;tre trahie par sa propre Esp&#233;rance : quand sa vis&#233;e l'apparente &#224; l'eschatologie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb30&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur ce point, et plus g&#233;n&#233;ralement sur l'actualit&#233; de l'utopie, se reporter (&#8230;)&#034; id=&#034;nh30&#034;&gt;30&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Utopie et eschatologie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'utopie, pays de nulle part, se propose, suivant l'&#233;tymologie forg&#233;e par Thomas More, comme utopie : pays du Bonheur. Cette r&#233;ponse &#224; l'appel du bonheur d&#233;signe le d&#233;sir dont proc&#232;de l'utopie comme esp&#233;rance. Car ce n'est qu'&#224; l'esp&#233;rance que l'on peut confier le bonheur. Sans doute tout r&#234;ve de bonheur n'est-il pas condamn&#233; &#224; l'utopie, mais le bonheur dont r&#234;vent les utopies g&#233;n&#233;ralement les condamnent, et, avec elles, l'esp&#233;rance qui les guide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand cette esp&#233;rance ne croit pas en elle-m&#234;me - Thomas More avoue cette incr&#233;dulit&#233; - elle ne d&#233;passe gu&#232;re le souhait, et ne se projette dans aucun temps, historique ou non, o&#249; elle pourrait s'incarner : telle est la raison pour laquelle elle ne peut et ne tente de s'&#233;tablir nulle part. Mais l'esp&#233;rance confiante en elle-m&#234;me cherche &#224; s'approprier le temps : ce futur de l'esp&#233;rance se nomme l'Avenir. Et le Bonheur tient dans l'Avenir la promesse de sa r&#233;alisation. L'utopie, sous cette forme, n'est alors que la fiction d'une promesse tenue : une promesse index&#233;e sur l'Esp&#233;rance et garantie par l'Imaginaire, un id&#233;al eu d&#233;monique de l'Imagination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur cet avenir qui d&#233;fie l'histoire, sur ce bonheur qui la d&#233;tourne et l'ach&#232;ve, sur cette Esp&#233;rance qui la d&#233;passe et l'accomplit, Marx ne dit mot dans sa critique des utopies. Sans doute, le lecteur de Fourier n'est-il pas insensible aux jouissances d'une vie lib&#233;r&#233;e. Mais le disciple d'&#201;picure et de Prom&#233;th&#233;e - de celui qui rivalise avec les Dieux, en imitant leur Bonheur et de celui qui s'affronte avec les Dieux, en captant leur puissance - invite &#224; opter pour Prom&#233;th&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Marx, la r&#233;conciliation de l'homme avec lui-m&#234;me est moins envisag&#233;e comme la mainmise sur son bonheur que comme la ma&#238;trise de son destin. L'homme n'est priv&#233; de la jouissance que dans la mesure o&#249; il est priv&#233; de la puissance : Fourier est plac&#233; sous la d&#233;pendance de Saint-Simon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le communisme de Marx est alors hant&#233; par son propre spectre, et le fant&#244;me de l'Homme total finit par triompher du fantasme du bonheur commun. L'accomplissement eud&#233;monique du souverain bien laisse la place &#224; l'engendrement d&#233;miurgique de l'homme souverain. Et quand, dans le destin de ce communisme, le spectre s'empare des vivants, le Gosplan triomphe du Phalanst&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux figures de l'utopie finissent alors par se s&#233;parer au point que, pour pro&#172;noncer ce divorce, l'utopie d&#233;miurgique se consacre comme science pour exclure l'utopie. Cette opposition illusoire se pr&#233;vaut d'une divergence radicale : si la conception eud&#233;monique d'un bonheur commun est index&#233;e sur l'imagination, la conception d&#233;miurgique d'un homme total est index&#233;e sur la raison ; et la cha&#238;ne imaginaire de l'esp&#233;rance, du bonheur, et de l'avenir fait place &#224; la cha&#238;ne rationnelle de la science, de la puissance et du futur. Mais, sous cette forme, on a troqu&#233; une utopie n&#233;gative contre une autre, &#233;crit un nouveau chapitre dans le livre des perfections imaginaires, qui doivent leur secr&#232;te complicit&#233; &#224; l'insatiable tentative de r&#233;soudre des contradictions insurmontables. Marx, on l'a vu, ne fait pas exception.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, les contradictions ultimes de la condition humaine sont la terre natale des esp&#233;rances. Mais ce sont des esp&#233;rances sans rem&#232;des : l'aspiration au bonheur ne peut se r&#233;soudre en destination au bonheur et la r&#233;vocation de l'impuissance ne peut se r&#233;soudre dans la vocation &#224; la puissance. Les paradoxes, qui signalent des oppositions sans m&#233;diation, ne se laissent pas d&#233;nouer, mais l'on ne peut s'y soustraire. C'est pourquoi le r&#233;alisme qui tente de s'y d&#233;rober relance l'utopisme qui tente de les r&#233;sorber. La r&#233;signation appelle la compensation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Partialit&#233;s jumelles, comme le pessimisme et l'optimisme, entre lesquelles il serait aussi vain de choisir que de balancer : elles ne s'affrontent comme alternatives que dans la mesure o&#249; elles peuvent se jouer en alternance. Et la dialectique qui pr&#233;tend les d&#233;passer peut n'&#234;tre alors que l'apprentissage d'un morne scepticisme, insatisfait de tout, mais content de soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Partialit&#233;s jumelles, mais non &#233;quivalentes : du moins quant au pessimisme de la raison r&#233;pond l'optimisme de la volont&#233;, quand au r&#233;alisme avachi r&#233;pond l'utopisme inquiet : inquiet de trouver le chemin de la libert&#233; et de ne pas se laisser d&#233;router par des tentatives illusoires de surmonter des d&#233;chirements irr&#233;m&#233;diables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car l'imagination utopique, exil&#233;e dans son royaume, n'est pas ramen&#233;e &#224; son foyer quand la raison dialectique fait office d'ultime tentative de r&#233;conciliation de l'homme avec son destin. Les compensations utopiques, p&#233;tries de ressentiment, et les conciliations dialectiques, p&#233;n&#233;tr&#233;es d'absolu, sont alors encha&#238;n&#233;es &#224; une esp&#233;rance d&#233;cha&#238;n&#233;e, et conjuguent leurs aveuglements face aux &#233;vidences tragiques de l'existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais renoncer &#224; cette esp&#233;rance n'est pas renoncer &#224; toute esp&#233;rance. L'abandon de l'utopie, au nom d'une irr&#233;m&#233;diable d&#233;r&#233;liction de l'homme, quand il n'est pas l'alibi d'un terne r&#233;alisme, n'est que la figure d'un scepticisme revenu de tout parce qu'il n'a rien os&#233;, et qui r&#233;clame pour lui la libert&#233; de laisser le monde &#224; ses turpitudes, pourvu que le monde lui en laisse l'exsangue libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, l'utopie, jamais ne laissera ce monde en sommeil, pour peu qu'elle ne trans&#172;forme pas le renoncement &#224; l'imaginaire en r&#233;signation au r&#233;el, qu'elle &lt;i&gt;connaisse&lt;/i&gt; sa propre esp&#233;rance et &lt;i&gt;sache&lt;/i&gt; convoiter l'impossible ; pour peu qu'elle sache renoncer &#224; la tentation de prendre l'histoire &#224; revers (d'en refondre la cr&#233;ation ou d'en achever le cours) pour se consacrer &#224; la tentative de briser le cercle qui l'enferme dans l'oppression et la mis&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tentative utopique, &#224; n'en pas douter, puisqu'elle place son horizon - mais un horizon qui n'est pas fatalement condamn&#233; &#224; se d&#233;rober sans cesse - au-del&#224; de l'horizon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tel est l'horizon utopique de notre convoitise : un horizon trac&#233; non par l'ultime esp&#233;rance d'un souverain bien, mais par la volont&#233; de transformer la mis&#232;re historique en malheur banal ; un horizon vis&#233; non par le d&#233;sir de doter les hommes d'un pouvoir absolu sur la nature et sur eux-m&#234;mes, mais par la volont&#233; de leur confier la libert&#233; de chercher le bonheur dans la voie qui leur semble &#234;tre la bonne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Formule de la libert&#233; dont Marx a d&#233;gag&#233; la port&#233;e sociale : &#171; &#192; la place de l'ancienne soci&#233;t&#233; bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association dans laquelle le libre d&#233;veloppement de chacun est la condition du libre d&#233;veloppement de tous&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb31&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Manifeste du Parti communiste, &#233;d. Bilingue, &#201;ditions Sociales, p.89.&#034; id=&#034;nh31&#034;&gt;31&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;i&gt;. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Convoiter l'impossible, c'est convoiter cette libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Octobre 1991 - octobre 1992&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Convoiter l'impossible - critique marxienne de l'utopie et critique de l'utopie marxienne, &lt;/i&gt;Th&#232;se de Doctorat, Universit&#233; de Paris VIII, D&#233;partement de Sciences politiques, sous la direction de J.M.Vincent&lt;i&gt; (&#224; para&#238;tre)&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Chim&#232;res&lt;/i&gt;, hiver 1992-1933, n&#176;18, janvier1993, p.147-173. [Typographie adopt&#233;e par la revue].&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le trac&#233; et les figures de la critique marxienne de l'utopie ont &#233;t&#233; examin&#233;s par Miguel Abensour qui nous a ouvert une voie que nous avons, sans grande fid&#233;lit&#233;, emprunt&#233;e. Miguel. Abensour, &lt;i&gt;Les formes de l'utopie socialiste et communiste. Essai sur le communisme critique et l'utopie&lt;/i&gt;. Th&#232;se non publi&#233;e, 2 Vol., 1972, dont est extrait : &#171; L'histoire de l'utopie et le destin de sa critique &#187;, &lt;i&gt;Textures&lt;/i&gt; n&#176;6/7 (1973) et n&#176;8/9 (1974), et, r&#233;cemment, &#171; Marx : quelle critique de l'utopie ? &#187;, &lt;i&gt;Lignes&lt;/i&gt;, num&#233;ro 17.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;C'est cette &#171; &lt;i&gt;utopie anti-utopique&lt;/i&gt; &#187;, pour reprendre sa propre expression, que vise la critique de Kolakowski, qui retient, pour le retourner contre Marx, un concept de l''utopie fond&#233; sur la th&#232;se d'une r&#233;alisation de l'essence humaine. Pourtant cette critique reste, &#224; nos yeux, tr&#232;s d&#233;faillante : elle n&#233;glige le concept marxien de l'utopie et revient en de&#231;&#224; de ses apports ; elle rabat toute la pens&#233;e de Marx sur ses formulations initiales au point de la traiter comme un bloc sans failles (et sans issue) ; elle lui pr&#234;te, enfin, des concepts qui ne sont pas les siens et l'interpr&#232;te selon une grille import&#233;e de l'ext&#233;rieur, qui d&#233;forme l'analyse des figures sp&#233;cifiques de cette pens&#233;e au point de rendre st&#233;rile sa discussion. Leszek Kolakowski, &lt;i&gt;L'esprit r&#233;volutionnaire, suivi de Marxisme : utopie et anti-utopie &lt;/i&gt;(1972, 1974), &#201;ditions Complexe, 1978, pp. 129-132 et &lt;i&gt;Histoire du marxisme&lt;/i&gt;, tome 1 : Les fondateurs, Marx, Engels et leurs pr&#233;curseurs (&#233;crit en 1968), Fayard, 1987, pp.598-610.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L'&#233;mancipation est donc totale en un triple sens. Elle culmine dans une &#233;mancipation int&#233;grale : la r&#233;alisation de l'homme total en chaque individu singulier, rendue possible par la r&#233;sorption de la totalit&#233; des ali&#233;nations de la totalit&#233; des hommes par une &#233;mancipation &#224; la fois compl&#232;te et universelle.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En effet, la r&#233;version n&#233;cessaire de tout le mode de production capitaliste a les m&#234;mes cons&#233;quences que la r&#233;alisation n&#233;cessaire de l'essence humaine. L'&lt;i&gt;immanence&lt;/i&gt; qui d&#233;pend de l'abolition de toutes les s&#233;parations et de toutes les m&#233;diations qu'elles impliquent est promise avec la socialisation imm&#233;diate de toutes les fonctions de l'&#201;tat et la socialisation imm&#233;diate des forces productives (force de travail et moyens de production). L'&lt;i&gt;omnipotence&lt;/i&gt; qu'implique la domination totale des hommes sur les conditions de leur socialisation et de leur individuation est accomplie, en particulier, d&#232;s lors que les hommes dominent consciemment la r&#233;partition du travail et de ses produits. La &lt;i&gt;transparence&lt;/i&gt; suppose que la socialit&#233; de l'individu et des produits de son activit&#233; soit int&#233;gralement lisible dans ses modalit&#233;s : les bons de travail, notamment, y pourvoiront.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ces distinctions m&#233;riteraient d'&#234;tre approfondies pour &#234;tre confront&#233;es &#224; celles que proposent Gilles Deleuze et F&#233;lix Guattari, dans &lt;i&gt;Qu'est-ce que la philosophie ?&lt;/i&gt;, Paris, &#233;d.de Minuit, 1992, pp.95-96 et 106 sq., et que Ren&#233; Sch&#233;rer a librement comment&#233; dans &#171; Philosophie et utopie &#187;, &lt;i&gt;Lignes&lt;/i&gt;, num&#233;ro 17, Octobre 1992, pp.66-87.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;C'est ainsi que lorsqu'elle ne promet pas que l'essence humaine trouvera les formes ad&#233;quates &#224; son effectivit&#233;, elle promet que le contenu du communisme trouve (d&#233;j&#224; partiellement) ou trouvera (bient&#244;t n&#233;cessairement) les formes qu'appellent in&#233;luctablement sa r&#233;alisation immanente. D&#232;s lors, la promesse du contenu hypoth&#232;que la r&#233;flexion sur les formes, quand elle ne dispense pas de les d&#233;couvrir, voire de les inventer.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Andr&#233; Lalande, &#171; Les Utopies et la m&#233;thode utopique &#187; (cours de 1917-1918), r&#233;sum&#233; par l'auteur &lt;i&gt;in Dictionnaire technique de la Philosophie&lt;/i&gt;, p.1180. Pour &#233;tayer sa d&#233;monstration, Lalande se r&#233;f&#232;re notamment &#224; Auguste Comte et. Raymond Ruyer,&lt;i&gt; L'utopie et les utopistes&lt;/i&gt; (1950), Ed. G&#233;rard Montfort, 1988, chap. II, pp.9-26. Alexandre Cioranescu, &lt;i&gt;L'avenir du pass&#233;. Utopie et litt&#233;rature&lt;/i&gt;, Paris, 1972, pp.24-29 et 39-47, notamment.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;C'est ainsi que Maurice de Gandillac propose de concevoir l'&#339;uvre de Thomas More comme une &#171; &lt;i&gt;simulation anticipatrice&lt;/i&gt; &#187;, que l'auteur rapproche de &#171; &lt;i&gt;simulation op&#233;ratoire&lt;/i&gt; &#187; d&#233;finie par Auguste Comte. Maurice de Gandillac, &#171; L'utopie de More comme simulation anticipatrice &#187; in &lt;i&gt;Le discours utopique&lt;/i&gt; (collectif) 10-18, pp.9-20.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;C'est ainsi que Martin Buber tente de r&#233;&#233;valuer l'apport des utopistes du XIXe si&#232;cle au projet d'un renouvellement tissulaire de la soci&#233;t&#233; et que Karl Korsh, lorsqu'il rompt, en 1951, avec le marxisme officiel, propose de replacer Marx &#171; &lt;i&gt; parmi les nombreux pr&#233;curseurs, fondateurs et continuateurs du mouvement socialiste de la classe ouvri&#232;re&lt;/i&gt; &#187;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;au nombre desquels figurent &#171; &lt;i&gt;les socialistes dits utopiques du temps de Thomas More au n&#244;tre&lt;/i&gt; &#187;. Martin Buber, &lt;i&gt;Utopie et socialisme&lt;/i&gt; (1950), 1977, Aubier Montaigne. Karl Korsh, &#171; Dix th&#232;ses sur le marxisme aujourd'hui &#187;, in &lt;i&gt;Marxisme et Philosophie&lt;/i&gt;, &#233;d. de Minuit, p.185-186.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur Fourier, voir particuli&#232;rement les travaux de Ren&#233; Sch&#233;rer, notamment : &lt;i&gt;Charles Fourier ou la contestation globale,&lt;/i&gt; Paris, Seghers, 1970, et, plus r&#233;cemment : &lt;i&gt;Pari sur l'impossible&lt;/i&gt;, Universit&#233; de Paris VIII. C'est d&#233;j&#224;, mais dans des versions plus faibles, &#224; une r&#233;vision fouri&#233;riste de Marx, qu'en appelaient, implicitement, Dominique Desanti, et, explicitement, Jacqueline Russ. Dominique Desanti, &lt;i&gt;Les Socialistes de l'Utopie&lt;/i&gt; Petite Biblioth&#232;que Payot, N&#176;190, 1971, p.308-309 et p.314. Jacqueline Russ&lt;i&gt;, La pens&#233;e des pr&#233;curseurs de Marx&lt;/i&gt; Pour conna&#238;tre la pens&#233;e de/Bordas, 1973, p.262. Voir &#233;galement pp.8-10, 91-92, 262 notamment.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pour une &#233;tude r&#233;cente de diverses vari&#233;t&#233;s du &#171; nouvel esprit utopique &#187;, voir Michael L&#246;wy&lt;i&gt;, R&#233;demption et Utopie. Le juda&#239;sme libertaire en Europe centrale&lt;/i&gt;, Sociologie d'aujourd'hui/P.U.F, 1988.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ernst Bloch&lt;i&gt;, Le Principe Esp&#233;rance&lt;/i&gt;, t. 1 p.14 et p.20. Bloch inscrit d&#232;s lors les utopies sociales dans le vaste ensemble que constituent &#171; &lt;i&gt;Les &#233;pures d'un monde meilleur&lt;/i&gt; &#187; qui ne sont &#224; leur tour que le moment de la &lt;i&gt;&#171; construction&lt;/i&gt; &#187;. Les utopies sociales sont donc une forme particuli&#232;re d'un moment sp&#233;cifique d'exercice de la fonction utopique : c'est ce qu'indique la n&#233;cessaire distinction entre les utopies abstraites (elles- m&#234;mes partag&#233;es entre les utopies de l'ordre et les utopies de la libert&#233;) et l'utopie concr&#232;te qui les d&#233;passe. Ernst Bloch, &lt;i&gt;Le Principe Esp&#233;rance&lt;/i&gt; t.2. Les &#201;pures d'un monde meilleur, Gallimard.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Bien qu'il se d&#233;fie du terme, l'utopiste l'emploie quelquefois. Ainsi Victor Consid&#233;rant propose une esquisse de l'ordre social id&#233;al qu'il d&#233;signe comme &#171; &lt;i&gt;utopie d'un monde unitairement organis&#233;&lt;/i&gt; &#187;. V. Consid&#233;rant, &lt;i&gt;Destin&#233;es sociales&lt;/i&gt;, Paris, au bureau de la Phalange, 1834-1844, 3 vol. Le po&#232;te est moins r&#233;ticent. C'est ainsi que Victor Hugo, que l'on peut difficilement annexer au socialisme, l&#233;gitime un concept positif de l'utopie, comme le montre la citation plac&#233;e en exergue de cet article, ou encore celle-ci : &#171; La premi&#232;re phase du possible, c'est d'&#234;tre impossible.(...). Toutes les utopies d'hier sont toutes les industries de maintenant (...) &#187; Victor Hugo, &lt;i&gt;Paris&lt;/i&gt; (1867), Lausanne, 1947 p.64&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Distinction que reprend Miguel Abensour, en se r&#233;f&#233;rant &#224; Mannheim et &#224; Marcuse. Miguel Abensour Th&#232;se..&lt;i&gt;.op.cit&lt;/i&gt;., vol.2, pp.21-22.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Parmi les id&#233;es situationnellement transcendantes (c'est-&#224;-dire qui d&#233;passent la situation donn&#233;e), Mannheim distingue les id&#233;ologies et les utopies, et, entre ces derni&#232;res celles qui sont absolument irr&#233;alisables et celles qui ne le sont que relativement. Pris dans son sens absolu, le concept d'utopie d&#233;signe les id&#233;es qui, par principe, ne peuvent pas &#234;tre r&#233;alis&#233;es. Pris dans son sens relatif, le terme d'utopie d&#233;signe des id&#233;es qui ne peuvent pas &#234;tre r&#233;alis&#233;es du point de vue de l'ordre social existant. C'est ce sens que Mannheim se propose d'adopter&lt;i&gt;, &lt;/i&gt;en employant&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&#171; le terme simplement au sens relatif, signifiant par l&#224; une utopie qui semble irr&#233;alisable seulement du point de vue d'un ordre social donn&#233; et d&#233;j&#224; existant &#187;. Mais c'est alors essentiellement le point de vue qui qualifie l'utopie : le concept absolu de l'utopie &#233;rige un point de vue relatif en point de vue absolu, alors que le concept relatif fait droit au caract&#232;re relatif du point de vue. Karl Mannheim, &lt;i&gt;Id&#233;ologie et utopie&lt;/i&gt; (1929), &#233;d. Marcel Rivi&#232;re, 1956, pp.130-132.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Initialement, Marcuse semble n'admettre qu'un seul sens : &#171; Je crois qu'on ne peut proprement parler d'utopie que dans ce sens, c'est-&#224;-dire quand un projet de transformation sociale contredit des lois scientifiques constat&#233;es et constatables. Seul un tel projet est utopique au sens strict, c'est-&#224;-dire extra-historique, encore que cet extra-historique ait sa limite historique. &#187; Herbert Marcuse, &lt;i&gt;La Fin de l'Utopie&lt;/i&gt;, Paris, 1958, pp.8-9. Mais &#224; cet usage du concept d'utopie, Marcuse en oppose ult&#233;rieurement un autre : &#171; ...L'adjectif &#034;utopique&#034; ne d&#233;signe plus ce qui &#034;n'a pas sa place, dans l'univers historique, mais plut&#244;t ce &#224; quoi la puissance des soci&#233;t&#233;s &#233;tablies interdit de voir le jour &#187;. Herbert Marcuse, &lt;i&gt;Vers la lib&#233;ration&lt;/i&gt; (1969), M&#233;diations/Deno&#235;l, 1972, p.14.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Th.W.Adorno, &lt;i&gt;Dialectique n&#233;gative&lt;/i&gt;, Payot, p.252.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dans les limites de cet article qui se donne pour objectif de proposer les ruptures n&#233;cessaires, pour prendre la mesure des probl&#232;mes qui demeurent, l'actualit&#233; de la pens&#233;e de Marx ne peut faire l'objet que de quelques indications prospectives.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Maximilien Rubel, &lt;i&gt;K. Marx, Essai de biographie intellectuelle&lt;/i&gt; (1&#232;re &#233;d. :1957), nouvelle &#233;dition revue et corrig&#233;e, Marcel Rivi&#232;re et Cie, Paris, 1971, p.420.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nos conclusions ne convergent donc que partiellement avec celles de Bernard Chavance qui, en opposant dialectique rationnelle et dialectique utopique, ne retient, semble-t-il que la version nocive de la seconde, en privant la premi&#232;re de toute ouverture sur l'avenir. Bernard Chavance, &#171; La dialectique utopique du capitalisme et du communisme chez Marx &#187;, in &lt;i&gt;Marx en Perspectives&lt;/i&gt;, &#201;ditions des Hautes &#201;tudes en Sciences sociales, Paris, 1985, pp.121-134.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pour reprendre une expression de Toni Negri qui montre de fa&#231;on convaincante les intensit&#233;s qui animent ces Manuscrits, et en particulier comment Marx fait ressortir au fond de chaque cat&#233;gorie l'antagonisme, au fond de chaque tendance la contradiction, et dans chaque contradiction la possibilit&#233; de la crise et l'allusion au communisme qu'elle in&#172;clut. Toni Negri, &lt;i&gt;Marx au-del&#224; de Marx&lt;/i&gt;, Christian Bourgois &#201;diteur, 1979.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le temps des virtualit&#233;s est le temps des bifurcations, des embranchements, des mutations improbables et n&#233;cessaires. Temps messianique, si l'on veut, que l'&#339;uvre de Benjamin invite &#224; explorer. Sur ce point, voir, notamment, Daniel Bensa&#239;d, &lt;i&gt;Walter Benjamin, Sentinelle messianique &#224; la gauche du possible&lt;/i&gt;, Plon, 1990.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb25&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh25&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 25&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;25&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Martin Buber, en revanche, propose de d&#233;m&#234;ler ce que la critique marxienne confond : &lt;i&gt;la &#171; fiction sch&#233;matique &#187; &lt;/i&gt;qui &#171; na&#238;t d'une imagination quasi-abstraite &#187; et se laisse d&#233;duire &#171; d'une th&#233;orie de l'homme, de ses capacit&#233;s et de ses besoins d&#233;duit un r&#233;gime de soci&#233;t&#233; (...) &#187;, et la &#171; planification organique &#187; qui trouve &#171; &lt;i&gt;son point de d&#233;part dans la r&#233;alit&#233; effective de la situation pr&#233;sente&lt;/i&gt; &#187;, et se fonde, plus pr&#233;cis&#233;ment, sur la d&#233;tection des &#171; (...) tendances qui agissent sur cette transformation, tendances encore cach&#233;es dans les pro&#172;fondeurs de la r&#233;alit&#233;, encore obscurcies par des tendances notoires et puissantes &#187;. Ainsi, Buber trace au sein m&#234;me des syst&#232;mes r&#233;put&#233;s abstraits la ligne de d&#233;marcation, ch&#232;re &#224; E.Bloch, entre utopie abstraite et utopie concr&#232;te. Mais surtout, il sugg&#232;re que l'exploration des possibles lat&#233;raux doit &#234;tre sous-tendue par une d&#233;tection des possibles contrari&#233;s. Martin Buber, &lt;i&gt;Utopie et socialisme&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;op.cit&lt;/i&gt;. pp.31-32.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb26&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh26&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 26&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;26&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Principe de renouvellement des institutions et des peuples &#187;, telle est l'utopie : &#171; &#192; la longue, la vie sans utopie devient irrespirable, pour la multitude du moins : sous peine de se p&#233;trifier, il faut au monde un d&#233;lire neuf &#187; Emil Cioran&lt;i&gt;, Histoire et Utopie&lt;/i&gt;, Id&#233;es/Gallimard, p.20-21. Aussi l'Occident doit-il &#171; reprendre les utopies que, par besoin de confort, il a abandonn&#233; aux autres &#187; et &#171; liquider ses d&#233;chets en s'imposant des t&#226;ches impossibles, oppos&#233;es &#224; ce bon sens affreux qui le d&#233;figure et le perd &#187; (p.25 et p.26-27). L'examen de la litt&#233;rature utopique confirme le jugement sur le r&#244;le des divagations sur le bonheur : &#171; Nous n'agissons que sous la fascination de l'impossible : autant dire qu'une soci&#233;t&#233; incapable d'enfanter une utopie et de s'y vouer est menac&#233;e de scl&#233;rose et de ruine &#187; (p.104). C'est ce que confirme, enfin, l'analogie entre la fonction de l'utopie pour les soci&#233;t&#233;s et la fonction de l'id&#233;e de mission pour les nations : &#171; (...) une soci&#233;t&#233; n'&#233;volue et ne s'affirme que si on lui sugg&#232;re ou lui inculque des id&#233;aux hors de proportion avec ce qu'elle est. L'utopie remplit dans la vie des collectivit&#233;s la fonction assign&#233;e &#224; l'id&#233;e de mission dans la vie des peuples &#187; (p.118).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb27&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh27&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 27&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;27&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;R&#233;gis Debray, &lt;i&gt;Critique de la Raison politique&lt;/i&gt;, Gallimard, 1981, pp.420-421.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb28&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh28&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 28&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;28&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jacqueline Russ, &lt;i&gt;La pens&#233;e des pr&#233;curseurs de Marx&lt;/i&gt;, op.cit., p.262.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb29&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh29&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 29&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;29&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jacqueline Russ, &lt;i&gt;Le socialisme utopique fran&#231;ais&lt;/i&gt;, Pour conna&#238;tre la pens&#233;e de/Bordas, 1987, pp.5-6 et p.189.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb30&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh30&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 30&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;30&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur ce point, et plus g&#233;n&#233;ralement sur l'actualit&#233; de l'utopie, se reporter &#224; l'article de Ren&#233; Sch&#233;rer, &#171; La formulation actuelle de l'utopie &#187;, &lt;i&gt;Chim&#232;res&lt;/i&gt;, num&#233;ro 9, Automne 1990 pp.113-136. Le d&#233;bat continue...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb31&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh31&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 31&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;31&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Manifeste du Parti communiste&lt;/i&gt;, &#233;d. Bilingue, &#201;ditions Sociales, p.89.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Marx et l'utopie (Dictionnaire des utopies, 2002)</title>
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		<dc:date>2021-08-22T07:50:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Henri Maler</dc:creator>


		<dc:subject>Karl Marx</dc:subject>
		<dc:subject>Marx et l'utopie</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Quelle critique de l'utopie ? Une critique utopique de l'utopie ? Un communisme utopique ?&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/-Marx-communisme-utopie-.html" rel="directory"&gt;Marx, communisme, utopie&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/+-Marx-et-l-utopie-+.html" rel="tag"&gt;Marx et l'utopie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.henri-maler.fr/local/cache-vignettes/L106xH150/arton67-52d8c.jpg?1726251037' class='spip_logo spip_logo_right' width='106' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans l'&#339;uvre de Karl Marx (1818-1883) et de Friedrich Engels (1820-1895)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#8220; Marx &#8221;, dans la suite, d&#233;signe, l'&#339;uvre commune et largement indissociable (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, la tentative de jeter les bases d'un communisme &#171; critique et r&#233;volutionnaire &#187; est indissociable de la critique des formes &#171; critiques et utopiques &#187; du socialisme et du communisme. Quelle est cette critique de l'utopie ? Quel est ce communisme r&#233;volutionnaire ? N'est-il pas lui-m&#234;me une utopie ? (Version initiale de l'article &#171; Marx &#187; publi&#233; dans le &lt;i&gt;Dictionnaire&lt;/i&gt; : une synth&#232;se et, souvent, un autoplagiat de contributions ant&#233;rieures)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I. Quelle critique de l'utopie ? &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Contrairement &#224; certains historiens, press&#233;s de n&#233;gliger l'histoire elle-m&#234;me, Marx n'aborde pas l'utopie comme un genre (litt&#233;raire ou philosophique) ou comme un type (de mentalit&#233; ou de rationalit&#233;) - clos sur lui-m&#234;me, r&#233;p&#233;titif et &#233;touffant - dont les invariants r&#233;v&#233;leraient le sens et annonceraient le destin autoritaire, voire totalitaire. Si les utopies sont monotones rien n'est plus monotone que cette critique des utopies. Pour Marx au contraire, les premi&#232;res formes du socialisme et du communisme ne sont pas les variantes occasionnelles d'une &#233;ternelle utopie, mais un moment historique irr&#233;ductible et particulier : le moment utopique des th&#233;ories, des projets et des pratiques de l'&#233;mancipation sociale du 19e si&#232;cle ; un moment historique que jalonnent les &#339;uvres des &#171; fondateurs &#187; : Henri de Saint-Simon, Robert Owen, Charles Fourier, principalement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; une critique abstraite des syst&#232;mes, Marx oppose une critique concr&#232;te de leur contenu. Aussi prend-il &#224; partie ceux qui &#171; d&#233;tachent les syst&#232;mes cri&#172;tiques et &#233;crits pol&#233;miques du mouvement r&#233;el dont ceux-ci sont l'expression (...) &#187;, car, dit-il, &#171; ils ont ainsi quitt&#233; le terrain de la r&#233;alit&#233;, de l'histoire et sont revenus sur le terrain de l'id&#233;ologie &#187; (&lt;i&gt;L'Id&#233;ologie Allemande&lt;/i&gt;, 1845). &#192; une critique id&#233;ologique, il oppose une critique historique, dont la conclusion devrait encore faire r&#233;fl&#233;chir nos contemporains : &#171; Le contenu v&#233;ritable de tous les syst&#232;mes qui ont fait &#233;poque, ce sont les besoins de la p&#233;riode o&#249; ils ont fait leur apparition. &#192; la base de chacun d'eux, il y a toute l'&#233;volution ant&#233;rieure d'une nation, la forme donn&#233;e par l'histoire aux rapports de classes avec ses cons&#233;quences politiques, morales, philosophiques ou autres. Si l'on consid&#232;re cette base, il n'y a pas grand-chose &#224; tirer de la formule selon laquelle tous les syst&#232;mes sont de nature dogmatique ou dictatoriale &#187; (&lt;i&gt;ibidem&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d'autres termes, les aspirations sous-jacentes &#224; ces syst&#232;mes et la critique sociale qui les inspire importent davantage que leurs limites en tant que doctrines : ces limites qui leur valent cependant d'&#234;tre qualifi&#233;es d'utopiques. Pour la seule raison que ces doctrines ne seraient pas &#171; scientifiques &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement &#224; certains interpr&#232;tes, press&#233;s de consacrer la Science et ses d&#233;positaires, Marx ne se borne pas &#224; cong&#233;dier l'utopie au nom de la science. Il s&#8216;efforce au contraire, du moins dans ses premiers &#233;crits, de montrer comment ceux qu'il regarde comme des pr&#233;d&#233;cesseurs ont contribu&#233;, par leurs critiques de l'ordre social existant, &#224; doter le socialisme de rep&#232;res scientifiques. Telle est l'approche qui pr&#233;vaut notamment dans &lt;i&gt;La Sainte Famille&lt;/i&gt; (1845) o&#249; Proudhon lui-m&#234;me, pourtant &#226;prement combattu dans les &#339;uvres ult&#233;rieures, est couvert d'&#233;loges : avec &lt;i&gt;Qu'est-ce que la propri&#233;t&#233; ?,&lt;/i&gt; il aurait &#233;crit un &#171; manifeste scientifique du prol&#233;tariat fran&#231;ais &#187; (&lt;i&gt;op.cit.)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Mis&#232;re de la Philosophie&lt;/i&gt; (1847), Marx confirme partiellement ce diagnostic : &#171; Les socialistes et les communistes sont les th&#233;oriciens de la classe prol&#233;taire &#187;. Mais en l'absence des conditions sociales et mat&#233;rielles de l &#8216;&#233;mancipation souhait&#233;e, ces th&#233;oriciens &#171; courent apr&#232;s une science r&#233;g&#233;n&#233;ratrice &#187;. C'est cette pr&#233;cipitation doctrinaire que retient le concept d'utopie quand, Marx l'emploie alors - &lt;i&gt;pour la premi&#232;re fois&lt;/i&gt; (il faut le souligner) dans un &#233;crit public - pour d&#233;signer le moment initial du devenir scientifique du socialisme. Pourtant, le r&#244;le des &#171; fondateurs &#187; dans le d&#233;veloppement d'une critique radicale ajust&#233;e aux besoins du prol&#233;tariat reste fortement valoris&#233; : leurs conceptions sont bien indissolublement &#171; critiques et utopiques &#187;, ainsi que les qualifie le &lt;i&gt;Manifeste du Parti Communiste&lt;/i&gt; (1848)&lt;i&gt;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, &#224; l'heure des bilans, la contribution des utopistes au d&#233;veloppement de la science semble, notamment dans la brochure d'Engels, &lt;i&gt;Socialisme utopique et socialisme scientifique&lt;/i&gt; (1880), &#234;tre compl&#232;tement oubli&#233;e. Il suffit alors d'une lecture superficielle pour pr&#233;senter la distinction relative entre l'utopie et la science comme une opposition exclusive : la science contre l'utopie. Telle sera la vocation du commentaire pr&#233;tendument &#171; orthodoxe &#187; : sous couvert de d&#233;noncer l'utopie, il abritera, d&#232;s la fin du 19e si&#232;cle, un retour de la science doctrinaire que Marx entendait d&#233;passer. Et ce retour culminera dans le marxisme stalinis&#233; : le pr&#233;tendu &#171; marxisme-l&#233;ninisme &#187;. Mais le d&#233;sastre historique cautionn&#233; par la &#171; doctrine &#187; ne doit pas obscurcir l'horizon : pour Marx, &#171; le d&#233;veloppement du socialisme de l'utopie &#224; la science &#187; - titre initial de la brochure d'Engels - n'est pas un simple &lt;i&gt;passage&lt;/i&gt; de l'utopie &#224; la science. Mieux : il ne s'agit pas de la simple transmission d'un&lt;i&gt; h&#233;ritage, &lt;/i&gt;mais de la r&#233;alisation d'un&lt;i&gt; sauvetage&lt;/i&gt; (Miguel Abensour).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sauvetage du socialisme dot&#233; de fondements scientifiques ; sauvetage de l'utopie ainsi devenue concr&#232;te ? Marx, en tout cas, en prenant en charge les perspectives d'&#233;mancipation entrevues par ses pr&#233;d&#233;cesseurs, n'a jamais totalement d&#233;sert&#233; le territoire de l'utopie.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II. Une critique utopique de l'utopie ? &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si Marx critique comme utopies des prescriptions doctrinaires qui manquent le mouvement r&#233;el de l'histoire, voire qui s'opposent &#224; lui, c'est pour leur opposer le point de vue d'une histoire qui serait porteuse de la possibilit&#233; d'une &#233;mancipation totale : son concept de l'utopie est un concept communiste de l'utopie ; sa critique est une critique utopique de l'utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que la perspective d'une &#233;mancipation totale est commun&#233;ment r&#233;cus&#233;e comme le comble de l'utopie, Marx la revendique express&#233;ment. C'est &#224; ce titre qu'il commence par retourner contre le lib&#233;ralisme politique sa condamnation de l'utopie : ce qui constitue &#171; un r&#234;ve utopique pour l'Allemagne &#187;, ce n'est pas, nous dit-il, &#171; l'&#233;mancipation humaine &lt;i&gt;universelle&lt;/i&gt; &#187; mais l'&#233;mancipation particuli&#232;re ou partielle&lt;i&gt; : &lt;/i&gt;&#171; la r&#233;volution uniquement politique, la r&#233;volution qui laisserait debout les piliers de l'&#233;difice &#187; (&lt;i&gt;Contribution &#224; la Critique de la Philosophie du Droit de Hegel&lt;/i&gt;, 1843).&lt;i&gt; &lt;/i&gt;Le d&#233;fi lanc&#233; au lib&#233;ralisme est radical : ce n'est plus l'&#233;mancipation totale que d&#233;signe le concept d'utopie, mais l'&#233;mancipation partielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La voie suivie dans les &#233;crits ult&#233;rieurs est d&#233;sormais trac&#233;e : si le socialisme et le communisme peuvent rev&#234;tir eux-m&#234;mes des formes utopiques, ce n'est pas parce qu'ils adoptent le point de vue de la totalit&#233;, mais, au contraire, parce qu'ils y d&#233;rogent. Tant qu'ils restent partiels, ils sont abstraits. Critiques, projets, pratiques : dans toutes leurs dimensions, ils s'en tiennent alors &#224; des abstractions dogmatiques. Leurs critiques se pr&#233;valent de leur caract&#232;re scientifique, mais reposent sur une saisie abstraite de la totalit&#233; et de l'histoire ; leurs projets manquent aussi bien la perspective d'une &#233;mancipation totale que la totalit&#233; des conditions requises ; leurs pratiques plut&#244;t que de pr&#233;parer une r&#233;volution g&#233;n&#233;rale, privil&#233;gient de petites &#171; exp&#233;riences doctrinaires &#187;, tent&#233;es dans le dos de l'histoire r&#233;elle (&lt;i&gt;Le 18 Brumaire&lt;/i&gt;, 1852). Mais, aux yeux de Marx, ces abstractions ne forment qu'un moment : ces mutilations de l'histoire peuvent &#234;tre expliqu&#233;es et d&#233;pass&#233;es par l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que le point de vue de l'histoire leur est commun&#233;ment oppos&#233; pour confondre dans une m&#234;me condamnation le communisme et l'utopie, ce point de vue permet &#224; Marx distinguer le communisme de ses formes utopiques. Ainsi, dans le &lt;i&gt;Manifeste du Parti communiste&lt;/i&gt; (1948), le passage consacr&#233; au &#171; &#171; socialisme et communisme critiques et utopiques &#187; ponctue une analyse de l'histoire qui situe le communisme dans son mouvement et &#224; son horizon. Dans cette perspective, Saint-Simon, Owen et Fourier m&#233;ritent des &#233;loges en raison des dimensions critiques et des fonctions r&#233;volutionnaires &#171; &#224; bien des &#233;gards &#187; de leurs conceptions. Replac&#233;es dans l'histoire, les anticipations doctrinaires se pr&#233;sentent non comme des d&#233;faillances r&#233;dhibitoires mais comme des raccourcis provisoires : des substituts temporaires qui n'invalident nullement le projet socialiste et communiste. En revanche, cette mise en histoire, en expliquant l'immaturit&#233; des th&#233;ories par l'immaturit&#233; des luttes de classes, fait valoir que l'importance de ces substituts &#171; est en raison inverse du d&#233;veloppement historique &#187;. C'est pourquoi l'&#233;valuation ambivalente des fondateurs &#8211; &#171; critiques et utopiques &#187; - sert la d&#233;nonciation sans nuances des successeurs : des &#171; disciples &#187; qui &#171; constituent chaque fois des sectes r&#233;actionnaires &#187;. C'est pourquoi, surtout, l'enlisement dans l'utopie peut et doit faire place &#224; son d&#233;passement dont le &lt;i&gt;Manifeste&lt;/i&gt; est pr&#233;cis&#233;ment le manifeste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel d&#233;passement ? S'il ne s'agit pas simplement de remplacer l'utopie par la science, que devient l'utopie dans la conception de Marx ? Selon Ernst Bloch, l'utopie se maintiendrait sous une forme transform&#233;e dans une th&#233;orie o&#249; circulent deux courants : le &#171; courant froid &#187; de la science et le &#171; courant chaud &#187; de l'utopie devenue concr&#232;te quand elle a trouv&#233; des assises scientifiques. Reste alors la question d&#233;cisive : le communisme de Marx est-il vraiment cette utopie concr&#232;te ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III. Un communisme utopique ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour tenter de filtrer l'h&#233;ritage utopique de Marx, une critique interne devrait s'efforcer de s&#233;parer le bon grain d'une utopie f&#233;conde de l'ivraie d'une utopie st&#233;rile ; de distinguer l'utopie strat&#233;gique (effectivement branch&#233;e sur des virtualit&#233;s concr&#232;tes) de l'utopie chim&#233;rique, (secr&#232;tement hant&#233;e par les illusions des utopies abstraites).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prise en mauvaise part, l'utopie d&#233;signe en g&#233;n&#233;ral des prescriptions doctrinaires (dont la r&#233;alisation serait hors de port&#233;e) et/ ou des perfections imaginaires (qui seraient absolument hors d'atteinte). Or si Marx retient le premier sens, il n&#233;glige le second. N'aurait-il pas, &#224; sa fa&#231;on, &#233;t&#233; s&#233;duit par des mirages ? C'est ce que laisse penser la tentation d'opposer aux anticipations partielles des moments et du but de l'&#233;mancipation, la perspective d'une &#233;mancipation totale : au risque de r&#233;introduire ainsi la perspective chim&#233;rique d'une soci&#233;t&#233; enti&#232;rement r&#233;concili&#233;e et d'un individu pleinement &#233;panoui. L'existence de ce risque semble confirm&#233;e quand on d&#233;tecte dans le communisme de Marx la persistance de trois illusions majeures &#8211; trois r&#234;ves qui menacent de virer au cauchemar : le r&#234;ve d'une soci&#233;t&#233; qui, sans division entre les classes et sans &#201;tat, serait pleinement restitu&#233;e &#224; elle-m&#234;me ; le r&#234;ve d'une soci&#233;t&#233; qui, enti&#232;rement planifi&#233;e, ma&#238;triserait enti&#232;rement son histoire ; le r&#234;ve d'une soci&#233;t&#233; qui, d&#233;barrass&#233;e de l'opacit&#233; produite par les rapports marchands, rendrait imm&#233;diatement visibles, pour tous et pour chacun, les modalit&#233;s et les fins des activit&#233;s humaines. Immanence, omnipotence, transparence : trois perfections imaginaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prise en mauvaise part, l'utopie d&#233;signe encore des v&#339;ux exauc&#233;s d'avance par l'entremise de l'imagination ou de la divination : des r&#234;ves accomplis avant m&#234;me de s'&#234;tre r&#233;alis&#233;s (parce qu'ils sont consign&#233;s dans des syst&#232;mes cadenass&#233;s) ou des paris gagn&#233;s avant m&#234;me d'avoir &#233;t&#233; tenus (parce qu'ils sont garantis par une histoire r&#233;v&#233;l&#233;e). Une fois encore, Marx retient le premier sens et n&#233;glige le second. N'aurait-il pas, &#224; sa fa&#231;on, c&#233;d&#233; &#224; des promesses ? C'est ce que laisse penser la tentative de d&#233;montrer la n&#233;cessaire possibilit&#233; du communisme quand Marx succombe &#224; la tentation d'en proclamer la n&#233;cessaire effectivit&#233; ou l'av&#232;nement in&#233;vitable : au risque de confier &#224; une histoire tut&#233;laire l'actualisation des virtualit&#233;s d'une histoire ouverte et ind&#233;cise. L'existence de ce risque semble confirm&#233;e quand Marx pr&#233;sente la r&#233;volution sociale non comme une cible strat&#233;gique &#224; atteindre, mais comme un moment historique d&#233;j&#224; fix&#233;. Les prescriptions doctrinaires se pr&#233;sentent, selon Marx, comme autant de &lt;i&gt;substitutions&lt;/i&gt; en cascade : les substitutions de l'utopique &#224; l'historique, de l'invention &#224; la r&#233;volution, de l'imaginaire au r&#233;el. Cette logique de la substitution appellerait son d&#233;passement par une logique de la r&#233;volution. Mais Marx laisse souvent entendre que ce d&#233;passement strat&#233;giquement n&#233;cessaire est garanti par un remplacement historiquement in&#233;vitable. R&#233;volution et communisme in&#233;luctables : deux promesses illusoires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, n'en d&#233;plaise aux critiques press&#233;s d'en d&#233;coudre et d'en finir, le communisme de Marx est irr&#233;ductible aux illusions qui le hantent et aux tentations qui le minent. Les r&#234;veries chim&#233;riques qui courent en filigrane de son &#339;uvre restent mineures au regard des fondations strat&#233;giques qui en forment la trame.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment alors comprendre l'utopie si elle peut &#234;tre mise ou remise en ordre de marche ? Comment comprendre le communisme de Marx, s'il est, dans le bon sens du terme, une utopie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'utopie ne saurait &#234;tre enferm&#233;e dans un genre de romans ou de doctrines &#8211; dans des effusions litt&#233;raires ou des prescriptions doctrinaires. L'utopie, avant d'&#234;tre livr&#233;e au travail de la connaissance, est &#224; l'&#339;uvre dans l'histoire : des virtualit&#233;s utopiques habitent le changement social, des acteurs combattent pour les actualiser - des utopistes, si l'on veut, qui sont aussi des fauteurs d'histoire. Toute l'&#339;uvre de Marx est d&#233;di&#233;e &#224; la d&#233;tection de ces virtualit&#233;s : sa critique du capitalisme et ses analyses des antagonismes de classes s'efforcent de mettre &#224; jour les potentialit&#233;s de leur d&#233;passement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, l'utopie ne consiste pas seulement &#224; r&#234;ver de ce qui est absolument impossible, mais &#224; d&#233;terminer ce qui est relativement impossible. Est utopique alors ce qui &lt;i&gt;para&#238;t&lt;/i&gt; irr&#233;alisable du point de vue de l'ordre social existant, mais &lt;i&gt;pourrait &lt;/i&gt;avoir sa place rationnellement &#233;tablie dans un autre ordre social. Est utopique surtout ce qui n'est&lt;i&gt; rendu&lt;/i&gt; impossible que par un ordre social qui en inter&#172;dit la r&#233;alisation, bien qu'il en porte concr&#232;tement la possibilit&#233; (Herbert Marcuse). Le communisme selon Marx serait alors cette perspective en attente, &#224; la fois accessible et contrari&#233;e : une utopie - mais une &#171; utopie de bon aloi &#187; (Ernst Bloch).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce communisme en appelle &#224; une soci&#233;t&#233; sans classes (ce qui ne signifie pas sans in&#233;galit&#233;s ni conflits) et sans Etat politique (ce qui ne signifie pas sans pouvoir public) : il est alors irr&#233;ductible &#224; la chim&#232;re inconsistante (et dangereuse) d'une soci&#233;t&#233; totalement unifi&#233;e et r&#233;concili&#233;e. Ce communisme se pr&#233;sente comme le projet d'une libre association des producteurs qui auraient conquis la ma&#238;trise des processus sociaux qui, dans la soci&#233;t&#233; capitaliste, leur &#233;chappent et les dominent : il n'est pas condamn&#233; &#224; se confondre avec des fantasmes d&#233;risoires (et d&#233;sastreux) de toute-puissance. Ce communisme ne serait ni d&#233;sirable, ni r&#233;alisable ? On peut en discuter &#8230; Mais, dans une histoire ouverte, si le partage entre le possible et l'impossible peut &#234;tre l'objet d'un d&#233;bat, c'est parce qu'il est aussi l'enjeu d'un combat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'utopie de bon aloi est d'abord, aux yeux de Marx, l'utopie du bon combat : l'enjeu d'une strat&#233;gie. Cette utopie &#8211; le communisme - peut s'enfermer dans des syst&#232;mes doctrinaires et se r&#233;fugier dans des r&#234;veries vell&#233;itaires, c&#233;der &#224; des mirages et &#224; des promesses ; mais elle est tout enti&#232;re dans le mouvement, th&#233;orique et pratique, de leur d&#233;passement. Ce d&#233;passement est &#224; l'&#339;uvre dans la d&#233;tection utopique de possibilit&#233;s contrari&#233;es, mais d'ores et d&#233;j&#224; r&#233;elles et agissantes ; et dans l'activation utopique de possibilit&#233;s disruptives qui s'opposent &#224; l'ordre &#233;tabli et en l&#233;zardent les assises. Le communisme n'est alors, pour Marx lui-m&#234;me, que cela : le mouvement r&#233;el de sa possibilit&#233; et l'id&#233;al de son accomplissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle possibilit&#233; ? Quel id&#233;al ? La possibilit&#233; concr&#232;te d'une appropriation sociale par tous les &#234;tres humains eux-m&#234;mes des conditions de leur existence : les moyens de production, d'&#233;change et de communication qui, dans les soci&#233;t&#233;s capitalistes, sont la propri&#233;t&#233; exclusive de quelques-uns. Quel id&#233;al ? une soci&#233;t&#233; o&#249; le libre d&#233;veloppement de chacun serait la condition du libre d&#233;veloppement de toutes et de tous. Cette possibilit&#233; et cet id&#233;al sont utopiques ? Oui, mais concr&#232;tement enracin&#233;s dans les contradictions des formes d'exploitation et de domination qu'ils invitent &#224; abolir et qu'il est, selon Marx, concr&#232;tement possible d'abolir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Henri Maler&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Rep&#232;res bibliographiques&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Marx et Engels, bien s&#251;r, et&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Abensour (Miguel), &lt;i&gt;Les formes de l'utopie socialiste et communiste. Essai sur le communisme critique et l'utopie&lt;/i&gt;, 2 volumes, 1972. Th&#232;se non publi&#233;e, dont est extrait : &#8220; L'Histoire de l'utopie et le destin de sa critique &#8221;, &lt;i&gt;Textures&lt;/i&gt; n&#176;6/7 (1973) et n&#176;8/9 (1974) ; &#171; Marx : quelle critique de l'utopie ?&#034;, &lt;i&gt;Lignes&lt;/i&gt; N0 17, octobre 1992, pp.43-65.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bloch (Ernst), &lt;i&gt;Le Principe Esp&#233;rance (&lt;/i&gt;1959), Gallimard, Paris, 3 tomes, 1977,1982, 1991.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maler (Henri), &lt;i&gt;Cong&#233;dier l'utopie ? L'utopie selon Karl Marx, &lt;/i&gt;L'Harmattan, Paris, 1994 ; &lt;i&gt;Convoiter l'impossible. L'utopie avec Marx, malgr&#233; Marx&lt;/i&gt;,&lt;i&gt; &lt;/i&gt;Albin Michel, Paris, 1995.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marcuse (Herbert), &lt;i&gt;La Fin de l'Utopie&lt;/i&gt;, Le Seuil, Paris, 1958 ; &lt;i&gt;Vers la lib&#233;ration&lt;/i&gt;, M&#233;diations/Deno&#235;l, Paris, 1969.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#8220; Marx &#8221;, dans la suite, d&#233;signe, l'&#339;uvre commune et largement indissociable de ces deux auteurs.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Entretien sur l'utopie (avec Daniel Bensa&#239;d) &#8211; automne 1995</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Henri Maler</dc:creator>


		<dc:subject>Daniel Bensaid</dc:subject>
		<dc:subject>Entretiens</dc:subject>
		<dc:subject>Utopie</dc:subject>
		<dc:subject>Marx et l'utopie</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#192; propos de mes deux ouvrages : &lt;i&gt;Cong&#233;dier l'utopie ? L'utopie selon Karl Marx&lt;/i&gt; (1994) et &lt;i&gt;Convoiter l'impossible. L'utopie avec Marx, malgr&#233; Marx&lt;/i&gt; (1995)&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/-Marx-communisme-utopie-.html" rel="directory"&gt;Marx, communisme, utopie&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/+-Daniel-Bensaid-+.html" rel="tag"&gt;Daniel Bensaid&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/+-Utopie-+.html" rel="tag"&gt;Utopie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/+-Marx-et-l-utopie-+.html" rel="tag"&gt;Marx et l'utopie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec Daniel Bensa&#239;d, publi&#233; dans &lt;i&gt;Critique communiste&lt;/i&gt; n&#176;143, automne 1995. &#192; propos de mes deux ouvrages : &lt;i&gt;Cong&#233;dier l'utopie ? L'utopie selon Karl Marx&lt;/i&gt; (1994) et &lt;i&gt;Convoiter l'impossible. L'utopie avec Marx, malgr&#233; Marx&lt;/i&gt; (1995)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Daniel Bensa&#239;d&lt;/strong&gt; &#8211; &lt;i&gt;Tu rel&#232;ves dans les textes de Marx de 1844-1845 une utopie persistante de l'&#233;mancipation comme r&#233;alisation ultime de l'essence humaine. Or, ces textes, notamment &lt;/i&gt;La Sainte Famille&lt;i&gt; et &lt;/i&gt;L'Id&#233;ologie allemande&lt;i&gt;, sont aussi ceux o&#249; se trouve consomm&#233;e la rupture radicale avec les philosophies de l'histoire universelle. Quelle est selon toi l'articulation de ces deux probl&#233;matiques &#224; premi&#232;re vue divergentes ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Henri Maler&lt;/strong&gt; - L'adoption du communisme par Marx, en 1844-1845, repose sur une dialectique t&#233;l&#233;ologique de r&#233;alisation de l'essence humaine qui fonde une utopie promise : une utopie dont la port&#233;e critique est explosive, mais qui menace de demeurer st&#233;rile car, avec elle, ce sont les perfections imaginaires et les solutions illusoires qui sont de retour. Perfections imaginaires dans la mesure o&#249; cette utopie promet une parfaite ad&#233;quation des formes d'existence des hommes &#224; leur essence ; solutions illusoires, puisqu'elles sont donn&#233;es avec le probl&#232;me : &#171; le communisme est l'&#233;nigme r&#233;solue de l'histoire humaine &#187;. L'utopie exauc&#233;e avant m&#234;me de s'&#234;tre accomplie est du m&#234;me coup condamn&#233;e. C'est l'insistance de cette utopie promise, d'abord rectifi&#233;e puis effac&#233;e que j'essaie de traquer d'un bout &#224; l'autre de l'&#339;uvre de Marx. Mais pour faire le tri : mon objectif n'est &#233;videmment ni de d&#233;couvrir enfin le Vrai Marx, ni de jeter la derni&#232;re pellet&#233;e de terre sur son tombeau, en compagnie de tous ceux qui veulent enterrer le spectre du communisme avec le cadavre du stalinisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car la conception de Marx est remarquable par les tensions qui l'habitent, et cela presque d'embl&#233;e. Marx, dans les &lt;i&gt;Manuscrits de 1844&lt;/i&gt;, n'h&#233;site pas &#224; confier &#224; la n&#233;cessit&#233; de la dialectique - la n&#233;gation de l'essence humaine dans son ali&#233;nation qui appelle la n&#233;gation de cette n&#233;gation par l'appropriation de l'essence humaine - la certitude que l'histoire apportera l'action n&#233;cessaire &#224; son accomplissement ultime. Mais, quelques mois plus tard, on peut lire sous la plume d'Engels, dans &lt;i&gt;La Sainte Famille&lt;/i&gt;, que l'histoire n'est pas un sujet, et encore moins une machine, qui se servirait des actions des hommes pour r&#233;aliser ses propres fins&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; L'histoire ne fait rien, elle &#034;ne poss&#232;de pas de richesse &#233;norme&#034;, elle (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. On est alors &#224; cent lieues d'une conception qui attribuerait &#224; l'histoire le soin de r&#233;soudre elle-m&#234;me sa propre &#233;nigme. La rupture est ouvertement consomm&#233;e dans &lt;i&gt;L'Id&#233;ologie allemande&lt;/i&gt;. Mais l'est-elle compl&#232;tement ? On peut en douter...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La rupture est officielle avec les philosophies de l'histoire qui la confondent avec l'accomplissement d'une perfectibilit&#233; originaire de l'Homme ou une virtualit&#233; originaire de l'Esprit : une histoire qui serait &#224; elle-m&#234;me son propre sujet, parce qu'elle accomplirait un absolu originaire &#224; la fois moteur et mobile. L'histoire n'est pas cet automate, ni m&#234;me cette taupe r&#233;volutionnaire qui, aveugl&#233;ment, creuserait le sous-sol de la domination. Marx n'a jamais &#233;pous&#233; le progressisme b&#233;at qu'on lui pr&#234;te parfois ni laisser sa conception se confondre avec la dialectique solennelle qu'il affectionne souvent. Sa critique de la dialectique de Hegel ne laisse planer, du moins &#224; premi&#232;re vue, aucune &#233;quivoque : il r&#233;cuse une conception onto-logique de la dialectique qui la pr&#233;sente n&#233;cessairement comme le d&#233;ploiement d'un absolu originaire, comme il r&#233;cuse, du m&#234;me coup, toute conception t&#233;l&#233;ologique de la dialectique qui (comme toute t&#233;l&#233;ologie infinie, m&#234;me quand elle reste immanente) attribue &#224; une cause finale transcendant le cours de l'histoire le soin d'en d&#233;terminer l'orientation et la fin. Cette rupture est officiellement accomplie par Marx &#224; travers la rupture avec l'id&#233;alisme h&#233;g&#233;lien, puis avec l'humanisme feuerbachien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, Marx d&#233;ploie tr&#232;s in&#233;galement les cons&#233;quences de ces ruptures, en particulier tant qu'il recourt, d'abord ouvertement, puis plus discr&#232;tement, &#224; une promesse utopique fond&#233;e sur la dialectique de la r&#233;alisation de l'essence humaine. Sans doute, Marx n'est-il pas le th&#233;oricien d'une histoire automate qui se servirait des actions des hommes &#224; ses propres fins et accomplirait ainsi un destin primordial et universel. Mais il ne cesse de doubler l'histoire empirique d'une histoire essentielle qui d&#233;livre le sens et la destination de la premi&#232;re. Une histoire qui placerait l'utopie sous sa protection n'est pas n&#233;cessairement une histoire qui serait son propre moteur : m&#234;me les d&#233;crets de la Providence doivent composer avec les actions des hommes. Marx rompt avec l'histoire automate, mais pas avec l'histoire tut&#233;laire qui, par le truchement de l'action des hommes qui posent leur propres fins, se pr&#233;sente &lt;i&gt;comme si&lt;/i&gt; elle &#233;tait dispos&#233;e (par la procession des modes de production, la spirale de la n&#233;gation de la n&#233;gation) en vue du communisme. L'&#233;quivoque est constante. La formidable perc&#233;e en direction d'une conception disruptive de l'histoire est p&#233;riodiquement colmat&#233;e par les abus d'une dialectique ferm&#233;e. Il faut renoncer &#224; concilier, mais faire le tri.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Daniel Bensa&#239;d&lt;/strong&gt; &#8211; &lt;i&gt;Effac&#233;e plut&#244;t que d&#233;pass&#233;e par sa critique, l'utopie subsisterait chez Marx en tant qu'utopie n&#233;gative : la n&#233;cessit&#233; utopique du communisme neutralise alors la strat&#233;gie qui devrait permettre de le r&#233;aliser en actualisant la pr&#233;pond&#233;rance du politique par rapport &#224; l'histoire imaginaire. &lt;/i&gt;&#171; La strat&#233;gie,&lt;i&gt; dis-tu, &lt;/i&gt;n'est jamais que l'expression de la n&#233;cessit&#233; comprise, au point qu'histoire et strat&#233;gie se confondent. &#187;&lt;i&gt; On peut souscrire &#224; ces formules heureuses, &lt;/i&gt;a fortiori&lt;i&gt; si l'on pense aux silences strat&#233;giques de Marx compar&#233;s &#224; la pens&#233;e de part en part strat&#233;gique de L&#233;nine. Mais quelle est d'apr&#232;s toi la part des raisons th&#233;oriques et des raisons pratiques dans ce manque ? Quel est plus pr&#233;cis&#233;ment la fonction de &#171; l'utopie requise &#187; par rapport &#224; la strat&#233;gie d&#233;faillante : sentiment non pratique du possible, comme le dit Lefebvre ou simple sympt&#244;me de l'immaturit&#233; des conditions objectives ? Quel est enfin le rapport du discours politique de Marx (discours prolixe : voir le tome IV des &lt;/i&gt;Ecrits &lt;i&gt;dans la Pl&#233;iade) &#224; ses silences strat&#233;giques ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Henri Maler&lt;/strong&gt; - Marx est loin de se d&#233;sint&#233;resser des questions strat&#233;giques, comme en portent t&#233;moignage son int&#233;r&#234;t pour les questions diplomatiques et militaires. Il se passionne pour les exigences strat&#233;giques qu'impose le jeu des relations entre les &#201;tats (le r&#244;le de la Russie dans le jeu de la r&#233;volution et de la contre-r&#233;volution, par exemple) et les possibilit&#233;s lat&#233;rales au cours dominant de l'histoire (les possibilit&#233;s offertes par la commune russe, notamment). Mais, en g&#233;n&#233;ral, les imp&#233;ratifs strat&#233;giques tendent &#224; se confondre avec la n&#233;cessit&#233; historique. Pourquoi ? A l'affaissement du point de vue strat&#233;gique chez Marx, je vois au moins deux raisons th&#233;oriques, d'ailleurs solidaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re fait corps avec la critique des utopies doctrinaires qui &#224; l'&#233;cart du mouvement historique r&#233;el inventent des solutions qu'elles pr&#233;tendent lui imposer ou r&#233;aliser dans son dos. Pour Marx, le r&#244;le de la th&#233;orie est d'exprimer ce mouvement historique, et non de pr&#233;tendre le fa&#231;onner. Mais, au nom du refus de prescrire, une telle critique porte en elle le risque d'une confusion entre posture dogmatique et posture strat&#233;gique. Inversement, et sur ce point la conception de Marx a valeur de mise en garde, le point de vue strat&#233;gique peut n'&#234;tre que le masque d'une incantation doctrinaire. Mais pr&#233;tendre se borner &#224; exprimer le mouvement r&#233;el, c'est prendre le risque bien connu de s'abandonner &#224; son cours apparent ou alors de l'investir d'une destination immanente dont l'action concert&#233;e ne serait que l'auxiliaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde raison th&#233;orique de l'effacement de la strat&#233;gie englobe la pr&#233;c&#233;dente. Le discours de Marx oscille en permanence entre la tentative de d&#233;montrer la n&#233;cessaire possibilit&#233; du communisme et la tentation d'en promettre la n&#233;cessaire effectivit&#233;. Si le premier point de vue l'emportait constamment, l'actualit&#233; d'une &#233;mancipation radicale ne se confondrait pas avec la promesse de son effectuation. Les &#233;checs ne s'expliqueraient pas seulement par l'immaturit&#233; des conditions du succ&#232;s. Les incertitudes de la lutte ne seraient pas seulement renvoy&#233;es au r&#244;le du hasard, mais &#224; une ouverture plus profonde de l'histoire, qui m&#233;nage l'espace propre &#224; la strat&#233;gie. En revanche, quand la n&#233;cessit&#233; historique ne prononce pas seulement la r&#233;alisation de conditions indispensables, mais promet l'accomplissement de l'in&#233;luctable, il ne reste plus, en guise de strat&#233;gie, qu'&#224; lib&#233;rer le pr&#233;sent pour accoucher de l'avenir ou &#224; acc&#233;l&#233;rer l'avenir d&#233;j&#224; inscrit dans le pr&#233;sent. Mais le possible utopique n'est pas seulement en attente de maturit&#233; : toujours contrari&#233;, il est plus rarement disruptif. Le b&#233;gaiement ou le balbutiement n'appartiennent pas seulement &#224; son enfance. La crise et la fracture ne signent aucune maturit&#233; par elle-m&#234;me prometteuse. Le possible utopique n'est pas un tournesol tourn&#233; vers l'avenir radieux. Ce n'est pas non plus, contrairement &#224; une m&#233;taphore insistante de Marx, un rejeton qui attend dans les flancs du capitalisme l'heure de sa d&#233;livrance. L'actualit&#233; insistante d'une bifurcation de l'histoire place p&#233;riodiquement ses acteurs au bord du gouffre : strat&#233;gie est le nom du franchissement - incertain, aventureux et indispensable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Daniel Bensa&#239;d&lt;/strong&gt; &#8211; &lt;i&gt;Tu &#233;cris que la critique explicative et la critique normative sont soud&#233;es chez Marx par la dialectique de l'essence. D'o&#249; le th&#232;me de la n&#233;cessit&#233; historique et ses ambigu&#239;t&#233;s. Comment cette n&#233;cessit&#233; se conjugue-t-elle avec les incertitudes de la lutte ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Henri Maler &lt;/strong&gt;- Marx critique la posture &#233;thique et dogmatique des utopistes quand ceux-ci se bornent &#224; condamner le capitalisme au nom de ses contradictions. Dans le meilleur des cas, ils per&#231;oivent les contradictions et les condamnent, mais sans les comprendre. Alors qu'il s'agit de comprendre ce qui dans les contradictions du capitalisme le rend historiquement condamnable, c'est-&#224;-dire porteur des virtualit&#233;s d'une autre civilisation. Pour cela il faut saisir la dialectique intime de l'essence du Capital (les rapports internes qui le structurent et lui impriment sa dynamique) : c'est cette dialectique qui le conduit &#224; rencontrer ses propres limites comme un obstacle qui ne peut &#234;tre franchi qu'en abolissant le capital lui-m&#234;me. Voil&#224; pourquoi la critique du capitalisme est en permanence sous-tendue par la perspective de son d&#233;passement. En ce sens, la critique de Marx est toujours normative : la critique du f&#233;tichisme est sous-tendue par l'hypoth&#232;se de son abolition, la critique de l'exploitation par l'hypoth&#232;se de sa suppression, la critique de l'&#201;tat politique par l'hypoth&#232;se de son d&#233;p&#233;rissement. Comme sont normatives, plus g&#233;n&#233;ralement, la critique des s&#233;parations fond&#233;e sur l'hypoth&#232;se de leur annulation, et la critique des m&#233;diations (la m&#233;diation de l'&#233;change marchand, la m&#233;diation d'une &#233;mancipation strictement politique) fond&#233;e sur l'hypoth&#232;se de leur d&#233;passement. De telles hypoth&#232;ses reposent sur un mod&#232;le sous-jacent dont la critique v&#233;rifie la validit&#233; th&#233;orique et historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'en faut pas plus &#224; la critique positiviste la plus banale pour reprocher &#224; Marx d'avoir confondu science et &#233;thique, faits et valeurs, compr&#233;hension du capitalisme et condamnation de ces m&#233;faits. L'option &#233;thique serait &#224; la rigueur acceptable &#224; condition de rester d&#233;connect&#233;e de la froideur scientifique. Et la perspective pratique ne serait concevable qu'&#224; condition d'&#234;tre comprise comme une application technique de la science. Autant dire qu'une telle critique passe compl&#232;tement &#224; c&#244;t&#233; de ce qui fait la force de la th&#233;orie de Marx. Le point de vue de la transformation du monde domine totalement sa perspective : il s'agit de comprendre comment le monde se transforme pour transformer le monde. Une critique qui se donne un tel objectif sollicite un horizon normatif, sans cesser pour autant d'&#234;tre scientifique, mais en un sens, jusqu'&#224; Marx, in&#233;dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet horizon normatif, d'ailleurs, n'affleure qu'occasionnellement dans les &#339;uvres post&#233;rieures &#224; 1848. Pourtant, m&#234;me dans les &lt;i&gt;Grundrisse&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Le Capital&lt;/i&gt;, ce mod&#232;le est encore, mais en pointill&#233;s, celui d'une r&#233;alisation de l'essence humaine dans des formes d'existence qui lui seraient ad&#233;quates. L'essentialisme m&#233;thodologique qui permet de comprendre le capitalisme se double d'un essentialisme critique qui confronte le capitalisme aux exigences de r&#233;alisation de &#171; l'humanit&#233; sociale &#187; (pour reprendre une expression des &lt;i&gt;Th&#232;ses sur Feuerbach&lt;/i&gt;). Une telle m&#233;thode ne va pas sans probl&#232;mes. Mais elle ne quitte pas le terrain (abandonn&#233; par le scientisme &#224; courte vue) d'une critique rigoureuse. Il en va tout autrement quand ce mod&#232;le est promis &#224; son accomplissement... Une fois encore la n&#233;cessit&#233; historique du possible menace d'&#234;tre d&#233;vor&#233;e par la promesse historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Daniel Bensa&#239;d&lt;/strong&gt; &#8211; &#171; La certitude de l'av&#232;nement du contenu dispense d'en anticiper les formes &#187;. &lt;i&gt;Elle&lt;/i&gt; &#171; pr&#233;suppose que la forme viendra d'elle-m&#234;me r&#233;soudre les probl&#232;me &#187;. &lt;i&gt;J'imagine que tu penses notamment au peu de pr&#233;cisions consacr&#233;es aux formes institutionnelles de la d&#233;mocratie politique et sociale, y compris &#224; la forme du parti de classe et &#224; ses liens avec le mouvement sociale. Mais comment &#233;viter dans cette anticipation utopique la rechute doctrinaire ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Henri Maler&lt;/strong&gt; - Le refus de pr&#233;parer des recettes pour les marmites de l'avenir a pour contrepartie, dans l'&#339;uvre de Marx, la certitude que l'avenir d&#233;couvrira, le moment venu, les recettes d'un festin dont le menu est d&#233;j&#224; &#233;tabli et l'&#233;ch&#233;ance d&#233;j&#224; fix&#233;e, m&#234;me si la date reste incertaine. Le contenu du communisme est trac&#233; avant que ne soient identifiables les formes de son accomplissement. Marx ne renonce pas &#224; d&#233;tecter ces formes : les formes de socialisation comme les formes du d&#233;p&#233;rissement de l'&#201;tat. Pourtant, non seulement cette d&#233;tection est morcel&#233;e et parfois contradictoire, mais elle est relativis&#233;e au point de devenir totalement secondaire. Un seul exemple : dans la &lt;i&gt;critique du programme de Gotha&lt;/i&gt;, Marx n'h&#233;site pas &#224; affirmer que le programme n'a pas &#224; s'occuper des formes sociales et politiques de la p&#233;riode de transition - la p&#233;riode de la dictature du prol&#233;tariat. Au nom des urgences de l'action imm&#233;diate, dont les programmes d'avenir risquent de d&#233;tourner, la prospection est abandonn&#233;e &#224; l'&#339;uvre de la science qui, certes, peut entrevoir le contenu de l'avenir, mais, bien s&#251;r, ne peut en pr&#233;voir les formes. Au nom d'une critique des inventions doctrinaires, abandonn&#233;es &#224; des g&#233;nies solitaires, la voie, peut-&#234;tre &#233;troite, d'une invention collective, n'est m&#234;me pas envisag&#233;e. Il faut prendre la mesure du prix pay&#233; d'une critique unilat&#233;rale de l'utopie : sous couvert de refuser de f&#233;tichiser les formes ou de distinguer la forme et le contenu (&#224; propos de l'URSS ou de la Chine, selon les go&#251;ts), combien d'illusions sont n&#233;es de l'esp&#233;rance que le contenu &#233;chappe &#224; la forme qui le d&#233;figure ! Et, aujourd'hui, face &#224; des questions aussi pressantes que celles de l'espace social et politique de l'Europe ou des nouvelles formes d'organisation du travail et du temps libre, nous continuons encore trop souvent &#224; nous retrancher derri&#232;re quelques mots d'ordre, indispensables mais insuffisants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste alors la question que tu poses. La rechute doctrinaire et la tentation sectaire qui la suit comme son ombre menacent &#233;videmment &#224; chaque fois que la r&#233;alit&#233; refuse de souscrire aux projets de sa transformation : on se retranche alors derri&#232;re la d&#233;fense de principes ou l'&#233;laboration de syst&#232;mes, dont les vertus immunitaires sont sans borne. Si l'histoire se d&#233;robe et la catastrophe perdure, il suffit, pour l'expliquer, de recourir &#224; une cause absente : le d&#233;faut d'application de la th&#233;orie juste et/ou l'abandon de principes inalt&#233;rables. &#192; ce jeu, il ne co&#251;te rien d'avoir toujours raison, puisque l'on ne prend jamais le risque d'avoir tort. D'un certain marxisme comme vaccin universel...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contre le risque de rechute doctrinaire, il n'existe &#233;videmment aucune garantie absolue, surtout quand on s'aventure sur le terrain d'une utopie projective qui se propose d'esquisser les formes possibles de l'&#233;mancipation. Mais on peut prendre quelques pr&#233;cautions qui ont, au moins partiellement, valeur de m&#233;thode et de perspective. Ici encore, c'est avec Marx que l'on peut tenter d'aller au-del&#224; de Marx. Le point de vue doctrinaire rel&#232;ve &#224; la fois de la m&#233;thode th&#233;orique et de la posture politique. Est dogmatique selon Marx la m&#233;thode qui consiste &#224; s'opposer &#224; la r&#233;alit&#233; existante sans saisir en elle les conditions et les contradictions disruptives qui sont d&#233;j&#224; &#224; l'&#339;uvre et permettent de les d&#233;passer. Est doctrinaire, par cons&#233;quent, la posture politique qui consiste &#224; tenter d'imposer dans le dos du mouvement r&#233;el quand ce n'est pas contre lui, des solutions qui ne prennent pas en compte son existence. Une telle critique trace en creux une autre perspective, th&#233;orique et politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;laboration de mod&#232;les utopiques, dans le meilleur sens du qualificatif, consiste &#224; partir des tendances d&#233;j&#224; &#224; l'&#339;uvre, mais contrari&#233;es, ainsi que des formes propres de la r&#233;alit&#233; existante, mais mutil&#233;es de leur potentiel de rupture, pour d&#233;tecter les contradictions qui poussent le capitalisme &#224; son abolition et les conditions qui tendent vers un nouveau type de civilisation. Cette m&#233;thode est une m&#233;thode de d&#233;tection des gisements d'utopie. Son nom est connu, m&#234;me si son usage mal contr&#244;l&#233; l'a fait tomber en d&#233;su&#233;tude : dialectique. A condition de faire figurer, comme Marx a tent&#233; de le faire, les forces susceptibles de s'emparer des virtualit&#233;s utopiques au nombre de ces virtualit&#233;s, on peut esp&#233;rer que les esquisses utopiques des formes sociales et politiques ne tournent pas &#224; la construction doctrinaire. Mais il existe une autre garantie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'intellectuel collectif susceptible de s'emparer de l'invention d'une utopie d&#233;mocratique est peut-&#234;tre en train de changer de visage, m&#234;me si ce visage grimace encore sous les ruines cumul&#233;es du stalinisme et du social lib&#233;ralisme. Il existe aujourd'hui de nouvelles figures de l'intellectualit&#233; qui sont socialement tr&#232;s diff&#233;rentes du r&#234;veur ou du proph&#232;te utopique du si&#232;cle dernier : les savoirs militants de toutes celles et de tous ceux qui, victimes de l'oppression, tentent de la combattre se sont &#233;largis et approfondis. les intellectuels sp&#233;cifiques, dont Deleuze et Foucault ont tent&#233; de d&#233;terminer le r&#244;le et qui interviennent d&#233;j&#224; dans tous les chantiers de la transformation sociale, se sont multipli&#233;s, et avec eux les capacit&#233;s d'expertise de toutes les formes de l'intol&#233;rable et du possible. Leurs limites - nos limites - sont ais&#233;ment rep&#233;rables : engagement sectoriel sans point de vue d'ensemble ; politique des coups d'&#233;pingle sans politique de rupture. La radicalit&#233; de certains engagements contraste avec la timidit&#233; des choix politiques : c'est ce foss&#233; qu'il faut combler. Comment pourrions-nous le faire sans cr&#233;er, en m&#234;me temps, les conditions d'une invention d&#233;mocratique de l'utopie. Peut-&#234;tre est-ce en ces termes qu'il faut reformuler les questions lancinantes du programme et du parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout cas, la dialectique comme m&#233;thode de d&#233;tection et la d&#233;mocratie comme proc&#233;dure d'invention sont les seuls rem&#232;des que je connaisse aux tentations doctrinaires et sectaires. Mais aucune utopie d'&#233;mancipation n'est aujourd'hui pensable et possible sans cette prise de risque : repenser ses normes, ses formes et ses id&#233;aux.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;* * * &lt;/center&gt;
&lt;strong&gt;
&lt;p&gt;Marx contre Marx ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;(Extraits de l'introduction de &lt;i&gt;Convoiter l'impossible&lt;/i&gt;)&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/i&gt;&lt;strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;(...) Aux utopies qui confient &#224; des projections et des &#233;vasions imaginaires le soin d'accomplir leurs projets - aux utopies prises en flagrant d&#233;lit de fuite &#233;perdue et d'errance sans fin - Marx aurait oppos&#233;, sans renier tout ou partie de leurs aspirations, le sol historique et strat&#233;gique o&#249; prendre pied sans prendre racines. Le passage du socialisme de l'utopie &#224; la science ou de l'utopie abstraite &#224; l'utopie concr&#232;te aurait accompli, du moins en pens&#233;e, la rupture d&#233;cisive et ouvert un chemin qu'il ne restait plus qu'&#224; emprunter. Hypoth&#232;ses devenues certitudes, convictions devenues croyances : faut-il insister sur toutes les raisons d'en douter ? Mais pas au point de s'en remettre &#224; l'illusion d'une histoire qui tirerait elle-m&#234;me ses propres le&#231;ons : sans d&#233;tour par Marx, aucun d&#233;tour par l'utopie ne permettrait de donner de nouvelles chances &#224; une th&#233;orie et une strat&#233;gie de l'&#233;mancipation. Aussi devons-nous poser face &#224; Marx notre question initiale - &lt;i&gt;quelle utopie appelle l'autocritique de l'utopie ?&lt;/i&gt; - pour la convertir en cette autre question : &lt;i&gt;quel h&#233;ritage utopique de Marx appelle la critique de Marx ? &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais existe-t-il seulement un h&#233;ritage ? Rescap&#233; du naufrage, un marxisme mi-mondain, mi- savant, qu'il en revendique le titre ou qu'il le r&#233;cuse, pointe le nez et, croyant ainsi sauver l'essentiel, propose de ranger le communisme de Marx au magasin des accessoires de sa pens&#233;e, pour ne conserver que la caisse &#224; outils o&#249; chacun, &#233;conomiste, historien, philosophe, selon sa discipline, trouverait des instruments n&#233;cessaires &#224; ses grandes recherches ou &#224; ses petits bricolages. Cela n'est pas rien, mais cela n'est pas tout. La th&#233;orie de Marx n'est pas ind&#233;pendante de son projet : fonder sur la critique scientifique de l'ordre social existant la perspective d'une &#233;mancipation radicale, &#224; laquelle Marx r&#233;servait le vocable de communisme. Et ce projet m&#233;rite mieux qu'une mise &#224; la retraite anticip&#233;e. Avouons cette singuli&#232;re obstination, partag&#233;e, nous le savons, avec d'autres : prendre le communisme de Marx au s&#233;rieux. (...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revendiquer un h&#233;ritage utopique, pour les adeptes du marxisme litt&#233;ral, r&#233;sonne comme un paradoxe insoutenable puisque, sans nul doute, Marx s'est propos&#233; de critiquer les utopies pour les cong&#233;dier : ces utopies que leur d&#233;nomination m&#234;me, dans la langue de Marx, condamne comme st&#233;riles, mais qui ne peuvent &#234;tre enferm&#233;es, m&#234;me pour Marx, dans leur mauvais concept. Pourtant, que l'on comprenne le projet de Marx comme il s'est compris lui-m&#234;me ou qu'on en d&#233;gage le sens en d&#233;pit de ses formulations - qu'il ait d&#233;gag&#233; le communisme de l'utopie ou donn&#233; &#224; l'utopie son fondement concret - le d&#233;passement des utopies du pass&#233; se solde, dans l'&#339;uvre de Marx, non par l'abandon d'&#233;paves englouties par un naufrage, mais l'accomplissement d'un sauvetage : Miguel Abensour (dont nous reprendrons largement, quitte &#224; en modifier quelques termes, la probl&#233;matique) l'a solidement &#233;tabli&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Miguel Abensour, &#034;L'Histoire de l'utopie et le destin de sa critique&#034;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais un tel sauvetage suppose une captation d'h&#233;ritage et une op&#233;ration de filtrage : un h&#233;ritage de l'utopie par filtrage de l'utopie. Est-il vain de se tourner vers l'&#339;uvre de Marx pour renouveler cette entreprise ? Car, &#224; n'en pas douter, la pens&#233;e de Marx mobilise une utopie pour se d&#233;faire de l'utopie ; une utopie qui constitue, pour le meilleur et pour le pire, une condition n&#233;cessaire du d&#233;veloppement de la th&#233;orie. Pour le meilleur et pour le pire : le but du pr&#233;sent ouvrage est de contribuer &#224; effectuer le tri - ou, si l'on veut, d'opposer Marx &#224; Marx - en soumettant son &#339;uvre &#224; une critique interne qui la mette &#224; l'&#233;preuve de l'utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore ne s'agit-il que d'un parcours critique parmi d'autres parcours possibles et n&#233;cessaires : la lecture propos&#233;e, par cons&#233;quent, s'efforce d'&#233;chapper aux tentations de la critique ultime et int&#233;grale (...). Une lecture s&#233;lective, pourtant, n'est pas condamn&#233;e &#224; &#234;tre arbitraire : c'est une question de m&#233;thode. Puisqu'il s'agit de filtrer l'h&#233;ritage utopique de Marx, quel sera le crible ? Qui nous apprendra &#224; distinguer le versant froid de l'utopie et son versant chaud ? Quelle est, si son existence doit &#234;tre &#233;tablie, cette utopie de l'ombre que la critique de Marx tra&#238;ne derri&#232;re elle ? (...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est vrai de l'utopie que la critique impose de cong&#233;dier le sera a fortiori de l'utopie qui doit b&#233;n&#233;ficier de notre hospitalit&#233; : si l'on se laisse enfermer dans le concept marxien de l'utopie, la th&#233;orie de Marx n'est &#224; aucun titre, inf&#226;mant ou &#233;logieux, une utopie. En revanche, un relev&#233; des impens&#233;s de la critique marxienne des utopies permet de soumettre la th&#233;orie de Marx &#224; l'&#233;preuve de sa critique des utopies, pr&#233;cis&#233;ment parce que la signification et la validit&#233; de cette th&#233;orie sont en question dans cette critique : les impens&#233;s de la critique marxienne de l'utopie co&#239;ncident avec les impens&#233;s utopiques de sa propre pens&#233;e. Une voie est alors trac&#233;e : &lt;i&gt;prendre Marx au pi&#232;ge de sa propre critique des utopies&lt;/i&gt;. (...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans cet esprit que nous nous sommes propos&#233; de&lt;i&gt; prendre la critique marxienne de l'utopie comme fil conducteur d'une critique l'utopie marxienne&lt;/i&gt;. Encore fallait-il prendre le temps de tisser le fil de la critique (avant de pouvoir b&#233;n&#233;ficier des appuis m&#233;thodiquement contr&#244;l&#233;s que peuvent offrir certaines critiques de l'utopie). C'est donc &#224; une double lecture de l'&#339;uvre de Marx qu'il &#233;tait n&#233;cessaire de proc&#233;der.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une premi&#232;re lecture, expos&#233;e dans un pr&#233;c&#233;dent ouvrage, avait pr&#233;cis&#233;ment pour objectif de d&#233;faire le commentaire classique et de refaire l'itin&#233;raire de la critique marxienne de l'utopie : d'en parcourir la &lt;i&gt;gen&#232;se&lt;/i&gt;, d'en retracer les &lt;i&gt;figures&lt;/i&gt;, d'en &#233;clairer les &lt;i&gt;pronostics&lt;/i&gt;, et d'en mesurer les &lt;i&gt;impasses&lt;/i&gt;. Les impens&#233;s de cette critique des utopies laissent alors &lt;i&gt;entrevoir&lt;/i&gt; les impens&#233;s utopiques de la th&#233;orie qui la fonde, et permettent de tracer &lt;i&gt;en pointill&#233;s&lt;/i&gt; une critique de l'utopie marxienne&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Henri Maler, Cong&#233;dier l'utopie ? L'utopie selon Karl Marx, L'Harmattan, 1994.&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. (...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une seconde lecture, propos&#233;e ici, permet alors de d&#233;tecter les dimensions utopiques de la pens&#233;e de Marx et, en particulier, de cerner les figures qui permettent de transf&#233;rer l'utopie d&#233;mise au c&#339;ur d'une utopie promise. Si, &#224; cette &#233;tape, l'utopie est prise encore en mauvaise part, c'est en un sens in&#233;dit dans la critique de Marx, comme dans la critique classique de l'utopie. C'est donc un bilan critique sans complaisance qui occupe la plus grande partie de cet ouvrage. Mais le filtrage de la th&#233;orie de Marx r&#233;v&#232;le que l'utopie promise coexiste avec une utopie requise : requise parce qu'elle est non seulement effectivement impliqu&#233;e, mais surtout potentiellement indiqu&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;strong&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'itin&#233;raire que nous invitons &#224; parcourir nous conduira donc des contr&#233;es de l'utopie promise aux sentiers de l'utopie requise - avec Marx, mais malgr&#233; Marx. Pour d&#233;blayer cet itin&#233;raire, nous avons tent&#233; de le pr&#233;senter comme une introduction, parmi d'autres possibles, &#224; une lecture de Marx : nous avons donc essay&#233; d'&#233;viter les allusions qui auraient peut-&#234;tre suffi aux sp&#233;cialistes. Pour parcourir cet itin&#233;raire, une attention scrupuleuse aux &#233;tapes et aux figures de la pens&#233;e de Marx &#233;tait indispensable : nous esp&#233;rons que le lecteur acceptera de mettre au d&#233;bit de ce scrupule nos lenteurs et nos insistances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une premi&#232;re partie tente de montrer comment, initialement, la tentative marxienne de cong&#233;dier l'utopie ne r&#233;siste pas aux tentations de l'utopie, voire aux &lt;i&gt;promesses de l'utopie&lt;/i&gt;, que laissent transpara&#238;tre la figure d'une utopie r&#233;v&#233;l&#233;e, pr&#233;sente dans les &#339;uvres de 1844 &#224; 1845 et celle d'une utopie rectifi&#233;e, latente dans les &#339;uvres de 1845 &#224; 1848.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une deuxi&#232;me partie tente de mettre en &#233;vidence comment la p&#233;riode r&#233;put&#233;e la plus scientifique de l'&#339;uvre de Marx - sa p&#233;riode dite de maturit&#233; - c&#232;de encore aux &lt;i&gt;sortil&#232;ges de l'utopie :&lt;/i&gt; les mirages d'une histoire charg&#233;e de l'exaucer, les r&#234;ves d'une &#233;mancipation plac&#233;e dans la p&#233;nombre, les pi&#232;ges d'u&#178;ne strat&#233;gie et d'une politique contrari&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une derni&#232;re partie - instruite de la critique marxienne de l'utopie et de la critique de l'utopie marxienne - tente de faire droit aux &lt;i&gt;esp&#233;rances de l'utopie&lt;/i&gt; et de m&#233;nager &#224; celle-ci les ouvertures qui amorcent son sauvetage : de tracer les contours d'une utopie de bon aloi, disruptive et projective, forte d'une reprise utopique de la dialectique et d'une esquisse utopique de l'&#233;mancipation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour accueillir cette utopie, il convenait d'abord de contribuer &#224; &#233;lucider cette question : comment l'utopie d&#233;sormais peut-elle &#234;tre pens&#233;e ? On chercherait en vain ici une r&#233;ponse &#224; une question autrement plus d&#233;licate : &#224; quelle utopie confier d&#233;sormais nos combats et nos esp&#233;rances ? Pourtant, si les vents chauds de l'utopie - car elle a ses vents froids - ne soufflent pas sur ces pages, pas plus qu'ils ne soufflent sur l'histoire au moment o&#249; nous &#233;crivons, c'est avec eux que nous voulons voyager. Sans but, mais non sans id&#233;al - sans Terre Promise, mais non sans boussole : &lt;i&gt;Convoiter l'impossible ! &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; L'histoire ne fait rien, elle&lt;i&gt; &#034;&lt;/i&gt;ne poss&#232;de pas de richesse &#233;norme&lt;i&gt;&#034;&lt;/i&gt;, elle &lt;i&gt;&#034;&lt;/i&gt;ne livre pas de combats&lt;i&gt; &#187; ! &lt;/i&gt;C'est au contraire l'homme, l'homme r&#233;el et vivant qui fait tout cela, poss&#232;de tout cela et livre tous ces combats ; ce n'est pas, soyez en certains, l'&lt;i&gt;&#034;&lt;/i&gt;histoire&lt;i&gt;&#034;&lt;/i&gt; qui se sert de l'homme comme moyen pour r&#233;aliser ses fins &#224; elles ; elle n'est que l'activit&#233; de l'homme qui poursuit ses fins &#224; lui &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Miguel Abensour, &#034;L'Histoire de l'utopie et le destin de sa critique&#034;,&lt;i&gt; Textures&lt;/i&gt; n&#176;6/7 (1973) et n&#176;8/9 (1974).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Henri Maler, &lt;i&gt;Cong&#233;dier l'utopie ? L'utopie selon Karl Marx&lt;/i&gt;, L'Harmattan, 1994.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Engels and utopia. An Apocryphal Testament : Socialism, Utopian and Scientific </title>
		<link>https://www.henri-maler.fr/Engels-and-utopia-An-Apocryphal-Testament-Socialism-Utopian-and-Scientific.html</link>
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		<dc:date>2019-09-09T13:53:52Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Henri Maler</dc:creator>


		<dc:subject>Friedrich Engels</dc:subject>
		<dc:subject>Marx et l'utopie</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;No book can be delivered with its instructions and anyway no specific instructions would prevent others from existing. But&#8230;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/-Marx-communisme-utopie-.html" rel="directory"&gt;Marx, communisme, utopie&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/+-Friedrich-Engels-+.html" rel="tag"&gt;Friedrich Engels&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/+-Marx-et-l-utopie-+.html" rel="tag"&gt;Marx et l'utopie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.henri-maler.fr/local/cache-vignettes/L101xH150/arton46-7d69c.png?1726251037' class='spip_logo spip_logo_right' width='101' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;No book can be delivered with its instructions and anyway no specific instructions would prevent others from existing. But&#8230;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;The following information, I think, is reliable and, therefore, can be given some credence : Engels too was once young before becoming old. It is the young man who, examining &lt;i&gt;The progress of social reform on the continent&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;The situation in England, The progress of communism in Germany&lt;/i&gt; (the titles of his first articles), acknowledges and examines the various forms of socialism and communism without &lt;i&gt;ever&lt;/i&gt; dismissing them as Utopias&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Marx-Engels Werke (MEW), t. 1.&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. This same young man who, in most of the articles I have referred to, but also mainly in his &lt;i&gt;Description of communist colonies appeared lately and still existing&lt;/i&gt; and his &lt;i&gt;Elberfeld address&lt;/i&gt;, constantly praises communism for its effectiveness and rationality&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;MEW, t. 2.&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. First for its effectiveness, since regarding the communist colonies, &#8220;we can see that all these experiments have been successful and that the community of property is not impossible at all&#8221; ; then for its rationality, insofar as Engels contrasts the &#8220;rational manner&#8221; of &#8220;regulating the economic affairs of society&#8221;, found in the &#8220;works of English socialists and some writins of Fourier&#8221;, with an unconscious mode of production, contrary to Reason, left &#8220;to the mercy of chance&#8221;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Outlines of a Critique of Political Economy, in Engels, Selected Writings, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. In the same way, he contrasts, &#8220;the world of the free market&#8221; where &#8220;a rational organisation is out of the question&#8221; with a &#8220;sensibly organised society.&#8221;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;The Elberfeld Address, MEW, t. 2.&#034; id=&#034;nh4-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; The young man writing &lt;i&gt;Outlines of a Critique of Political Economy &lt;/i&gt;or &lt;i&gt;The condition of the working class in England&lt;/i&gt;, is, in many respects, ahead of Marx.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It is with that impatient young man, flirting on the outskirts of Utopia perhaps more than on the outskirts of philosophy, that an essay on the relationships between Engels and Utopia should start. However, since I must deal with &#8220;the legatee and theorist of Marxism&#8221;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Title of the conference session where this contribution was presented.&#034; id=&#034;nh4-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, I shall recall his youth only for the record, to check and correct the memory of the man become mature, since my contribution will address the meaning and the status of &lt;i&gt;Socialism, Utopian and Scientific&lt;/i&gt;, i.e., a pamphlet that, it should be recalled, was to a certain extent pieced together from the chapters of a book, &lt;i&gt;The Anti-D&#252;ring&lt;/i&gt;, that was to serve for a controversy dictated by the circumstances&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Socialism, Utopian and Scientific, in Engels, Selected Wrintings, Penguin (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;No book can be delivered with its instructions and anyway no specific instructions would prevent others from existing but Engels's pamphlet has so often been the object of so many declarations of dutiful loyalty and has received so many testimonies of mournful forbearance, that we tend to be distrustful.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Those, for whom the announcement of science &#8212; found at long last &#8212; was a substitute for an examination of its foundations, took the short cut : a science so singular that it proposes to establish the foundations of revolutionary communism &#8212; no small feat ! Yet they first flattened it out into positivism crossed with dialectics and then folded it into a sort of scientism devoid of dialectics. With this brief depiction, the reader will have recognized the founders of orthodoxy, eager to squander the heritage and to establish their authority.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;However, if Engels's work is to be regarded as the &#8220;Introduction to Scientific Socialism&#8221;, hailed by Marx in his &lt;i&gt;Foreword&lt;/i&gt;, it is insofar as the scientific transformation of socialism equals its dialectic transformation : the very strength of Engels's demonstration lies in this statement that, as we know, raises as many problems as it solves but which raises them on the appropriate ground. In other words, it is through dialectics that it is possible to get rid of abstract Utopia and open up to concrete Utopia.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Therefore, it is a misinterpretation to deplore either a short-sighted scientism on the one hand, as Sorel does when he fails to distinguish Engels's text from its orthodox fate, or its lack of Utopian warmth. Yet Engels is to be taken at his word when he sends &#8220;the scribblers and pen-pushers&#8221; back to their drawing-boards, adding, &#8220;Let them bring out the so-called superiority of their composed minds in the face of such &#8216;follies'.&#8221; &#8220;We prefer to rejoice in the emergence of brilliant ideas and germs of brilliant ideas that push up everywhere through the fantastic cover and to which those Philistines are blind.&#8221;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;op.cit, p. 190.&#034; id=&#034;nh4-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; If Engels left it to the Philistines to comment upon the founders' extravagance, it may be because he sensed that there would be no shortage of Philistines on the Marxists' side. If he preferred to rejoice at brilliant ideas, it is because he had not forgotten the enthusiasm of the impatient young man who praised, at times with some lack of judgment, all the Utopians' ideas that could contribute to a plan of total emancipation. The aging Engels remembered the young Engels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In 1877 when Engels saw &#8220;a comprehensive breadth of view &#8221; in Saint-Simon, perhaps he remembered praising, as early as 1843, his &#8220;flashes of inspiration&#8221; but without saying exactly which ones. In 1877 the praise was more detailed but Engels was to make two attempts before achieving the final version.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On the contrary, when Engels praised Fourier's genius, he was certainly not reluctant in remembering the enthusiasm of his youth. In 1843, he retained from Fourier &#8220;the great axiom of social philosophy&#8221; &#8212; the satisfaction of the needs of all men through the free practice of every man's inclinations to activity. He called attention to the demonstration according to which &#8220;work and enjoyment can identify with each other&#8221;. He praised the recognition of the need to promote association, although he immediately criticised Fourier's refusal to abolish private property&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;So far we have referred to the article entitled The progress of social (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Later texts abound in explicitly or implicitly admitted annexations, particularly about the alienation of work and its emancipation, the alienation of both men and women, and women's emancipation&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fourier's praise of &#034;enjoyable work&#034; filters through in the following (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;i&gt;Socialism, Utopian and Scientific &lt;/i&gt;reaffirms and expands on all this. However a point has perhaps not been sufficiently stressed so far : in a text focusing on the role of dialectics in the transformation of Utopia, Engels goes as far as to say that Fourier &#8220;uses the dialectic method in the same masterly way as his contemporary, Engels&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;op. cit., p. 193&#034; id=&#034;nh4-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8221;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finally, as early as 1843, Engels was full of praise for Owen's plans and achievements, when dealing with his community experiments or with the relating building projects, warmly described in &lt;i&gt;the Elberfeld Address&lt;/i&gt;. Time never lessened Engels's enthusiasm for Owen. For anyone who remembers that Marx and Engels's critique of Utopias rules out detailed programs and dogmatic dictates, such enthusiasm might even be regarded as out of proportion when reading the following statement, &#8220;And in his defite plan for the future, the technical working-out of details is managed with such practical knowledge (...) that the Owen method of social reform once accepted, there is from the practical point of view little to say against the actuel arrangement of details&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;op. cit. p. 196. Can such a statement be reconciled with the following one, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8221;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In any case, if one confines oneself to the above-mentioned pamphlet, it is obvious that the warm stream of concrete Utopia runs through the examination of the founders of socialism, who remained locked up in abstract Utopia. The considerable power of Engels's text lies in a bet that is largely won : to bring dialectics and Utopia together ; on this account, and with all the hazards of the genre, it is a founding text. But if the enthusiasm for Utopia is not altered by the proclaimed triumph of dialectics, why do the three chapters of &lt;i&gt;The Anti-D&#252;ring&lt;/i&gt; in question still raise a number of questions ? Less probably because of the content they expound than because of the status that is attributed to them.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;As the example of young Engels shows, &lt;i&gt;going through the phase of Utopia, however abstract Utopia may be, is necessary to the development of science&lt;/i&gt;. Is it to be regarded as a biographical anecdote or as a theoretical imperative ? In the second case, is there not a Utopian phase that is necessary to the other way of establishing science addressed in Daniel Bensa&#239;d's recent essay&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Daniel Bensa&#239;d, Marx, l'intempestif, Fayard, 1995.&#034; id=&#034;nh4-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ? Did what was true for Marx cease to be once &#8220;Socialism became a science&#8221; that had [now] to be elaborated in all its &#8220;details and relations&#8221;, to use Engels's words&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;op. cit. p. 205.&#034; id=&#034;nh4-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ? All these questions remain unanswered in Engels's pamphlet. Better yet, since some consider this pamphlet as the ultimate, exhaustive and final truth of Marx's theoretical work &#8212; a testamentary declaration as it were &#8212; they deliberately refrain from raising these questions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;To be convinced, one has only to dwell on the inconsistencies that can be found between the statements of this pseudo-testament and those in Engels's previous works and even more in Marx's : they disclose a complex itinerary&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;An itinerary the winds and detours of which I tried to trace in Cong&#233;dier (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;A complex itinerary&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;What part did the founders play in the materialist development of socialism, in the critical development of economics and in the proletarian development of the theory ? The question is threefold : foundation, method and position are to be examined here. Marx and Engels's answers from 1844 to 1848 deserve to be recalled.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It is to its materialist &lt;i&gt;foundation&lt;/i&gt;, acknowledged by the founders, that socialism owes its theoretical value. The now classic text, &lt;i&gt;The Holy Family,&lt;/i&gt; shows how socialists and communists, as the heirs of French socialism, contributed to the materialist development of science ratified by the convergence of socialism and humanism. However Marx does not fail to emphasize that, because of the battle it had to wage against Hegelian speculative idealism and contrary to French materialism, German materialism had become &#8220;a materialism &lt;i&gt;now completed by speculation itself&lt;/i&gt;.&#8221;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Die Heilige Familie, Dietz Verlag Berlin, 1953, p.&#034; id=&#034;nh4-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In &lt;i&gt;Theses on Feuerbach&lt;/i&gt;, Marx makes the implicit criticism even more explicit in turning it against Feuerbach himself : the limits of initial materialism are those of an &lt;i&gt;intuitive materialis&lt;/i&gt;m that, unlike &lt;i&gt;practical materialism&lt;/i&gt;, is unable to capture the practical dimension of reality and, as a result, the conditions of its transformation. Unless human activity (and particularly revolutionary activity) is included in the understanding of materialism, one runs the risk of adopting either a contemplative attitude (Feuerbach's case) or a doctrinal position (common to eighteenth century materialists and to Utopians). Nevertheless, according to Marx, the materialist foundation of Utopian socialism represents undeniable progress.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The critique of economics became scientific owing to its &lt;i&gt;method&lt;/i&gt;. At the outset, the first forms of socialism and communism seem to have played a major role in this process. In &lt;i&gt;The Holy Family&lt;/i&gt;, Marx attributes to Proudhon the idea (inspired by Hegel) according to which &#8220;errors are the steps to science&#8221;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;op. cit., p.&#034; id=&#034;nh4-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; and stresses that each critical theory of economics is made possible by the previous one, and goes beyond it. In that respect, the allegedly Utopian works of Saint-Simon and Fourier should be regarded as historical phases of scientific development, of a scientific development of the critique of economics, &#8220;Therefore Proudhon's work is scientifically superseded by the critique of economics, including economics as it appears in Proudhon's concept.&#8221; &#8220;But such a process has only been made possible thanks to Proudhon himself, in the same way as Proudhon's critique implies the critique of the mercantile system (mercantilism) by the Physiocrats, that of the Physiocrats by Adam Smith, that of Adam Smith &#8212; alongside with Fourier and Saint-Simon &#8212; by Ricardo.&#8221;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;op. cit, p.&#034; id=&#034;nh4-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Yet in &lt;i&gt;Mis&#232;re de la Philosophie&lt;/i&gt;, the limits &#8212; so far lessened in the perspective of the merits &#8212; come to the fore : the first critiques of economics confine themselves to Utopia when they oppose a totality, whose logical sequence they cannot apprehend, to contradictions, whose origin they cannot understand. The break with Proudhon is established ; Ricardian socialists, who rebel against Ricardo's conception on his very ground, are given a better treatment, though they indulge in a Utopian interpretation of economics that precisely misses the point of view of totality that is the strength of Ricardo's conception. The fact remains that, according to Marx, Utopians have paved the way for the critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finally it is thanks to their &lt;i&gt;position&lt;/i&gt; &#8212; more specifically to their class position &#8212; that Utopians are in keeping with the proletarian development of the theory. The writings of 1844-45 issue repeated praise in this respect : praise for Weitling and &#8220;the theoretical superiority of the German proletariat&#8221;, praise for Proudhon and his &#8220;first scientific manifesto of the proletariat&#8221;, praise for the &#8220;intellectual creations&#8221; of the French and English workers&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Respectively in &#034; Comments to be added to the article concerning the King of (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;i&gt;Mis&#232;re de la Philosophie&lt;/i&gt; is a confirmation of such a proletarian development, &#8220;As economists are the scientific representatives of the bourgeoisie, socialists and communists are the theorists of the proletariat.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;MEW, t. 4, p. 143.&#034; id=&#034;nh4-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;But such praise should not hide a more complex reality that is gradually disclosed. Although they can claim to support the interests of the working class, Utopians, due to the weak development of class struggle, tend to dilute such support insofar as they claim to directly represent the interests of all mankind. Socialists and communists may well be, &#8220;the theorists of proletariat&#8221; since as a priority they show a great deal of interest in the fate of the working class. Nevertheless the early socialists and communists &#8220;are but Utopians&#8221;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;MEW, t. 4, p. 143.&#034; id=&#034;nh4-20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;There is nothing enigmatic in Marx and Engels's evolution so far. Let us simplify things : the first assessments up to &lt;i&gt;The Holy Family&lt;/i&gt; are contemporary with the &lt;i&gt;adoption&lt;/i&gt; of revolutionary communism since the major perspective is &lt;i&gt;the socialist development of science&lt;/i&gt;. The second assessments from &lt;i&gt;Theses on Feuerbach&lt;/i&gt; to the &lt;i&gt;Manifesto&lt;/i&gt; are contemporary with the &lt;i&gt;foundation&lt;/i&gt; of revolutionary communism since the dominant outlook is &lt;i&gt;the scientific development of socialism&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The first outlook gradually lets the second take over. The&lt;i&gt; socialist development of science&lt;/i&gt; that accomplishes the transformation of economics and philosophy emphasizes the theoretical relevance of socialist critiques and that of the materialist foundations of their purpose : the replacement of the bourgeoisie's class point of view by the proletariat's class point of view. On the contrary &lt;i&gt;the scientific development of socialism,&lt;/i&gt; which is implied by the development of socialism, emphasizes the theoretical shortcomings of a science that claims to be the foundation of the historical process and that, as a result, takes on a dogmatic position.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Those are the limits defined by the concept of Utopia when in 1847 it was first used to describe the first forms of socialism and communism, &lt;i&gt;for the first time&lt;/i&gt; (as has to be stressed) in a publication by Marx, &lt;i&gt;Mis&#232;re de la Philosophie&lt;/i&gt;. To be more accurate, let us say that the existence of such limits is ratified by a new distinction, at least from a semantic point of view &#8212; the distinction between doctrinal science and revolutionary science : the various forms of socialism and communism, insofar as they speak not only the language of practice but also of theory, fall under doctrinal science that is to be superseded by its revolutionary outcome.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;However the scientific dimension of Utopia is not omitted ; the Utopians' contribution to the development of science is not neglected, the part they play in the development of the critique is still highly praised, as can be seen in the &lt;i&gt;Manifesto&lt;/i&gt;. The diagnosis is no longer exactly the same in&lt;i&gt; Socialism, utopian and scientific&lt;/i&gt; ; primarily because this text does not embrace the dynamics of the elaboration of the theory but aims at recapitulating it.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;A recapitulative assessment&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The very title of the German version, &lt;i&gt;Development of Socialism, from Utopia to science&lt;/i&gt;, is not as simplistic as the original title of the pamphlet in French. The fact remains that socialism has become a science. How ? &#8220;Socialism becamea science&#8221; thanks to Marx's two &#8220;discoveries&#8221;, &#8220;the materialist conception of History and the revelation of the secret of capitalist production through surplus-value&#8221;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;op. cit., p. 205.&#034; id=&#034;nh4-21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. However when following Engels's demonstration it appears that those two discoveries owe nothing to Utopian socialism. Does this mean that, precisely for that reason, Utopian socialism does not play any theoretical part in the birth of scientific theory ? Here again the three above-mentioned questions appear again : foundation, method, and position.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Does the materialist conception of History owe its foundation to the Utopians' contribution in spite of their unfinished materialism ? In&lt;i&gt; Socialism, Utopian and Scientific&lt;/i&gt;, at the moment of reckoning, nothing is less certain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;As the very composition of the second chapter shows, Engels explains the birth of scientific socialism by a twofold transition : from metaphysics to dialectics, from idealism to materialism. However, he emphasizes that it is the materialist concept of history, strengthened by its recourse to dialectics, which distinguishes scientific socialism from Utopian socialism, only to rule out &lt;i&gt;the part played by Utopians, with their limits, in the foundation of such a conception&lt;/i&gt;. He merely remarks on their incompatibility, &#8220;the socialism of earlier days was incompatible with this materialistic conception as the conception of Nature of the French materialists was with dialectics and modern natural science&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;op. cit., p. 205.&#034; id=&#034;nh4-22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&#8221; Such a lapidary judgment contrasts with Marx's demonstration in &lt;i&gt;The Holy Family&lt;/i&gt;. When Engels quotes excerpts from &lt;i&gt;The Holy Family&lt;/i&gt; in his Introduction to the first English edition, not only are they presented in such a way that the importance of the French origin of materialism is lessened, they are also &lt;i&gt;excised of anything involving the relation to socialism&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In the end and in spite of a &lt;i&gt;hampered method&lt;/i&gt;, does the critique of economics still lie within the framework of the critique of the &#8220;founders of the systems&#8221; ? It is permissible to think so. Indeed, if Marx endorsed the uncompleted presentation of the history of materialism insofar as he did not write anything else on the same subject at the time, the situation here is different : Marx, in his &lt;i&gt;Theories about the Increase in Value&lt;/i&gt;, judges economics and its history by his own method and by the results of his own work.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In that respect, the praise of Ricardian socialists, insofar as they are the heirs of classic economics, is re-asserted, as can be seen in the part dedicated to &#8220;the opposition to economists&#8221;. This part is precisely limited to the socialist authors who &#8220;adopt the point of view of economics&#8221; or who &#8220;fight it from its very point of view&#8221;, an opposition that Marx, due to those criteria, distinguishes from the opposition of the founders whose relegation is blatant&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Chapter 21, Gegensatz gerger die &#212;konomen, MEW, t. 26.3, pp. 234-319.&#034; id=&#034;nh4-23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. In a &#8220;rigorously scientific History&#8221; (an expression Marx uses for Proudhon&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;In his letter to J.B. Schweitzer, January 1st, 1865.&#034; id=&#034;nh4-24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;), Saint-Simon, Fourier and Proudhon are obviously out of place : they have not enlightened anybody in the least about the theory on the increase in value. In a similar way the critique of economics seems to have been born without the Utopians' contribution. It appears that, for Marx, the assessment made in the final perspective of the scientific development of socialism threatens to annihilate the lessons learned in the initial perspective of the socialist development of science.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finally, should it be admitted that in spite of an ambiguous position the founders' socialism takes part in the proletarian development of science ? Such ambiguity is clearly emphasized in the &lt;i&gt;Manifesto&lt;/i&gt;, &#8220;Even though they are aware of supporting working class interests in their social plans, the rudimentary form of class struggle as well as their own social position lead them to consider themselves as high above any class antagonism.&#8221; &#8220;They want to better the situation of all the members of society, even the most privileged.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;MEW, t.4, p. 490.&#034; id=&#034;nh4-25&#034;&gt;25&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;This ambiguity will lead Engels to say, &#8220;Not one of them appears as a representative of the interest of that proletariat which historical development had, in the meantime, produced. Like the French philosophers, they do not claim to emancipate a particular class to begin with, but all humanity at once.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-26&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;op. cit., p. 187. &#171; Appears &#187; or, more exactly, &#171; considers himself &#187;&#034; id=&#034;nh4-26&#034;&gt;26&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8221; Even if the statement is true, such a presentation shows, at least in this passage, a clear change in tone. There is a blatant first shift : whereas Marx claims that they are aware of supporting working class interests above all, Engels emphasizes that it is not a circumscribed class that they want to emancipate. A second shift follows : whereas Marx emphasizes their awareness that they support working class interests, Engels stresses the fact that they do not consider themselves as their representatives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Let us make things perfectly clear : our purpose is not to denounce who knows what falsification of history or dogmatic distortion in Engels's text : in the perspective of the scientific development of socialism given as established (but only in this perspective) Engels's retrospective assessment is widely justified. It is however to be regarded as the sort of assessment it really is : a partial and temporary one. It has to be regarded as partial, otherwise it is Marx's Marxism that is mutilated, if it is admitted that the path that leads to truth is part of the truth. It also has to be regarded as temporary, otherwise it is the fate of Marxism after Marx that is ignored.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;An incomplete assessment&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;How can the distortions between the texts of 1844-48 and Engels's pamphlet be explained ? What meaning can be attributed to them ? We cannot get away with merely observing the so-called inconsistencies or diagnosing an obvious evolution. Therefore it is necessary to start again from further back.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Assessments of the scientific value of Utopias differ according to the variations of the critique. It is a matter of perspective : as we have already mentioned, the perspective of a socialist development of science is gradually substituted by the perspective of a scientific development of socialism. To this change in perspective, a second one is added : the assessment of the founders is gradually conducted from a retrospective point of view and no longer from a prospective one. It is then possible to understand why the History Marx's works relate does not correspond to the one in Engels's text : at the moment of reckoning, the latter sets out a history of the transition to science which is operated &lt;i&gt;with&lt;/i&gt; Marx's work, a history that does not line up with that of the transition at work &lt;i&gt;within &lt;/i&gt;Marx's work. But if it is admitted that the path that leads to truth is part of the truth, the meaning of the result is to be sought in the dynamics of the work. To neglect the dynamics would imply that Engels's version, disconnected as it would then be from the real history of Marx's thought, would be promoted to the rank of official history, thus becoming a device aimed at a canonization of Marxism, the meaning of which would be distorted, contrary to the meaning of Engels's very text.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;And yet it should be easy to understand that Engels's partial assessment cannot be regarded as an exhaustive lesson. Supposing such a lesson existed, it can only be drawn if Marx's work is captured in the entirety of its scopes and history. Nevertheless there is a part of this lesson which seems to be clear enough : &lt;i&gt;the meaning and function of the distinction between Utopian socialism and scientific socialism cannot be merely to dismiss Utopia for the sole benefit of science.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The development of socialism from Utopia to science is not a mere transition, if this is supposed to mean a transition from one side to the other side (or worse, a transition to something else). It is a transition from Utopian socialism to scientific socialism that retains the continuity of what changes or passes. It is a transition only to the extent that it is also surpasses what prevailed before : &lt;i&gt;it is not the mere transmission of a heritage, but it is a rescue&lt;/i&gt;, as Miguel Abensour demonstrated&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-27&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les formes de l'utopie socialiste et communiste. Essai sur le communisme (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-27&#034;&gt;27&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On the other hand if the final assessment (and above all its conclusion) Engels puts forward is the one to be retained, Science opposes Utopia. Such is the conclusion that stands out in the view of those who ignore, more or less deliberately, the initial dynamics of Marx's construction ; in the view of those who retain only the beginnings of the critique to come ; in the view of those who nullify assessments which, as they were drawn up before Science, were supposedly made null and void, obsolete, by the foundation of science. On the table that Engels invites us to sit down at and enjoy the &#8220;brilliant ideas and germs of brilliant ideas that push up everywhere through the fantastic cover&#8221;, there are only leftovers : the praise of an anticipation of Science, enacted by Science. Such anticipation then takes on a specific meaning : Utopians' anticipation is no contribution, but mere premonition : &lt;i&gt;the anticipation of Science plays no part in its elaboration&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thus for their critics, Utopias have no other value than what is attributed to childhood memories : touched by the charm that emanates from them, they delight in their immaturity in the same way as one delights in the childhood of humanity by contemplating Greek art. But Utopias are not works of art : the Philistines are back. The debt is paid off before taking leave with time out for a moment's nostalgia. They treat themselves to a retrospective devoid of future and perspective. &lt;i&gt;The sales are on&lt;/i&gt;. Before claiming that there is only &lt;i&gt;an opposition, and no remains&lt;/i&gt;,&lt;i&gt; &lt;/i&gt;between Science and Utopia.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;By opposing Science and Utopia, Marx's theory is guaranteed an unassailable &lt;i&gt;position of authority&lt;/i&gt; : it alone can detect (unscientific or Utopian) heresies and therefore set the immovable boundaries of orthodoxy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Furthermore, by opposing Science and Utopia Marx's theory is guaranteed &lt;i&gt;a position of exclusive coverage&lt;/i&gt; : the theory is granted the monopoly of science, with its monopolistic position the proof of its scientific qualities. From the monotheist point of view of orthodoxy, several forms of Utopian socialism might exist, but there is &#8212; and can be &#8212; but one, and only one, kind of scientific socialism.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finally, the victory of Science over Utopia gives &lt;i&gt;a position of eternity&lt;/i&gt; to Marx's theory, thus set up within its definitive boundaries by the triumph of Science. The absorption of the multiplicity of Utopias into the unity of Science puts an end to their critique : once the vaccine has been inoculated, Science needs but a few regular booster shots to secure its immunity.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The distinction between Utopian socialism and scientific socialism, when limited to the mutual exclusion of Science and Utopia, does not only lead to promoting the return of the doctrinal science beyond which Marx had assigned himself to go. When limited to an unequivocal anticipation, it also hallows a conception of the history of the theory which reduces the Utopian phase to a short-lived premonition whose meaning wears out in the advent of Science. Such is the main lesson which is to be drawn if Engels's assessment is not regarded as temporary but final.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;So the Utopian phase would supposedly be a premonition, not a contribution : the heritage noted by Marx is thus defused. But if on the contrary this heritage is to be re-activated, Engels's statement has to be radicalized : When Utopias are fertile, they are so thanks to what they surpass and not thanks to what they anticipate, at least in the flat sense of the notion of anticipation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Furthermore the Utopian phase would supposedly be a short-lived premonition : thus the rescue operated by Marx is dissimulated. But if there is a lesson to learn from Utopias whose functions are terminated, it is &lt;i&gt;not&lt;/i&gt; that the Utopian function is terminated. In their hurry to draw a conclusion, some miss (or forget) half of it.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Engels hastily pronounces the theoretical fall of Utopia because he firmly believes, with Marx, in its historical fall to come. There is no denying that the decline and decay of the founders' Utopia, as well as that of their sectarian and petit bourgeois heirs, did happen according to Marx and Engels's forecast. But such decline and decay are far from being the sign of the progress of emancipation and the end of all Utopia. The diagnosis of the theoretical fall of abstract Utopia and the forecast of its historical fall are not sufficient to explain either the always harmful return of doctrinal science within Marxism or the sometimes fertile revival of alternative Utopias outside Marxism.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The massive return of doctrinal Utopia within a Stanilized Marxism cannot be reduced to the temporary returns Marx envisaged ; neither can it be reduced to the necessary returns Lukacs alluded to, both types of returns being regarded by both of them as dangerous but fragile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The insistent returns of alternative Utopias cannot be understood only as part of the fragmentary returns acknowledged by Ernst Bloch who considered them as contributions of secondary importance to a global but concrete Utopia, enclosed in Marx's communism.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The reader has probably understood : the certainty of the theoretical and historical decline and decay of Utopia might well only be the reverse side of a Utopian promise vested in History and by History : a promised Utopia, insistent in Marx's work, which unceasingly misled his heirs ; a chimerical Utopia which diverts from the strategic Utopia, outlined by Marx himself. Therefore, we have not finished reckoning with the Utopia that, for better or worse, makes up Marx's theory. The heritage needs to be filtered and redistributed, with no guarantee that this will lead to an authenticated Marxism, a &#8220;real&#8221; Marxism&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-28&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;The rescue of socialism as it appears in its initial forms is not only the (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-28&#034;&gt;28&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;For the time being I can conclude thus : Engels's pamphlet does not represent Marx's testament any more than it represents Engels's political testament. If Engels was indeed &#8220;the legatee and theorist of Marxism&#8221;, there is no choice but to admit that &lt;i&gt;his heritage, like ours, is not preceded by any testament&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-29&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;An expression used by Ren&#233; Char in Les feuillets d'Hypnos.&#034; id=&#034;nh4-29&#034;&gt;29&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Translated by Jean-Louis Kara&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Published in&lt;i&gt; Science &amp; Society&lt;/i&gt; - Vol. 62, No. 1, Friedrich Engels : A Critical Centenary Appreciation (Spring, 1998), pp. 48-61.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Source&lt;/strong&gt; : &#171; Engels et l'utopie. Un testament apocryphe : &#8220;Socialisme utopique et socialisme scientifique&#8221; &#187;, dans &lt;i&gt;Friedrich Engels, savant et r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt;, P.U.F, 1997 (actes du colloque tenu &#224; l'Universit&#233; de Nanterre, 17-18 octobre 1995).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.henri-maler.fr/Engels-et-l-utopie-Un-testament-apocryphe-Socialisme-utopique-et-socialisme.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Version originale en fran&#231;ais publi&#233;e ici m&#234;me&lt;/a&gt;&lt;strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Marx-Engels Werke (MEW), t. 1.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;MEW, t. 2.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Outlines of a Critique of Political Economy&lt;/i&gt;, in Engels, Selected Writings, Penguin Books, 1967, pp. 166-167.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;The Elberfeld Address&lt;/i&gt;, MEW, t. 2.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Title of the conference session where this contribution was presented.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Socialism, Utopian and Scientific&lt;/i&gt;, in Engels, Selected Wrintings, Penguin Books, 1967.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;op.cit, p. 190.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;So far we have referred to the article entitled &lt;i&gt;The progress of social reform on the Continent&lt;/i&gt;, MEW, t. 1, pp. 480-496.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fourier's praise of &#034;enjoyable work&#034; filters through in the following sentence, for instance, to be read in &lt;i&gt;The condition of the working class in England&lt;/i&gt; : &#034;As voluntary, productive activity is the highest enjoyment known to us, so is compulsory toil the most cruel, degrading punishment&#034; (in Marx-Engels, &lt;i&gt;On Britain&lt;/i&gt;, Moscow, 1953, pp. 151-152). Fourier's critical analysis of the alienation of both men and women is hardly different in another passage of the same book, the radical features and the ambivalence of which are astounding (op. cit., pp. 179-180).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;op. cit., p. 193&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;op. cit. p. 196. Can such a statement be reconciled with the following one, in &lt;i&gt;La Question du logement&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;The Question of Housing&lt;/i&gt;) ? : &#034;Utopia does not consist in asserting that men will be freed of the chains forged by their historical past only if the opposition between town and country is done away with. Utopia begins from the moment when man decides to stipulate, &#8216;from the basis of currently existing conditions', &lt;i&gt;the form&lt;/i&gt; that the resolution of one or another opposition should take in present society (&lt;i&gt;The Question of Housing&lt;/i&gt;, underlined by Engels). Such a distortion does deserve further analysis and commentary, as does the continuity that links together the utopians and Engels concerning the theme of a rational organization of society : what are the differences between the rationality invoked in the name of the Enlightenment, which Engels criticizes again and again, and the rationality claimed in the name of History, which constantly shows up throughout Engels's works whereas it is much more discreet in Marx's ?&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Daniel Bensa&#239;d, &lt;i&gt;Marx, l'intempestif&lt;/i&gt;, Fayard, 1995.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;op. cit. p. 205.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;An itinerary the winds and detours of which I tried to trace in &lt;i&gt;Cong&#233;dier l'utopie ? L'utopie selon Marx, (Dismiss utopia ? Utopia according to Marx), &lt;/i&gt;L'Harmattan, 1994.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Die Heilige Familie&lt;/i&gt;, Dietz Verlag Berlin, 1953, p.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;op. cit., p.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;op. cit, p.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Respectively in &#034; Comments to be added to the article concerning the King of Prussia and social reform&#034; &#187; (MEW t. 1, p. 405) and in &lt;i&gt;The Holy Family,&lt;/i&gt; (op cit., p. 144 and p. 116).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;MEW, t. 4, p. 143.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;MEW, t. 4, p. 143.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;op. cit., p. 205.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;op. cit., p. 205.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Chapter 21, &lt;i&gt;Gegensatz gerger die &#212;konomen&lt;/i&gt;, MEW, t. 26.3, pp. 234-319.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;In his letter to J.B. Schweitzer, January 1st, 1865.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-25&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-25&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;25&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;MEW, t.4, p. 490.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-26&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-26&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-26&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;26&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;op. cit., p. 187. &#171; Appears &#187; or, more exactly, &#171; considers himself &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-27&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-27&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-27&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;27&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Les formes de l'utopie socialiste et communiste. Essai sur le communisme critique et l'utopie, &lt;/i&gt;Miguel Abensour, 1972. Out of this doctoral thesis (which has not been published as a whole) was taken &lt;i&gt;L'Histoire de l'Utopie et le destin de sa critique, &lt;/i&gt;in &lt;i&gt;Textures&lt;/i&gt; n&#176; 6/7 (1973) and n&#176; 8/9 (1974). The reader can also refer to the article &#034;Marx, quelle critique de l'utopie ?&#034;, in &lt;i&gt;Lignes&lt;/i&gt; n&#176;17, October 1992, pp. 43-65.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-28&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-28&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-28&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;28&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;The rescue of socialism as it appears in its initial forms is not only the rescue of a vaguely glimpsed content, it is also the rescue of the theoretical scopes which it is based on. Scientific socialism can represent the development and the accomplishment of utopian socialism only to the extent that utopian socialism is already scientific. But the rescue of socialism is not a remainder-free operation : Utopia - whether of the sterile or fertile kind - remains in the heart of the theory by which it is supposed to be developped and amplified, and the heritage Marx bequeathed us needs to be filtered in its turn. This is what I have tried to accomplish in &lt;i&gt;Convoiter l'impossible. L'utopie avec Marx, malgr&#233; Marx (The pursuit of the impossible, Utopia with Marx and in spite of Marx)&lt;/i&gt;, Albin Michel, 1995.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-29&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-29&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-29&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;29&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;An expression used by Ren&#233; Char in &lt;i&gt;Les feuillets d'Hypnos&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Engels et l'utopie. Un testament apocryphe : Socialisme utopique et socialisme scientifique</title>
		<link>https://www.henri-maler.fr/Engels-et-l-utopie-Un-testament-apocryphe-Socialisme-utopique-et-socialisme.html</link>
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		<dc:date>2016-04-05T12:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Henri Maler</dc:creator>


		<dc:subject>Friedrich Engels</dc:subject>
		<dc:subject>Marx et l'utopie</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Une disqualification de l'utopie par la science ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Vraiment ?&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/-Marx-communisme-utopie-.html" rel="directory"&gt;Marx, communisme, utopie&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/+-Friedrich-Engels-+.html" rel="tag"&gt;Friedrich Engels&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/+-Marx-et-l-utopie-+.html" rel="tag"&gt;Marx et l'utopie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.henri-maler.fr/local/cache-vignettes/L107xH150/arton10-3eaf1.jpg?1726251037' class='spip_logo spip_logo_right' width='107' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;On peut tenir, je crois, pour digne de foi, l'information selon laquelle Engels aussi fut jeune avant de devenir vieux&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sauf mention contraire, la pagination des &#339;uvres cit&#233;es renvoie aux &#201;ditions (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est ce jeune homme qui, observant &#171; Les progr&#232;s de la r&#233;forme sociale sur le continent &#187;, &#171; La situation anglaise &#187; ou &#171; La progression du communisme en Allemagne &#187; (pour reprendre les titres de ses premiers articles), accueille et discute les diverses formes du socialisme et du communisme, sans &lt;i&gt;jamais&lt;/i&gt; les r&#233;cuser comme des utopies. C'est ce m&#234;me jeune homme qui dans la plupart des &#233;crits que je viens de mentionner, mais surtout dans sa &#171; Description de colonies communistes surgies ces derniers temps et encore existantes &#187; et dans son &#171; Discours d'Elberfeld &#187; ne cesse de louer le communisme pour son efficacit&#233; et sa rationalit&#233;. Pour son efficacit&#233;, puisque, avec les colonies communistes, &#171; nous voyons que la communaut&#233; des biens n'est pas du tout une impossibilit&#233;, mais que toutes ces exp&#233;riences ont parfaitement r&#233;ussi &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Description de colonies communistes surgies ces derniers temps et encore (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Pour sa rationalit&#233;, quand, &#224; un&lt;i&gt; &#171; mode de production inconscient, contraire &#224; la raison, livr&#233; au hasard &#187;&lt;/i&gt;, Engels oppose une &lt;i&gt;&#171; organisation rationnelle de la commune &#187;&lt;/i&gt;, telle qu'on peut la d&#233;couvrir dans &lt;i&gt;&#171; les &#339;uvres des socialistes anglais et en partie celles de Fourier &#187;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Esquisse d'une critique de l'&#233;conomie politique, 10/18, p. 49-51.&#034; id=&#034;nh5-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; (ou quand au &lt;i&gt;&#171; monde de la libre-concurrence &#187;&lt;/i&gt;, o&#249; &#171; &lt;i&gt; il n'est pas question d'organisation rationnelle &#187;&lt;/i&gt;, le m&#234;me Engels oppose &lt;i&gt;&#171; la soci&#233;t&#233; sens&#233;ment organis&#233;e &#187;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Discours d'Elberfeld &#187;, in Dangeville, Utopisme et communaut&#233; de l'avenir, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ). Et ce jeune homme, &#224; bien des &#233;gards, devance Marx quand il r&#233;dige son &lt;i&gt;Esquisse d'une critique de l'&#233;conomie politique&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;La Situation de la classe laborieuse en Angleterre&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est avec ce jeune homme press&#233; qui s&#233;journe dans les parages de l'utopie, plus encore peut-&#234;tre que dans les parages de la philosophie, qu'un expos&#233; sur les rapports entre Engels et l'utopie devrait commencer. Mais, ayant &#224; parler du &#171; l&#233;gataire et du th&#233;oricien du marxisme &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour reprendre le titre de la s&#233;ance du colloque au cours de laquelle fut (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, je n'&#233;voquerai de sa jeunesse que pour m&#233;moire - pour v&#233;rifier ou rectifier la m&#233;moire de l'homme parvenu &#224; maturit&#233;. C'est en effet sur le sens et le statut de &lt;i&gt;Socialisme utopique et Socialisme scientifique&lt;/i&gt; que portera mon intervention : sur une brochure, il faut le rappeler, bricol&#233;e &#224; partir des chapitres d'un ouvrage - &lt;i&gt;L'Anti-D&#252;hring&lt;/i&gt; - destin&#233; &#224; une pol&#233;mique circonstancielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucun livre ne peut &#234;tre livr&#233; avec son mode d'emploi ; aucun mode d'emploi ne suffirait d'ailleurs &#224; emp&#234;cher les autres. Mais la brochure d'Engels a fait l'objet de tant de d&#233;clarations de fid&#233;lit&#233; empress&#233;e et de tant de t&#233;moignages de compassion attrist&#233;e que nous sommes invit&#233;s &#224; la m&#233;fiance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux pour qui la proclamation de la science enfin trouv&#233;e tenait lieu d'examen de ses fondements ont trac&#233; au plus court : cette science &#224; ce point singuli&#232;re qu'elle est appel&#233;e &#224; fonder- ce n'est quand m&#234;me pas rien ! - un communisme r&#233;volutionnaire, ils l'ont rabattue sur un positivisme m&#226;tin&#233; de dialectique, avant de la faire basculer dans un scientisme d&#233;nu&#233; de toute dialectique. &#192; ce rapide portrait, on aura reconnu les fondateurs d'orthodoxie, press&#233;s de dilapider l'h&#233;ritage pour asseoir leur autorit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, si l'ouvrage d'Engels est bien cette &#171; Introduction au socialisme scientifique &#187; que salue Marx dans son &lt;i&gt;Avant-propos&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Socialisme utopique et socialisme scientifique, &#233;dition bilingue, &#233;d. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/i&gt;, c'est dans l'exacte mesure o&#249; le devenir scientifique du socialisme &#233;gale son devenir dialectique : toute la force de la d&#233;monstration d'Engels tient dans cette affirmation qui pose, nous le savons bien, autant de probl&#232;mes qu'elle en r&#233;sout, mais qui pose les probl&#232;mes sur leur v&#233;ritable terrain. Autrement dit, c'est la dialectique qui permettrait de se d&#233;faire de l'utopie abstraite, c'est la dialectique qui permettrait de s'ouvrir &#224; l'utopie concr&#232;te ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc &#224; contresens que l'on d&#233;plore, d'un autre c&#244;t&#233;, tant&#244;t un scientisme &#224; courte vue, comme le fait Sorel, qui confond le texte d'Engels et son destin orthodoxe, tant&#244;t son absence de chaleur utopique. Il faut pourtant prendre Engels au mot quand il renvoie &lt;i&gt;&#171; les regrattiers livresques &#187; &lt;/i&gt; &#224; leurs &#233;tudes, et ajoute : &lt;i&gt;&#171; Laissons les faire valoir la sup&#233;riorit&#233; de leur esprit pos&#233; en face de telles &#034;folies&#034;. Nous pr&#233;f&#233;rons nous r&#233;jouir des germes d'id&#233;es de g&#233;nie et des id&#233;es de g&#233;nie qui percent partout sous l'enveloppe fantastique et auxquels ces philistins sont aveugles &#187;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;op.cit., p. 9.&#034; id=&#034;nh5-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Si Engels abandonne aux philistins la critique des extravagances des fondateurs, c'est peut-&#234;tre parce qu'il pressent que les philistins ne vont pas manquer du c&#244;t&#233; des marxistes eux-m&#234;mes. Si Engels pr&#233;f&#232;re se r&#233;jouir des id&#233;es g&#233;niales, c'est qu'il n'a pas oubli&#233; l'enthousiasme du jeune homme press&#233; qui saluait, parfois sans grand discernement, toutes les id&#233;es des utopistes qui pouvaient concourir &#224; un projet d'&#233;mancipation totale. Le vieil Engels se souvient du jeune Engels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand, en 1877, Engels trouve chez Saint-Simon, &lt;i&gt;&#171; une largeur de vue g&#233;niale &#187;&lt;/i&gt;, il se souvient peut-&#234;tre d'avoir salu&#233; d&#232;s 1843, ses &lt;i&gt;&#171; &#233;clairs de g&#233;nie &#187;&lt;/i&gt;, mais sans pouvoir mentionner pr&#233;cis&#233;ment lesquels. Si, en 1877, l'&#233;loge est plus circonstanci&#233;, Engels doit s'y reprendre &#224; deux fois pour le r&#233;diger...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, quand Engels salue le g&#233;nie de Fourier, il se souvient certainement sans r&#233;ticences de son enthousiasme de jeunesse. De Fourier, en 1843, il retient &lt;i&gt;&#171; le grand axiome de la philosophie sociale &#187;&lt;/i&gt; - la satisfaction des besoins de tous par le libre exercice des inclinations &#224; l'activit&#233; de chacun ; il rel&#232;ve la d&#233;monstration selon laquelle &lt;i&gt;&#171; travail et jouissance peuvent s'identifier &#187;&lt;/i&gt; ; il loue la reconnaissance de la n&#233;cessit&#233; de l'association, bien qu'il critique d'embl&#233;e le refus de Fourier d'abolir la propri&#233;t&#233; priv&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jusqu'ici nous avons pris pour r&#233;f&#233;rence l'article de 1843 intitul&#233; &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les textes ult&#233;rieurs abondent en annexions explicitement ou implicitement revendiqu&#233;es, en particulier sur l'ali&#233;nation du travail et son &#233;mancipation, sur l'ali&#233;nation des deux sexes et l'&#233;mancipation des femmes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'&#233;loge fouri&#233;riste du &#171; travail attrayant &#187; transpara&#238;t, par exemple, dans (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;i&gt;Socialisme utopique et socialisme scientifique &lt;/i&gt;r&#233;p&#232;te tout cela et le prolonge&lt;i&gt;.&lt;/i&gt; Mais l'on n'a peut-&#234;tre pas assez soulign&#233; que, dans un texte centr&#233; sur le r&#244;le de la dialectique dans le d&#233;passement de l'utopie, Engels n'h&#233;site pas &#224; dire que &lt;i&gt;&#171; Fourier...manie la dialectique avec la m&#234;me ma&#238;trise que son contemporain Hegel &#187;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;SUSS, op.cit., p. 103.&#034; id=&#034;nh5-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, d&#232;s 1843, Engels ne tarit pas d'&#233;loges sur les projets et les r&#233;alisations d'Owen, qu'il s'agisse de ses exp&#233;riences communautaires ou des projets d'immeubles correspondants, d&#233;crits avec chaleur dans le &lt;i&gt;Discours d'Elberfeld&lt;/i&gt;. L'enthousiasme d'Engels pour Owen n'a pas faibli avec le temps. Enthousiasme qui peut m&#234;me para&#238;tre incongru, pour qui se souvient que la critique des utopies par Marx et Engels exclut les programmes d&#233;taill&#233;s et les prescriptions doctrinaires, quand on d&#233;couvre cette proclamation : &lt;i&gt;&#171; Dans son plan d&#233;finitif d'avenir, l'&#233;laboration technique des d&#233;tails est faite avec une telle comp&#233;tence que, une fois admise la m&#233;thode de r&#233;forme sociale d'Owen, il y a peu de chose &#224; dire contre le d&#233;tail de l'organisation, m&#234;me du point de vue technique &#187;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;SUSS,, op.cit., p. 111. Comment concilier cet &#233;nonc&#233; avec celui qui figure (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoi qu'il en soit, et pour nous en tenir &#224; notre brochure, il est clair que le courant chaud de l'utopie concr&#232;te parcourt l'examen des fondateurs du socialisme qui sont rest&#233;s enferm&#233;s dans l'utopie abstraite. La force consid&#233;rable du texte d'Engels repose sur le pari de faire tenir ensemble dialectique et utopie : c'est &#224; ce titre, avec tous les risques du genre, un texte fondateur. Mais si le triomphe proclam&#233; de la dialectique n'alt&#232;re pas l'enthousiasme pour l'utopie, d'o&#249; vient alors que nos trois chapitres de &lt;i&gt;L'Anti-D&#252;hring&lt;/i&gt; fassent probl&#232;me ? Sans doute moins du contenu qu'ils exposent que du statut qu'on leur accorde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exemple du jeune Engels le montre : le passage par l'utopie, fut-elle la plus abstraite, est n&#233;cessaire au d&#233;veloppement de la science. S'agit-il d'une anecdote biographique ou d'un imp&#233;ratif th&#233;orique ? Et dans la seconde hypoth&#232;se, n'existe-t-il pas un moment utopique indispensable &#224; cette &lt;i&gt;&#171; autre fa&#231;on de faire science &#187;&lt;/i&gt;, qu'&#233;voque Daniel Bensa&#239;d dans son livre r&#233;cent ?&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Daniel Bensa&#239;d, Marx, l'intempestif, Fayard, 1995.&#034; id=&#034;nh5-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Et ce qui fut sans doute vrai pour Marx a-t-il cess&#233; de l'&#234;tre du jour o&#249;, pour reprendre l'expression d'Engels, &lt;i&gt;&#171; le socialisme est devenu une science, qu'il s'agit maintenant d'&#233;laborer dans tous ses d&#233;tails et connexions &#187;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;SUSS, op.cit.,. p. 137.&#034; id=&#034;nh5-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ? Toutes ces questions restent sans r&#233;ponse dans la brochure d'Engels. Mieux : on s'interdit de les poser quand cette brochure est prise comme v&#233;rit&#233; ultime, exhaustive et d&#233;finitive, du travail th&#233;orique de Marx - une d&#233;claration testamentaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit pour s'en convaincre de s'attarder sur les discordances que l'on peut constater entre les &#233;nonc&#233;s de notre pseudo-testament et ceux des ouvrages ant&#233;rieurs d'Engels et surtout de Marx : ils r&#233;v&#232;lent une trajectoire complexe&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dont nous avons tent&#233; de suivre les d&#233;tours dans Cong&#233;dier l'utopie ? (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une trajectoire complexe&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quelle part les fondateurs ont-ils pris au devenir mat&#233;rialiste du socialisme, au devenir critique de l'&#233;conomie politique, au devenir prol&#233;tarien de la th&#233;orie ? Triple question : de fondement, de m&#233;thode, de position. Les r&#233;ponses de Marx et Engels de 1844 &#224; 1848 m&#233;ritent d'&#234;tre rappel&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; son &lt;i&gt;fondement&lt;/i&gt; mat&#233;rialiste, rep&#233;r&#233; par les fondateurs, que le socialisme doit sa valeur th&#233;orique. &lt;i&gt;La Sainte Famille&lt;/i&gt;, dans un texte d&#233;sormais classique, montre comment les socialistes et les communistes, en h&#233;ritiers du mat&#233;rialisme fran&#231;ais, ont pris part au devenir mat&#233;rialiste de la science, que sanctionne la convergence entre le socialisme et l'humanisme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La Sainte Famille, &#233;ditions sociales, 1972, p. 151 sq.&#034; id=&#034;nh5-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Pourtant, Marx ne manque pas de souligner discr&#232;tement que, &#224; la diff&#233;rence du mat&#233;rialisme fran&#231;ais, le mat&#233;rialisme allemand est, &#224; la suite du combat qu'il a d&#251; soutenir contre l'id&#233;alisme sp&#233;culatif h&#233;g&#233;lien, un &#171; mat&#233;rialisme, &lt;i&gt;d&#233;sormais achev&#233; par le travail de la sp&#233;culation elle-m&#234;me&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;op.cit., p. 152.&#034; id=&#034;nh5-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une critique implicite que Marx pr&#233;cise, en la retournant contre Feuerbach lui-m&#234;me, dans&lt;i&gt; Les Th&#232;ses de Feuerbach&lt;/i&gt; : les limites du mat&#233;rialisme initial sont celles d'un &lt;i&gt;mat&#233;rialisme intuitif&lt;/i&gt; qui, &#224; la diff&#233;rence du &lt;i&gt;mat&#233;rialisme pratique&lt;/i&gt;, est incapable de saisir la dimension pratique de la r&#233;alit&#233; et donc les conditions de sa transformation. Faute d'inclure l'activit&#233; humaine (et particuli&#232;rement l'activit&#233; r&#233;volutionnaire) dans la compr&#233;hension du mat&#233;rialisme, on s'expose, ou bien &#224; une attitude contemplative (c'est le cas de Feuerbach), ou bien &#224; une posture doctrinaire (commune aux mat&#233;rialistes du 18e si&#232;cle et aux utopistes). Mais le fondement mat&#233;rialiste des socialismes utopiques n'en marquent pas moins, selon Marx, un ind&#233;niable progr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; sa &lt;i&gt;m&#233;thode &lt;/i&gt;que la critique de l'&#233;conomie politique doit d'&#234;tre devenue scientifique. &#192; ce devenir scientifique, il peut sembler, de prime abord, que les premi&#232;res formes du socialisme et du communisme ont pris une part d&#233;cisive. Dans &lt;i&gt;La Sainte Famille&lt;/i&gt;, Marx attribue &#224; Proudhon l'id&#233;e - inspir&#233;e de Hegel - selon laquelle &lt;i&gt;&#171; les erreurs sont des degr&#233;s de la science &#187;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La Sainte famille, op.cit., p. 35.&#034; id=&#034;nh5-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il souligne que chaque critique de l'&#233;conomie politique est rendue possible par la pr&#233;c&#233;dente et la d&#233;passe, au point que les travaux, r&#233;put&#233;s utopiques, de Fourier et de Saint-Simon sont des moments historiques du d&#233;veloppement scientifique - du devenir scientifique de la critique de l'&#233;conomie politique : &lt;i&gt;&#171; L'ouvrage de Proudhon est donc scientifiquement d&#233;pass&#233; par la critique de l'&#233;conomie politique, y compris de l'&#233;conomie politique telle qu'elle appara&#238;t dans la conception de Proudhon. Mais ce travail n'est devenu possible que gr&#226;ce &#224; Proudhon lui-m&#234;me, tout comme la critique de Proudhon suppose la critique du syst&#232;me mercantiliste par les physiocrates, celle des physiocrates par Adam Smith, celle d'Adam Smith par Ricardo, ainsi que les travaux de Fourier et de Saint-Simon &#187;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La Sainte famille, op.cit., p. 41-42.&#034; id=&#034;nh5-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, dans &lt;i&gt;Mis&#232;re de la Philosophie, &lt;/i&gt;les limites - relativis&#233;es jusque l&#224; au regard des m&#233;rites - viennent au premier plan : les premi&#232;res critiques de l'&#233;conomie politique quand elles s'opposent &#224; une totalit&#233; dont elles ne saisissent pas l'encha&#238;nement et &#224; des contradictions dont elles ne comprennent pas la gen&#232;se se condamnent &#224; l'utopie&lt;i&gt;.&lt;/i&gt; La rupture avec Proudhon est consomm&#233;e ; les socialistes ricardiens - qui contestent la conception de Ricardo sur don propre terrain - sont mieux trait&#233;s, bien qu'ils c&#232;dent &#224; une interpr&#233;tation utopique d'&#233;conomie politique, qui pr&#233;cis&#233;ment manque le point de vue de la totalit&#233; qui fait la force de la conception de Ricardo. Mais il n'en demeure pas moins que, pour Marx, les utopistes ont ouvert la voie de la critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est enfin &#224; leur&lt;i&gt; position&lt;/i&gt; - et plus exactement &#224; leur position de classe - que les utopistes doivent de s'inscrire dans le devenir prol&#233;tarien de la th&#233;orie. Les &#233;crits de 1844-1845 multiplient les &#233;loges qui vont dans ce sens : &#233;loge de Weitling et de &#171; la sup&#233;riorit&#233; th&#233;orique du prol&#233;tariat allemand &#187;, &#233;loge de Proudhon et de son &#171; premier manifeste scientifique du prol&#233;tariat &#187;, &#233;loge des &#171; cr&#233;ations intellectuelles &#187; des ouvriers fran&#231;ais et anglais&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Respectivement, dans les &#171; Critiques en marges de l'article &#8220;le Roi de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et dans la &lt;i&gt;Sainte-Famille&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;op.cit.,p. 53 et p. 28.&#034; id=&#034;nh5-20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;i&gt;Mis&#232;re de la Philosophie&lt;/i&gt; confirme se devenir prol&#233;tarien : &lt;i&gt;&#171; De m&#234;me que les &#233;conomistes sont les repr&#233;sentants scientifiques de la classe bourgeoise, de m&#234;me les socialistes et les communistes sont les th&#233;o&#172;riciens de la classe prol&#233;taire &#187;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mis&#232;re de la Philosophie, &#233;ditions Sociales, p. 133.&#034; id=&#034;nh5-21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ces &#233;loges ne doivent pas masquer une r&#233;alit&#233; plus complexe qui est progressivement mise &#224; jour. En raison du faible d&#233;veloppement des antagonismes de classe, et bien qu'ils puissent se pr&#233;valoir de la d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts de la classe ouvri&#232;re, les utopistes dissolvent la d&#233;fense de ces int&#233;r&#234;ts dans la mesure o&#249; ils pr&#233;tendent repr&#233;senter directement les int&#233;r&#234;ts de l'humanit&#233; dans son ensemble. Sans doute les socialistes et les communistes sont-ils &lt;i&gt;&#171; les th&#233;oriciens de la classe prol&#233;taire &#187;&lt;/i&gt;, puisqu'ils se sont prioritairement int&#233;ress&#233;s &#224; son sort, mais les premiers d'entre eux &lt;i&gt;&#171; ne sont que des utopistes &#187;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;ibidem&#034; id=&#034;nh5-22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusque l&#224; l'&#233;volution de Marx et d'Engels n'a rien d'&#233;nigmatique. Sch&#233;matisons. Les premi&#232;res &#233;valuations, jusqu'&#224; &lt;i&gt;La Sainte Famille&lt;/i&gt;, sont contemporaines de&lt;i&gt; l'adoption &lt;/i&gt;du communisme r&#233;volutionnaire : la perspective dominante est celle du&lt;i&gt; devenir socialiste de la science. &lt;/i&gt;Les secondes &#233;valuations, des &lt;i&gt;Th&#232;ses sur Feuerbach&lt;/i&gt; au &lt;i&gt;Manifeste &lt;/i&gt;sont contemporaines de &lt;i&gt;la fondation &lt;/i&gt;du communisme r&#233;volutionnaire : la perspective dominante est celle d'un &lt;i&gt;devenir scientifique du socialisme&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Progressivement, la premi&#232;re perspective s'efface devant la seconde. &lt;i&gt;Le devenir socialiste de la science &lt;/i&gt;qui accomplit le d&#233;passement de l'&#233;conomie politique et de la philosophie fait ressortir la pertinence th&#233;orique des critiques socialistes de l'&#233;conomie politique et des fondements mat&#233;rialistes de leurs projets : la rel&#232;ve du point de vue de classe de la bourgeoisie par le point de vue de classe du prol&#233;tariat. &lt;i&gt;Le devenir scientifique du socialisme &lt;/i&gt;qu'appelle le d&#233;veloppement du socialisme, au contraire, fait ressortir les carences th&#233;oriques d'une science qui pr&#233;tend s'&#233;tablir comme fondement du processus historique et assume, en cons&#233;quence, une posture dogmatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont ces limites que trace le concept d'utopie quand, en 1847, son emploi vise les premi&#232;res formes du socialisme et du communisme - &lt;i&gt;pour la premi&#232;re fois&lt;/i&gt; (il faut le souligner) dans un &#233;crit public de Marx : &lt;i&gt;Mis&#232;re de la Philosophie&lt;/i&gt;. Plus exactement, l'existence de ces limites est ent&#233;rin&#233;e par une distinction nouvelle, du moins d'un point de vue s&#233;mantique - la distinction entre science doctrinaire et science r&#233;volutionnaire : les formes du socialisme et du communisme, dans la mesure o&#249; elles ne parlent pas seulement la langue de la pratique, mais parlent la langue de la th&#233;orie et pr&#233;tendent m&#234;me se fonder sur une science sociale, rel&#232;vent d'une science doctrinaire qui doit &#234;tre d&#233;pass&#233;e par son devenir r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les dimensions scientifiques des utopies ne sont pas omises pour autant, la contribution des utopistes au d&#233;veloppement de la science n'est pas n&#233;glig&#233;e, leur r&#244;le dans le d&#233;veloppement de la critique reste fortement valoris&#233;, comme on peut le voir dans le &lt;i&gt;Manifeste du Parti Communiste.&lt;/i&gt; Il n'en va plus exactement de m&#234;me dans &lt;i&gt;Socialisme utopique et socialisme scientifique&lt;/i&gt; : d'abord parce que ce texte n'&#233;pouse pas le mouvement d'&#233;laboration de la th&#233;orie, mais en propose une r&#233;capitulation.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un bilan r&#233;capitulatif&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le titre m&#234;me de sa version allemande - &lt;i&gt;Le d&#233;veloppement du socialisme de l'utopie &#224; la science&lt;/i&gt; - est moins r&#233;duc&#172;teur que le titre initial de la brochure en fran&#231;ais. Il reste que le socialisme est devenu une science. Comment ? &lt;i&gt;&#171; Le socialisme est devenu une science, qu'il s'agit d'&#233;laborer dans tous ses d&#233;tails et ses connexions &#187;&lt;/i&gt; gr&#226;ce &#224; deux &lt;i&gt;&#171; d&#233;couvertes &#187; &lt;/i&gt; de Marx : &lt;i&gt;&#171; la conception mat&#233;rialiste de l'histoire et la r&#233;v&#233;lation du myst&#232;re de la production capitaliste au moyen de la plus-value &#187;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Socialisme utopique et socialisme scientifique, &#233;dition bilingue, &#233;d. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Or, &#224; suivre l'expos&#233; d'Engels, ces deux d&#233;couvertes ne doivent rien au &#171; socialisme utopique &#187;. Est-ce &#224; dire que, pour cette raison, celui-ci ne joue aucun r&#244;le th&#233;orique dans la naissance du socialisme scientifique ? Nous retrouvons ici nos trois questions : de fondement, de m&#233;thode, de position.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conception mat&#233;rialiste de l'histoire est-elle redevable de sa fondation, en d&#233;pit de leur &lt;i&gt;mat&#233;rialisme inachev&#233;&lt;/i&gt;&lt;strong&gt;,&lt;/strong&gt; &#224; la contribution des utopistes ? &#192; l'heure des bilans, dans &lt;i&gt;Socialisme utopique et socialisme scientifique&lt;/i&gt;, rien n'est moins s&#251;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi que le montre la composition m&#234;me du deuxi&#232;me chapitre, Engels explique la naissance du socialisme scientifique par un double passage - de la m&#233;taphysique &#224; la dialectique, de l'id&#233;alisme au mat&#233;rialisme. Mais si Engels souligne que c'est la conception mat&#233;rialiste de l'histoire, forte du recours &#224; la dialectique, qui distingue le socialisme scientifique du socialisme utopique, c'est pour &lt;i&gt;&#233;vacuer la part directement prise, avec leurs limites, par les utopistes &#224; la fondation de cette conception.&lt;/i&gt; Il se borne en effet &#224; noter leur incompatibilit&#233; : &lt;i&gt;&#171; Le socialisme ant&#233;rieur &#233;tait tout aussi&lt;i&gt; incompatible &lt;/i&gt;avec cette conception mat&#233;rialiste de l'histoire que la conception de la nature du mat&#233;rialisme fran&#231;ais l'&#233;tait avec la dialectique et la science moderne de la nature &#187;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;op.cit., p. 135.&#034; id=&#034;nh5-24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce jugement lapidaire contraste avec l'expos&#233; que Marx proposait dans &lt;i&gt;La Sainte Famille&lt;/i&gt;. Et quand Engels, dans l'&lt;i&gt;Introduction&lt;/i&gt; &#224; la premi&#232;re &#233;dition anglaise, cite des passages de &lt;i&gt;La Sainte Famille&lt;/i&gt;, non seulement ceux-ci sont pr&#233;sent&#233;s de telle sorte que l'origine fran&#231;aise du mat&#233;rialisme est relativis&#233;e&lt;i&gt;, &lt;/i&gt;mais surtout ils sont&lt;i&gt; amput&#233;s de tout ce qui concerne la liaison au socialisme&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;in op.cit., p. 25-3.&#034; id=&#034;nh5-25&#034;&gt;25&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La critique de l'&#233;conomie politique est-elle encore, en fin de parcours, inscrite, en d&#233;pit d'une&lt;i&gt; m&#233;thode entrav&#233;e&lt;/i&gt;, dans le prolongement de la critique des &#171; fondateurs de syst&#232;mes &#187; ? On peut le penser. En effet, si Marx a avalis&#233; l'expos&#233; tronqu&#233; de l'histoire du mat&#233;rialisme, sans laisser une &#233;tude sur le m&#234;me terrain et de la m&#234;me p&#233;riode dont il serait l'auteur, la situation ici n'est pas identique : Marx, dans les &lt;i&gt;Th&#233;ories sur la plus-value&lt;/i&gt;, mesure l'&#233;conomie politique et son histoire &#224; la m&#233;thode et aux r&#233;sultats de son propre travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette optique, la valorisation des socialistes ricardiens, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'ils sont les successeurs de l'&#233;conomie politique classique, est confirm&#233;e, comme on peut le voir dans la partie consacr&#233;e &#224; &#171; l'opposition aux &#233;conomistes &#187;. Cette partie est justement limit&#233;e aux auteurs socialistes qui &lt;i&gt;&#171; adoptent le point de vue de l'&#233;conomie politique bourgeoise&lt;/i&gt; &#187; ou qui &lt;i&gt;&#171; la combattent de son propre point de vue &#187;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-26&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Th&#233;ories sur la plus-value, &#233;d. Sociales, t.1 p. 401.&#034; id=&#034;nh5-26&#034;&gt;26&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; - opposition que, en raison de ces crit&#232;res, Marx distingue de l'opposition des fondateurs&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-27&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Th&#233;ories sur la plus-value, &#233;d. sociales, t.3 p. 280.&#034; id=&#034;nh5-27&#034;&gt;27&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; dont la rel&#233;gation est patente. Il va de soi, que dans une &lt;i&gt;&#171; histoire rigoureusement scientifique &#187;&lt;/i&gt;, pour reprendre une expression que Marx emploie &#224; propos de Proudhon&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-28&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lettre &#224; J. B. Schweitzer du 24-1-1865 (dans Mis&#232;re de la philosophie, p. 184).&#034; id=&#034;nh5-28&#034;&gt;28&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, Saint-Simon, Fourier et Proudhon n'ont pas leur place : ils n'ont en rien &#233;clair&#233; la th&#233;orie de la plus-value. Du m&#234;me coup, &lt;i&gt;la critique de l'&#233;conomie politique&lt;/i&gt; semble &#234;tre n&#233;e, elle aussi, sans la participation des utopistes : il appara&#238;t que, pour Marx lui-m&#234;me, le bilan tir&#233; dans la perspective terminale du devenir scientifique du socialisme menace d'annuler les enseignements retenus dans la perspective initiale du devenir socialiste de la science.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, doit-on reconna&#238;tre, qu'en d&#233;pit d'une &lt;i&gt;position ambigu&#235;&lt;/i&gt;, le socialisme des fondateurs participent au devenir prol&#233;tarien de la science ? Cette ambigu&#239;t&#233; est clairement soulign&#233;e dans le &lt;i&gt;Manifeste &lt;/i&gt; :&lt;i&gt; &#171; Ils ont certes conscience de d&#233;fendre dans leurs plans les int&#233;r&#234;ts de la classe ouvri&#232;re avant tout (...). Mais la forme rudimentaire de la lutte des classes ainsi que leur propre position sociale les portent &#224; se consid&#233;rer comme bien au-dessus de tout antagonisme de classes. Ils d&#233;sirent am&#233;liorer la situation de tous les membres de la soci&#233;t&#233; m&#234;me des plus privil&#233;gi&#233;s&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-29&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Manifeste du parti communiste, &#233;dition bilingue, &#233;d. Sociales, p. 111.&#034; id=&#034;nh5-29&#034;&gt;29&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;i&gt;. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cette ambigu&#239;t&#233; qui fera dire &#224; Engels : &lt;i&gt;&#171; Ils ne se donnent pas comme les repr&#233;sentants des int&#233;r&#234;ts du prol&#233;tariat que l'histoire a engendr&#233; dans l'intervalle. Comme les philosophes de l'&#232;re des Lumi&#232;res, ils veulent affranchir non pas en premier lieu une classe d&#233;termin&#233;e, mais imm&#233;diatement l'humanit&#233; enti&#232;re &#187;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-30&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Socialisme utopique et socialisme scientifique, &#233;dition bilingue, &#233;d. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-30&#034;&gt;30&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Si le constat est exact, la pr&#233;sentation t&#233;moigne, du moins dans ce passage, d'un net changement de ton. Un premier glissement est patent : alors que Marx affirme qu'ils ont conscience de d&#233;fendre les int&#233;r&#234;ts du prol&#233;tariat avant tout, Engels souligne que ce n'est pas en premier lieu une classe d&#233;termin&#233;e qu'ils veulent affranchir. Un second glissement en d&#233;coule : alors que Marx met l'accent sur leur conscience de d&#233;fendre les int&#233;r&#234;ts du prol&#233;tariat, Engels insiste sur le fait qu'ils ne se donnent pas comme leurs repr&#233;sentants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'on se comprenne bien : il ne s'agit pas de d&#233;noncer dans le texte d'Engels je ne sais quelle falsification historique ou d&#233;figuration dogmatique ; car, dans la perspective du devenir scientifique du socialisme donn&#233; pour &#233;tabli (mais dans cette perspective uniquement), le bilan r&#233;trospectif trac&#233; ici est largement fond&#233;. Encore faut-il le prendre pour ce qu'il est, c'est-&#224;-dire partiel et provisoire : le tenir pour partiel, sinon c'est le marxisme de Marx que l'on mutile, du moins s'il est vrai que le chemin vers la v&#233;rit&#233; fait partie de la v&#233;rit&#233; ; le tenir pour provisoire, sinon c'est le destin du marxisme apr&#232;s Marx que l'on m&#233;conna&#238;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un bilan tronqu&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment expliquer, entre les textes de 1844 -1848 et la brochure d'Engels, l'existence de telles distorsions ? Quel sens faut&#8212;il leur accorder ? On ne peut s'en tirer par le simple constat de pr&#233;tendues incoh&#233;rences ou par le diagnostic d'une &#233;vidente &#233;volution. Il faut donc repartir de plus loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;valuations de la valeur scientifique des utopies varient avec les variations de la critique. C'est une question de perspective : progressivement, nous l'avons d&#233;j&#224; not&#233;, la perspective d'un devenir socialiste de la science s'efface devant la perspective d'un devenir scientifique du socialisme. Ce changement de perspective est doubl&#233; d'un second : progressivement, c'est dans une optique non plus prospective, mais r&#233;trospective qu'est prise l'&#233;valuation des fondateurs. On comprend alors pourquoi l'histoire que trace l'&#339;uvre de Marx ne correspond pas &#224; celle que retrace le texte d'Engels : ce dernier, &#224; l'heure des bilans, propose une histoire du passage &#224; la science qui s'op&#232;re &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt; l'&#339;uvre de Marx, mais qui ne co&#239;ncide pas avec l'histoire de ce passage tel qu'il figure &lt;i&gt;dans &lt;/i&gt;l'&#339;uvre de Marx. Mais s'il est vrai que le chemin vers la v&#233;rit&#233; fait partie de la v&#233;rit&#233;, c'est dans le mouvement de l'&#339;uvre qu'il convient de chercher le sens du r&#233;sultat. Il suffit de n&#233;gliger ce mouvement pour que la version d'Engels, d&#233;connect&#233;e de l'histoire r&#233;elle de la pens&#233;e de Marx, soit promue au rang d'histoire officielle. Et que cette histoire officielle soit, &#224; l'encontre m&#234;me du texte d'Engels, mise au service d'une canonisation du marxisme qui en d&#233;figure le sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il devrait pourtant &#234;tre ais&#233; de comprendre que l'on ne peut tenir le bilan partiel d'Engels pour une le&#231;on exhaustive. &#192; supposer qu'une telle le&#231;on existe, elle ne peut &#234;tre tir&#233;e qu'&#224; la condition de prendre le travail de Marx dans la totalit&#233; de ses dimensions et de son histoire. Une partie de cette le&#231;on semble n&#233;anmoins claire : &lt;i&gt;la distinction du socialisme utopique et du socialisme scientifique ne peut nullement avoir uniquement pour sens et pour fonction de l'exclusion de l'utopie au b&#233;n&#233;fice de la science.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/i&gt;Le d&#233;veloppement du socialisme de l'utopie &#224; la science n'est pas un simple passage, du moins si l'on veut dire que l'on passe d'un bord &#224; un autre (ou, pire, que l'on passe &#224; autre chose), mais un passage du socialisme utopique dans le socialisme scientifique, qui retient la continuit&#233; de ce qui change ou passe. Il ne s'agit d'un passage que dans la mesure o&#249; il s'agit d'un d&#233;passement : &lt;i&gt;il ne s'agit pas de la simple transmission d'un h&#233;ritage, mais de la r&#233;alisation d'un sauvetage&lt;/i&gt;, comme l'a amplement montr&#233; Miguel Abensour&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-31&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Miguel Abensour, Les formes de l'utopie socialiste et communiste. Essai sur (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-31&#034;&gt;31&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, si l'on ne retient que le bilan terminal propos&#233; par Engels et de ce bilan que la conclusion qu'il favorise, la science s'oppose &#224; l'utopie. Telle est en effet la conclusion qui s'impose &#224; ceux qui, d&#233;lib&#233;r&#233;ment ou non, ignorent le mouvement initial de l'&#233;laboration de Marx ; &#224; ceux qui n'en retiennent que les amorces de la critique ult&#233;rieure ; &#224; ceux qui annulent des &#233;valuations qui, ant&#233;rieures &#224; la science, seraient devenues caduques avec sa fondation. De la r&#233;jouissance &#224; laquelle nous convie Engels (autour des &lt;i&gt;&#171; des germes d'id&#233;es de g&#233;nie et des id&#233;es de g&#233;nie qui percent partout sous l'enveloppe fantastique &#187;&lt;/i&gt;), il ne reste que le reliquat : l'&#233;loge d'une anticipation de la science, mais d&#233;cr&#233;t&#233;e par la science.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette anticipation rev&#234;t alors une signification tr&#232;s particuli&#232;re. Les anticipations des utopistes ne sont pas des &lt;i&gt;contributions&lt;/i&gt;, mais de simples &lt;i&gt;pr&#233;monitions&lt;/i&gt; : &lt;i&gt;l'anticipation de la science ne joue alors aucun r&#244;le dans son &#233;laboration&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les utopies n'ont plus alors d'autre valeur que celle que l'on attribue aux souvenirs de l'enfance : et l'on se r&#233;jouit de leur immaturit&#233;, sensible au charme qu'elles d&#233;gagent, comme on se r&#233;jouit de l'enfance de l'humanit&#233; dans la contemplation de l'art grec. Mais les utopies ne sont pas des &#339;uvres d'art : les philistins sont de retour. On s'acquitte alors de la dette, avant de prendre cong&#233; ; on s'octroie un moment de nostalgie. On s'offre une r&#233;trospective sans prospective et sans perspective. &lt;i&gt;Ici on solde.&lt;/i&gt; Avant d'affirmer qu'entre la Science et l'utopie n'existe qu'&lt;i&gt;une opposition sans restes&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par l'opposition entre Science et Utopie, on accorde &#224; la th&#233;orie de Marx une &lt;i&gt;position d'autorit&#233;&lt;/i&gt; inexpugnable : elle seule sait reconna&#238;tre les h&#233;r&#233;sies (non scientifiques ou utopiques), et tracer ainsi les invariables fronti&#232;res de l'orthodoxie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, par l'opposition entre la Science et l'Utopie, on garantit &#224; la th&#233;orie de Marx une &lt;i&gt;position d'exclusivit&#233; &lt;/i&gt; : c'est &#224; elle que revient le monopole de la science et cette position de monopole devient le gage de sa scientificit&#233;. Dans l'optique monoth&#233;iste de l'orthodoxie, s'il existait plusieurs socialismes utopiques, il n'existe et ne peut exister qu'un seul socialisme scientifique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, par la victoire de la Science sur l'Utopie, est octroy&#233;e &#224; la th&#233;orie de Marx une &lt;i&gt;position d'&#233;ternit&#233;&lt;/i&gt; : le triomphe de la Science l'installe dans ses fronti&#232;res d&#233;finitives. La r&#233;sorption de la multiplicit&#233; des utopies dans l'unit&#233; de la Science met un terme final &#224; leur critique : le vaccin une fois inocul&#233;, la Science n'a besoin, pour gage de son immunit&#233;, que de simples rappels p&#233;riodiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La distinction du socialisme utopique et du socialisme scientifique n'a pas seulement pour fonction, quand elle est r&#233;duite &#224; l'exclusion r&#233;ciproque de la Science et de l'Utopie d'abriter un retour de la science doctrinaire que Marx s'&#233;tait donn&#233; pour t&#226;che de d&#233;passer : elle consacre, quand elle est r&#233;duite &#224; une anticipation univoque, une conception de l'histoire de la th&#233;orie, qui r&#233;duit le moment utopique &#224;&lt;i&gt; une pr&#233;monition sans lendemains dont le sens s'&#233;puise dans l'av&#232;nement de la science&lt;/i&gt;. Telle est du moins la le&#231;on qui s'impose si l'on tient le bilan d'Engels non comme un bilan provisoire, mais comme un bilan d&#233;finitif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le moment utopique serait une pr&#233;monition, et non une contribution : l'h&#233;ritage enregistr&#233; par Marx est ainsi d&#233;samorc&#233;. Pour r&#233;activer cet h&#233;ritage, il faut, au contraire, radicaliser le propos d'Engels : les utopies sont f&#233;condes, quand elles le sont, en raison de ce qu'elles d&#233;passent et non en raison de ce qu'elles anticipent, du moins si l'on s'en tient &#224; un usage fade de la notion d'anticipation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le moment utopique, de surcro&#238;t, serait une pr&#233;monition sans lendemains : le sauvetage op&#233;r&#233; par Marx est ainsi dissimul&#233;. Or la le&#231;on des utopies qui ont &#233;puis&#233; leur fonction, ce n'est pas que la fonction utopique est &#233;puis&#233;e. Press&#233; de tirer le bilan, on en rate la moiti&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si Engels prononce pr&#233;cipitamment la d&#233;ch&#233;ance th&#233;orique de l'utopie, c'est qu'il est convaincu, avec Marx, de sa prochaine d&#233;ch&#233;ance historique. Force est de reconna&#238;tre que si le d&#233;p&#233;rissement de l'utopie des fondateurs comme de leurs successeurs sectaires et petit-bourgeois s'est effectu&#233; conform&#233;ment au pronostic de Marx et Engels. Mais il est loin d'avoir uniform&#233;ment signal&#233; les progr&#232;s de l'&#233;mancipation et la fin de toute utopie : le diagnostic d'une d&#233;ch&#233;ance th&#233;orique et le pronostic d'une d&#233;ch&#233;ance historique de l'utopie abstraite ne permettent de comprendre ni le retour toujours funeste de l'utopie doctrinaire au sein du marxisme, ni la relance parfois f&#233;conde des utopies alternatives en marge du marxisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le retour massif de l'utopie doctrinaire au c&#339;ur du marxisme stalinis&#233; ne se laisse pas r&#233;duire aux retours temporaires envisag&#233;s par Marx, ni aux retours n&#233;cessaires, &#233;voqu&#233;s par Lukacs, qui tous deux jugeaient ces retours dangereux mais fragiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les retours insistants des utopies alternatives, ne se laissent pas comprendre seulement comme des retours fragmentaires, salu&#233;s par Ernst Bloch, qui les comprenait comme des contributions accessoires &#224; une utopie globale mais concr&#232;te, enferm&#233;e dans le communisme de Marx.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On l'a compris : la promesse d'une d&#233;ch&#233;ance historique et th&#233;orique de l'utopie n'est peut &#234;tre que le revers d'une promesse utopique investie dans et par l'histoire : une utopie promise qui, insistante dans l'&#339;uvre de Marx, n'a cess&#233; d'&#233;garer ses successeurs ; une utopie chim&#233;rique qui d&#233;tourne de l'utopie strat&#233;gique dont Marx lui-m&#234;me trace les contours. Alors nous n'aurions pas fini de r&#233;gler les comptes avec l'utopie constitutive, pour le meilleur et pour le pire, de la th&#233;orie de Marx. L'h&#233;ritage, imp&#233;rativement, doit &#234;tre filtr&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-32&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le sauvetage du socialisme inscrit dans ses premi&#232;res formes n'est pas (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-32&#034;&gt;32&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'h&#233;ritage, ind&#233;finiment, devra &#234;tre redistribu&#233; - sans garantie d'un marxisme authentifi&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je peux alors, provisoirement, conclure : la brochure d'Engels n'a pas plus valeur de testament de Marx qu'elle n'a valeur de testament politique d'Engels. Si Engels fut bien &#171; l&#233;gataire et th&#233;oricien du marxisme &#187;, force est d'admettre que son h&#233;ritage, comme le n&#244;tre, n'est pr&#233;c&#233;d&#233; d'aucun testament.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Henri Maler&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Source&lt;/strong&gt; : &#171; Engels et l'utopie. Un testament apocryphe : &#8220;Socialisme utopique et socialisme scientifique&#8221; &#187;, dans &lt;i&gt;Friedrich Engels, savant et r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt;, P.U.F, 1997 (actes du colloque tenu &#224; l'Universit&#233; de Nanterre, 17-18 octobre 1995).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb5-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sauf mention contraire, la pagination des &#339;uvres cit&#233;es renvoie aux &#201;ditions sociales, en &#233;dition bilingue de pr&#233;f&#233;rence.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Description de colonies communistes surgies ces derniers temps et encore existantes &#187;, in Dangeville, &lt;i&gt;Utopisme et communaut&#233; de l'avenir&lt;/i&gt;, Maspero, p. 59-78.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Esquisse d'une critique de l'&#233;conomie politique&lt;/i&gt;, 10/18, p. 49-51.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Discours d'Elberfeld &#187;, in Dangeville, &lt;i&gt;Utopisme et communaut&#233; de l'avenir&lt;/i&gt;, Maspero, p. 27-55.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pour reprendre le titre de la s&#233;ance du colloque au cours de laquelle fut pr&#233;sent&#233;e cette contribution.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Socialisme utopique et socialisme scientifique&lt;/i&gt;, &#233;dition bilingue, &#233;d. Sociales p. 4&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;op.cit., p. 9.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jusqu'ici nous avons pris pour r&#233;f&#233;rence l'article de 1843 intitul&#233; &#171; Progr&#232;s de la r&#233;forme sociale sur le continent &#187;, in Dangeville&lt;i&gt;, Les utopistes&lt;/i&gt;, Maspero, pp. 75-78.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L'&#233;loge fouri&#233;riste du &#171; travail attrayant &#187; transpara&#238;t, par exemple, dans cette phrase de &lt;i&gt;La situation de la classe laborieuse en Angleterre&lt;/i&gt; : &lt;i&gt;&#171; Si l'activit&#233; productive libre est le plus grand plaisir que nous connaissions, le travail forc&#233; est la torture la plus cruelle, la plus d&#233;gradante &#187;&lt;/i&gt; op.cit., p. 165). La critique fouri&#233;riste de l'ali&#233;nation des deux sexes est &#224; peine d&#233;marqu&#233;e dans un passage du m&#234;me ouvrage, stup&#233;fiant par sa radicalit&#233; et son ambivalence (op.cit., p. 194-195).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;SUSS, op.cit., p. 103.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;SUSS,, op.cit., p. 111. Comment concilier cet &#233;nonc&#233; avec celui qui figure notamment dans &lt;i&gt;La question du logement&lt;/i&gt; ? : &lt;i&gt;&#171; L'utopie n'est pas d'affirmer que les hommes ne seront pas lib&#233;r&#233;es des cha&#238;nes forg&#233;es par leur pass&#233; historique que si l'opposition entre la ville et la campagne est supprim&#233;e ; l'utopie commence au moment o&#249; l'on s'avise de prescrire, &#171; en partant des conditions existantes &#187; &lt;i&gt;la forme&lt;/i&gt; sous laquelle soit &#234;tre r&#233;solue telle ou telle opposition dans la soci&#233;t&#233; actuelle &#187;&lt;/i&gt;[[&lt;i&gt;La question du logement&lt;/i&gt;, &#233;ditions sociales, 1976, p. 114, soulign&#233; par Engels). La distorsion m&#233;riterait qu'on s'y arr&#234;te. Comme m&#233;riterait examen la continuit&#233; entre les utopistes et Engels autour de la th&#233;matique d'une organisation rationnelle de la soci&#233;t&#233; : qu'est-ce qui distingue la rationalit&#233; invoqu&#233;e au nom des Lumi&#232;res, et qu'Engels critique abondamment, et la rationalit&#233; revendiqu&#233;e au nom de l'histoire, et qui traverse toute l'&#339;uvre d'Engels alors qu'elle est nettement plus discr&#232;te chez Marx ?&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Daniel Bensa&#239;d, &lt;i&gt;Marx, l'intempestif&lt;/i&gt;, Fayard, 1995.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;SUSS, op.cit.,. p. 137.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dont nous avons tent&#233; de suivre les d&#233;tours dans &lt;i&gt;Cong&#233;dier l'utopie ? L'utopie selon Marx&lt;/i&gt;, L'Harmattan, 1994.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;La Sainte Famille&lt;/i&gt;, &#233;ditions sociales, 1972, p. 151 sq.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;op.cit., p. 152.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;La Sainte famille&lt;/i&gt;, op.cit., p. 35.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;La Sainte famille&lt;/i&gt;, op.cit., p. 41-42.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Respectivement, dans les &#171; Critiques en marges de l'article &#8220;le Roi de Prusse et la r&#233;forme sociale&#8221; &#187;[[&lt;i&gt;in&lt;/i&gt; J. Granjonc, &lt;i&gt;Les communistes allemands &#224; Paris&lt;/i&gt;, Maspero, p. 157&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;op.cit.,p. 53 et p. 28.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Mis&#232;re de la Philosophie&lt;/i&gt;, &#233;ditions Sociales, p. 133.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;ibidem&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Socialisme utopique et socialisme scientifique&lt;/i&gt;, &#233;dition bilingue, &#233;d. Sociales p. 137)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;op.cit., p. 135.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-25&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-25&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;25&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;in op.cit., p. 25-3.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-26&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-26&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-26&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;26&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Th&#233;ories sur la plus-value&lt;/i&gt;, &#233;d. Sociales, t.1 p. 401.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-27&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-27&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-27&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;27&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Th&#233;ories sur la plus-value&lt;/i&gt;, &#233;d. sociales, t.3 p. 280.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-28&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-28&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-28&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;28&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Lettre &#224; J. B. Schweitzer&lt;/i&gt; du 24-1-1865 (dans &lt;i&gt;Mis&#232;re de la philosophie&lt;/i&gt;, p. 184).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-29&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-29&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-29&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;29&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Manifeste du parti communiste&lt;/i&gt;, &#233;dition bilingue, &#233;d. Sociales, p. 111.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-30&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-30&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-30&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;30&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Socialisme utopique et socialisme scientifique&lt;/i&gt;, &#233;dition bilingue, &#233;d. Sociales. p. 87.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-31&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-31&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-31&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;31&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Miguel Abensour, &lt;i&gt;Les formes de l'utopie socialiste et communiste. Essai sur le communisme critique et l'utopie&lt;/i&gt;, 2 volumes, 1972. Th&#232;se non publi&#233;e, dont est extrait : &#171; L'Histoire de l'utopie et le destin de sa critique &#187;, &lt;i&gt;Textures&lt;/i&gt; n&#176;6/7 (1973) et n&#176;8/9 (1974). Voir, plus r&#233;cemment, &#034;Marx : quelle critique de l'utopie ?&#034;, &lt;i&gt;Lignes&lt;/i&gt; N0 17, octobre 1992, pp.43-65.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-32&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-32&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-32&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;32&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le sauvetage du socialisme inscrit dans ses premi&#232;res formes n'est pas seulement sauvetage d'un contenu, confus&#233;ment entrevu, mais &#233;galement sauvetage des dimensions th&#233;oriques qui le fondent : c'est dans la mesure o&#249; le socialisme utopique est d&#233;j&#224; scientifique que le socialisme scientifique peut en &#234;tre le d&#233;veloppement et l'accomplissement. Mais le sauvetage du socialisme n'est pas une op&#233;ration sans restes : l'utopie reste nich&#233;e au c&#339;ur de la th&#233;orie qui entend la d&#233;passer - l'utopie du genre st&#233;rile comme l'utopie du genre f&#233;cond -, et l'h&#233;ritage de Marx doit, &#224; son tour, &#234;tre filtr&#233;. C'est ce que nous avons tent&#233; d'accomplir dans &lt;i&gt;Convoiter l'impossible. L'utopie avec Marx, malgr&#233; Marx&lt;/i&gt;, Albin Michel, 1995.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Il &#233;tait une fois un communiste allemand... </title>
		<link>https://www.henri-maler.fr/Il-etait-une-fois-un-communiste-allemand.html</link>
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		<dc:date>2016-02-15T06:30:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Henri Maler</dc:creator>


		<dc:subject>Entretiens</dc:subject>
		<dc:subject>Marx et l'utopie</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#192; propos de mes deux bouquins - &lt;i&gt;Cong&#233;dier l'utopie ?&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Convoiter l'impossible. L'utopie avec Marx, malgr&#233; Marx&lt;/i&gt; - entretien avec Toni Negri et Michel Vakaloulis.&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/-Marx-communisme-utopie-.html" rel="directory"&gt;Marx, communisme, utopie&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/+-Entretiens-+.html" rel="tag"&gt;Entretiens&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/+-Marx-et-l-utopie-+.html" rel="tag"&gt;Marx et l'utopie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.henri-maler.fr/local/cache-vignettes/L93xH150/arton13-80dab.jpg?1726251037' class='spip_logo spip_logo_right' width='93' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec Toni Negri et Michel Vakaloulis (publi&#233; dans &lt;i&gt;Marx et les marxismes, &lt;/i&gt;tome 2 &lt;i&gt; : Marx au futur&lt;/i&gt;, Futur Ant&#233;rieur/ L'Harmattan, mai 1997, pp. 59-85) &#224; propos de de mes deux bouquins : &lt;i&gt;Cong&#233;dier l'utopie ?&lt;/i&gt; (1994) et &lt;i&gt;Convoiter l'impossible. L'utopie avec Marx, malgr&#233; Marx&lt;/i&gt; (1995)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_15 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.henri-maler.fr/local/cache-vignettes/L480xH371/congedier-convoiter-4-22d57.jpg?1726261462' width='480' height='371' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pour l'opinion qui se veut savante, le communisme est aujourd'hui consid&#233;r&#233; comme une &#171; utopie &#187; souvent dangereuse, mais &#233;videmment non moins impossible que le &#171; socialisme &#187; critiqu&#233; par Marx. Il va de soi, en te lisant, que tu n'es pas d'accord avec cette &#233;vidence. Le titre de ton livre&lt;/i&gt;, Convoiter l'impossible&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Convoiter l'impossible. L'utopie avec Marx, malgr&#233; Marx, Albin Michel, 1995&#034; id=&#034;nh6-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;i&gt; , semble le sugg&#233;rer que non seulement tu acceptes la critique marxienne de l'utopie mais qu'en plus, tu la renverses en inscrivant tes investigations dans une nouvelle conception du possible.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai effectivement pris pour point de d&#233;part la critique de l'utopie par Marx : une critique qui porte sur les formes utopiques non seulement du socialisme, mais &#233;galement du communisme, bien que Marx voie dans ce communisme utopique, &#224; l'exception de celui de Cabet, une &#233;bauche de rupture avec les projets qui tournent le dos &#224; l'auto&#233;mancipation et &#224; la r&#233;volution. Pourtant, je ne me contente pas d' &#171; accepter &#187; la critique marxienne de l'utopie. Sans doute ai-je tent&#233; de la reconstituer, car elle ne se laisse pas enfermer dans les quelques pages qui lui sont consacr&#233;es ou dans les quelques formules qui peuvent la r&#233;sumer : elle suit un itin&#233;raire complexe qui &#233;pouse le mouvement d'ensemble de la th&#233;orie, recourt &#224; des figures d&#233;termin&#233;es, et se solde par des pronostics pr&#233;cis. Mais si j'ai tent&#233; cette reconstruction de la critique, c'est pour la suivre aussi loin et aussi longtemps qu'elle me semblait tenable, et en marquer les limites quand elle me semblait les atteindre. Ce travail, j'ai essay&#233; de l'accomplir dans un premier ouvrage&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cong&#233;dier l'utopie ? L'utopie selon Marx, L'Harmattan, 1994.&#034; id=&#034;nh6-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx pourfend, dans les utopies, des &lt;i&gt;anticipations&lt;/i&gt; dogmatiques et des &lt;i&gt;prescriptions&lt;/i&gt; doctrinaires qui manquent le mouvement r&#233;el de l'histoire, voire qui s'opposent &#224; lui. Jusque-l&#224;, sa critique ne soul&#232;ve pas de probl&#232;me majeur. Mais cette critique franchit un pas suppl&#233;mentaire quand Marx pourfend les &lt;i&gt;abstractions&lt;/i&gt; qui r&#233;sultent des anticipations dogmatiques et les &lt;i&gt;substitutions&lt;/i&gt; que trahissent les prescriptions doctrinaires : les abstractions de discours et de projets coup&#233;s du point de vue de la totalit&#233; sans lequel l'&#233;mancipation n'est ni pensable, ni r&#233;alisable ; les substitutions de l'utopique &#224; l'historique, de l'invention &#224; la r&#233;volution, de l'imaginaire au r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pour d&#233;noncer partialit&#233;s et substituts, il ne suffit pas d'indiquer qu'ils manquent ou remplacent la totalit&#233; et l'histoire : la logique de l'abstraction appelle sa r&#233;sorption ; la logique de la substitution appelle sa r&#233;version. Marx soutient alors que la r&#233;sorption des abstractions passe par le point de vue de la totalit&#233; qui peut &#234;tre th&#233;oriquement acquis, mais surtout pratiquement conquis : par la dictature du prol&#233;tariat. Comme il soutient que la r&#233;version des substitutions est inscrite dans le mouvement r&#233;el de l'histoire qui substitue le processus r&#233;volutionnaire &#224; l'invention doctrinaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parvenu &#224; ce point, le trajet de la critique marxienne nous entra&#238;ne sur un sol de plus en plus mouvant, puisque Marx n'h&#233;site pas &#224; affirmer que c'est l'histoire elle-m&#234;me qui permet, non seulement de prononcer le d&#233;passement th&#233;orique de l'utopie, mais surtout de promettre sa d&#233;ch&#233;ance historique. Cette promesse d'absorption de l'utopie par l'histoire n'est pourtant que le revers d'impens&#233;s plus inqui&#233;tants encore. En effet, la critique d&#233;tecte dans l'utopie la logique des substitutions dont elle d&#233;pend en fonction de la logique de la r&#233;volution qui les d&#233;fait : au risque de d&#233;valuer le r&#244;le de l'imaginaire et de l'invention collectifs et les fonctions du programme et de la strat&#233;gie. De m&#234;me, et peut-&#234;tre surtout, la critique s'exerce sur les partialit&#233;s dogmatiques et chim&#233;riques &#224; partir du point de vue de la totalit&#233;, mais d'une totalit&#233; promise, conjointement, &#224; sa compr&#233;hension th&#233;orique et &#224; son renversement pratique : au risque de r&#233;introduire, &#224; la faveur de cette conjonction et de cette promesse, une nouvelle utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les risques que laisse entrevoir la critique marxienne de l'utopie invitent, non &#224; la renverser, mais &#224; la prendre pour fil conducteur d'une critique de l'utopie marxienne. Marx montre que la logique de l'utopie la conduit in&#233;vitablement &#224; osciller entre des extrapolations utopiques de la r&#233;alit&#233; existante (qui reconduisent la r&#233;alit&#233; qu'elles pr&#233;tendent d&#233;passer) et des anticipations utopiques de la r&#233;alit&#233; future (qui laissent intacte la r&#233;alit&#233; qu'il s'agit de transformer). Or on peut montrer que Marx est rest&#233; partiellement prisonnier de cette alternative dont il a d&#233;plac&#233; les figures. D'o&#249; vient alors cette persistance de l'utopie d&#233;mise ? D'o&#249; vient, en d'autres termes, cette persistance d'une utopie mal d&#233;mise ? J'ai essay&#233; de montrer que cette persistance se fondait sur l'insistance dans l'&#339;uvre de Marx d'une utopie promise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour tenter de l'&#233;tablir, on peut partir de deux constats qui introduisent deux questions. Prise en mauvaise part, l'utopie d&#233;signe en g&#233;n&#233;ral des perfections imaginaires, et partant impossible &#224; atteindre et/ ou des prescriptions doctrinaires, qui sont impossibles &#224; accomplir. Or Marx retient le second sens et n&#233;glige le premier. N'aurait-il pas, &#224; sa fa&#231;on, &#233;t&#233; s&#233;duit par des mirages ? Prise en mauvaise part, l'utopie d&#233;signe encore des v&#339;ux exauc&#233;s avant d'avoir &#233;t&#233; accomplis, parce qu'ils sont consign&#233;s dans des syst&#232;mes cadenass&#233;s ou d&#233;pos&#233;s dans une histoire r&#233;v&#233;l&#233;e. Ici Marx retient le premier sens et n&#233;glige le second. N'aurait-il pas, &#224; sa fa&#231;on, c&#233;d&#233; &#224; des promesses ? Ce sont ces mirages et ces promesses dont je m'efforce de d&#233;tecter la pr&#233;sence et de comprendre les effets, mais - &#233;videmment - pour d&#233;nouer des &#233;quivoques, et non pour enterrer le communisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois la critique de l'utopie par Marx non pas renvers&#233;e mais tourn&#233;e contre lui pour &#234;tre renforc&#233;e, c'est la notion m&#234;me d'utopie dont on peut inverser le sens. Marx s'efforce de penser l'unit&#233; des deux versants de l'utopie sous l'expression de &#171; socialisme et communisme critico-utopique &#187;. Le second segment du qualificatif invalide l'utopie, le premier valide la critique, pourtant tout aussi ambivalente que l'utopie qu'elle fonde ou accompagne. &#192; sa fa&#231;on, Marx reconna&#238;t que l'utopie ne peut &#234;tre d&#233;finie par ses limites. Que dit-il au fond des formes utopiques du socialisme et du communisme ? Qu'en elles coexistent la poursuite d'impossibilit&#233;s absolues et la d&#233;tection d'impossibilit&#233;s relatives. L'utopie peut se donner des objectifs incompatibles avec les traits invariants de l'humanit&#233; ou avec le cours in&#233;vitable de son histoire. Elle peut aussi, et parfois en m&#234;me temps, convoiter ce qui n'est rendu impossible que par l'ordre social existant : un faisceau de possibilit&#233;s contrari&#233;es, mais d'ores et d&#233;j&#224; r&#233;elles et agissantes ; une gerbe de possibilit&#233;s disruptives, qui s'opposent &#224; l'ordre &#233;tabli et en l&#233;zardent les assises. C'est donc bien de l'investigation du possible dont il est question dans l'examen de l'utopie et de sa critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est pourquoi la d&#233;nonciation de l'utopie, quand elle se concentre sur ses tares, en manque compl&#232;tement le sens ou l'intention. L'utopie ne peut &#234;tre emprisonn&#233;e dans un genre, sous pr&#233;texte qu'elle aurait mauvais genre. C'est une fonction qui franchit en permanence les fronti&#232;res du genre et ne se laisse pas enfermer dans ses impasses. L'utopie est pr&#233;sente dans le mouvement de son propre d&#233;passement. &#192; la p&#233;riph&#233;rie ou au centre de la tradition marxiste, toute une lign&#233;e d'auteurs s'est efforc&#233;e de penser ce mouvement. Il faut continuer, sans se dissimuler que le vocable d'utopie, surcharg&#233; par des interpr&#233;tations divergentes et des &#233;valuations contradictoires, ne diffuse pas une lumineuse clart&#233;. Mais l'abandonner, c'est abandonner le combat dont il est l'enjeu. D'ailleurs, la situation n'est pas franchement meilleure, apr&#232;s le d&#233;sastre stalinien, quand il est question du &#171; communisme &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Que faut-il critiquer chez Marx pour creuser une nouvelle conception de la possibilit&#233;, mieux, pour d&#233;finir une ouverture pratique r&#233;volutionnaire &#224; m&#234;me d'affronter l'impossible en termes scientifiques et non en termes moraux ou simplement volontaristes ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant de dire ce qu'il faudrait critiquer, il faut d'embl&#233;e indiquer de quelle critique il s'agit ? Comment critiquer ? La critique externe dont on peut trouver les pr&#233;misses &#224; l'&#233;cart de Marx n'est vraiment productive qu'&#224; condition d'&#234;tre articul&#233;e sur une critique interne qui cherche ses appuis dans l'&#339;uvre m&#234;me de Marx : une critique interne qui porte sur la structure m&#234;me de l'argumentation et non sur tel ou tel de ses fragments. Car les critiques segmentaires se facilitent la t&#226;che. Elles d&#233;contextualisent les concepts et les analyses de Marx, les p&#232;sent et les soup&#232;sent comme fruits d&#233;tach&#233;s de l'arbre, quand elles ne se bornent pas &#224; les diss&#233;quer comme des cadavres. Elles les interrogent &#224; partir de questions qui, aussi l&#233;gitimes qu'elles puissent &#234;tre, pulv&#233;risent, sans en tenir compte, le projet de Marx : communiste de bout en bout. Les lectures &#224; contresens n'exposent pas forc&#233;ment aux contresens. Mais elles faussent presque tout, parfois imperceptiblement... Pour dire les choses brutalement, Marx, n'est ni un historien, ni un sociologue, ni un &#233;conomiste, ni un philosophe, m&#234;me si sa pens&#233;e est tout &#224; la fois celle d'un philosophe, d'un historien, d'un sociologue ou d'un &#233;conomiste. On ne peut qu'approuver sur ce point les lignes g&#233;n&#233;rales de la critique de Daniel Bensa&#239;d&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Daniel Bensa&#239;d, Marx l'intempestif, Fayard, 1995.&#034; id=&#034;nh6-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; quoi tient l'originalit&#233;, irrempla&#231;able tant qu'elle n'est pas remplac&#233;e, de l'&#339;uvre de Marx ? Dans une tentative de souder trois modalit&#233;s du discours rationnel, qui se pr&#233;sentent g&#233;n&#233;ralement comme s&#233;par&#233;es : le discours critique, le discours scientifique et le discours utopique. Parce qu'elle s'efforce d'&#234;tre scientifique, la critique se d&#233;fend d'&#234;tre morale ou moralisante : il ne s'agit pas de condamner sans comprendre mais de comprendre ce qui se condamne, au moins partiellement, par lui-m&#234;me. Parce qu'elle est critique, la science se donne d'embl&#233;e pour objet de contribuer &#224; la transformation du monde, en tentant de comprendre comment le monde se transforme. Et parce qu'elle est utopique, la critique scientifique, s'efforce de d&#233;tecter parmi les possibilit&#233;s ouvertes par la transformation du monde celles qui portant condamnation de la r&#233;alit&#233; existante ouvrent sur une autre soci&#233;t&#233; : communiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tenir ensemble ces trois dimensions ne va pas de soi. On peut m&#234;me soutenir que c'est une entreprise illusoire. Je crois, au contraire, qu'elle est f&#233;conde, m&#234;me si elle oblige, dans l'&#339;uvre de Marx lui-m&#234;me, &#224; des changements et &#224; des remaniements constants. L'option de Marx interdit, en principe, de s'enfermer (au-del&#224; de quelques g&#233;n&#233;ralit&#233;s) dans des conceptions prescriptives de ce que doivent &#234;tre la critique, la science et l'utopie pour &#234;tre conformes &#224; des canons pr&#233;&#233;tablis. Cette option, en outre, expose &#224; des tensions permanentes, qui loin de miner la recherche de Marx, l'animent dans les trois directions que la th&#233;orie tente d'explorer conjointement. Ce sont ces tensions qui font vivre cette th&#233;orie en situation de crise permanente et que devraient affronter sans cesse ceux qui revendiquent le titre de &#171; marxistes &#187;, &#224; supposer - ce dont je doute - que ce titre ait un sens. L'option de Marx, enfin, interdit surtout de traiter son communisme comme une cons&#233;quence secondaire, voire m&#234;me comme un reliquat, dont il faudrait commencer par se d&#233;barrasser pour pouvoir sonder s&#233;rieusement les pr&#233;tentions scientifiques et critiques de son travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que faut-il critiquer chez Marx, d&#232;s lors que l'objectif est de maintenir vivant le projet th&#233;orique qui l'anime et la politique de l'&#233;mancipation &#224; laquelle elle tend ? Non pas, tour &#224; tour et isol&#233;ment, les d&#233;ficits de la science, les d&#233;ficits de la critique ou les d&#233;ficits de l'utopie, mais les embard&#233;es n&#233;gativement utopiques, qui en compromettant la validit&#233; de la science et la pertinence de la critique, neutralise le point de vue strat&#233;gique &#224; laquelle le communisme doit pr&#233;tendre. C'est &#224; ce point de vue strat&#233;gique que le communisme doit se hisser, s'il ne veut pas basculer dans une utopie promise, qui sans doute dispense de tout moralisme et de tout volontarisme, mais parce qu'elle dispense de toute conception claire de l'&#233;mancipation vis&#233;e et des moyens &#224; mettre en &#339;uvre pour l'atteindre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revenons au propos de Marx, puisque c'est exactement le moralisme et le volontarisme que Marx condamne dans les formes utopiques du socialisme et du communisme. Le moralisme - la critique moralisante et dogmatique - condamne son objet sans le comprendre, ou du moins sans comprendre ce qui, dans la r&#233;alit&#233; m&#234;me, en condamne l'immoralit&#233;, pr&#233;cis&#233;ment parce que cette r&#233;alit&#233; comporte les pr&#233;misses de son propre d&#233;passement. Le volontarisme - la politique impuissante et doctrinaire - tente d'imposer des solutions &#233;labor&#233;es &#224; l'&#233;cart de la soci&#233;t&#233; et de les imposer, par ruse ou par force, dans son dos, sans comprendre que c'est dans son mouvement r&#233;el que l'on doit d&#233;couvrir les points d'application et les objectifs d'une volont&#233; de transformation. Moralisme et volontarisme sont indissociables : ils d&#233;finissent ensemble la posture doctrinaire que Marx r&#233;cuse. Mais gagne-t-on vraiment au change si, sous couvert de &#171; socialisme scientifique &#187;, on laisse croire que les vis&#233;es &#233;thiques du communisme sont enti&#232;rement immanentes au cours de l'histoire et que les objectifs pratiques du communisme peuvent &#234;tre atteints par une volont&#233; qui serait, non seulement engendr&#233;e par l'histoire et greff&#233;e sur son cours, mais int&#233;gralement produite par son processus ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autrement dit, pour reprendre les termes de la question pos&#233;e, on pourrait dire, je crois, que pour &#171; affronter l'impossible en termes scientifiques, et non en termes moraux ou simplement volontaristes &#187;, Marx confie &#224; la dialectique immanente de l'histoire beaucoup plus qu'elle ne peut donner, et m&#234;me beaucoup plus que ce que Marx lui-m&#234;me est officiellement d&#233;cid&#233; &#224; lui accorder. On pourrait soutenir que pour tordre le coup au moralisme et au volontarisme, Marx se laisse emporter par son propre &#233;lan. Il tord le b&#226;ton ? Peut-&#234;tre...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, faute de pouvoir sonder ses intentions quand elles ne sont pas explicites, on peut lire son argumentation et soulever deux questions. Marx pr&#233;tend affronter l'impossible - ce que l'ordre &#233;tabli rend impossible - en termes scientifiques. D'o&#249; vient alors qu'il le fasse souvent en termes si peu strat&#233;giques ? Marx pr&#233;tend d&#233;montrer scientifiquement que le communisme n'est d&#233;sormais impossible que parce que les tenants de l'ordre social &#233;tabli le rendent impossible. D'o&#249; vient alors qu'il le fasse parfois en termes si peu scientifiques ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la premi&#232;re question, on pourrait r&#233;pondre que dans l'&#339;uvre de Marx, &lt;i&gt;le pronostic historique d&#233;vore le projet strat&#233;gique&lt;/i&gt;. Si le communisme est &#171; l'&#233;nigme r&#233;solue de l'histoire humaine &#187; - sa solution comprise et sa r&#233;solution promise, la possibilit&#233; du communisme n'est jamais pens&#233;e que comme un moment de son effectivit&#233; - de sa r&#233;alisation effective. Marx est, sans nul doute, ce &#171; penseur du possible &#187; que Michel Vad&#233;e a parcouru en tous sens dans un ouvrage qui constitue d&#233;sormais un ouvrage de r&#233;f&#233;rence&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Michel Vad&#233;e, Marx, penseur du possible, M&#233;ridiens Klincksieck, 1992&#034; id=&#034;nh6-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais quand il s'agit de la possibilit&#233; du communisme, la d&#233;tection des virtualit&#233;s strat&#233;giques est en permanence entrav&#233;e, voire neutralis&#233;e chez Marx par l'inflation des promesses historiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant, c'est le m&#234;me Marx qui d&#233;tecte et conceptualise, non de simples possibilit&#233;s rationnelles, mais des possibilit&#233;s r&#233;elles, inscrites dans la structure et la dynamique de la soci&#233;t&#233; bourgeoise ; non de simples possibilit&#233;s lat&#233;rales, ouvertes sur les bas-c&#244;t&#233;s de l'histoire, en marge des probabilit&#233;s les plus fortes et des inerties les plus lourdes, mais des possibilit&#233;s contrari&#233;es qui lac&#232;rent les flancs d'un progr&#232;s catastrophique : un progr&#232;s qui n'est pas catastrophique seulement par certains de effets, mais dont le forme m&#234;me est celle de la catastrophe. C'est encore Marx qui voit dans ses possibilit&#233;s r&#233;prim&#233;es, non de simples potentialit&#233;s en attente, mais des forces actives et explosives : des virtualit&#233;s disruptives, dont l'action peut et doit s'emparer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la seconde question, on pourrait r&#233;pondre que, dans l'&#339;uvre de Marx, trop souvent, &lt;i&gt;les perfections imaginaires remplacent les abstractions doctrinaires.&lt;/i&gt; L'examen qui pr&#233;side &#224; un tel diagnostic devrait r&#233;clamer beaucoup de doigt&#233;, alors que je le limiterai ici &#224; un coup de poing : qu'il le pr&#233;sente comme un horizon ou comme une promesse, Marx c&#232;de &#224; la tentation de pr&#233;senter le communisme comme un accomplissement total et ultime de l'essence humaine. Il ne cesse de se d&#233;battre sans le supprimer totalement avec le dispositif initial de sa conception. En quelques mots : la dialectique de la r&#233;alisation de l'essence d&#233;mocratique de l'Etat qui court dans le Manuscrit de 1843 consacr&#233; &#224; la critique de la philosophie du droit de Hegel est reprise, dans les &lt;i&gt;Manuscrits de 1844&lt;/i&gt;, comme dialectique de la r&#233;alisation de l'essence de l'homme ; et des s&#233;quences enti&#232;res du raisonnement, rectifi&#233;es, puis effac&#233;es, au fil des &#339;uvres ult&#233;rieures, persistent malgr&#233; tout en filigrane de sa conception.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour r&#233;sumer tout cela d'une phrase, je dirais que pour affronter en termes scientifiques la possibilit&#233; du communisme, il faut l'affronter en termes strat&#233;giques, et, partant, se d&#233;faire du spectre des perfections imaginaires et du fant&#244;me des promesses illusoires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Au fond tu reprends &#224; ton compte la critique de &#171; l'humanisme th&#233;orique &#187; men&#233;e par Althusser...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui et non. Oui, dans la mesure o&#249; c'est &#224; Althusser que nous devons d'avoir appris &#224; lire rigoureusement (pour nous opposer, le cas &#233;ch&#233;ant, &#224; Althusser lui-m&#234;me) des textes dont l'enjeu th&#233;orique et politique est consid&#233;rable. Non, parce que ce qui m'inqui&#232;te dans les &lt;i&gt;Manuscrits de 44&lt;/i&gt;, ce n'est pas l'humanisme th&#233;orique, mais la promesse utopique. La port&#233;e critique du concept d'essence humaine est moins en cause que la promesse de la r&#233;alisation de cette essence. La puissance critique du concept d'ali&#233;nation est moins en cause que la dialectique de la n&#233;gation de cette n&#233;gation qui en certifie le d&#233;passement. En d'autres termes, l'essentialisme critique peut &#234;tre discut&#233;, l'essentialisme utopique doit &#234;tre r&#233;cus&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette discussion, d'ailleurs, a &#233;t&#233; reprise r&#233;cemment par Yvon Quiniou qui propose de r&#233;activer le concept d'ali&#233;nation&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Yvon Quiniou, &#171; Pour une nouvelle raison critique : l'ali&#233;nation &#187; dans (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Certaines de ses conclusions, que j'interpr&#232;te librement (au risque de les maltraiter quelque peu...), me plaisent bien. Si l'ali&#233;nation n'est pas un processus dont l'essence humaine serait la cause ou la fin - un processus o&#249; la pl&#233;nitude de l'essence humaine se perdrait avant de se retrouver ou serait perdue avant de se trouver - comment peut-on la comprendre ? Si l'ali&#233;nation ne se mesure pas &#224; une effectivit&#233; - &#224; la promesse de l'effectivit&#233; de l'essence humaine - elle doit &#234;tre mesur&#233;e &#224; des potentialit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelles potentialit&#233;s ? On peut sans doute parler d'ali&#233;nation - de devenir &#233;tranger et oppos&#233; des produits de l'activit&#233; des hommes et de cette activit&#233; elle-m&#234;me - au regard des potentialit&#233;s historiques. On peut peut-&#234;tre parler d'ali&#233;nation - de devenir &#233;tranger de l'homme &#224; lui-m&#234;me au regard de potentialit&#233;s anthropologiques. Je ne suis pas certain cependant que ces potentialit&#233;s anthropologiques puissent &#234;tre d&#233;tect&#233;es ind&#233;pendamment des potentialit&#233;s historiques dans lesquelles elles se r&#233;v&#232;lent. Quoi qu'il en soi, l'homme est &#233;tranger &#224; lui-m&#234;me quand il est &#233;tranger aux potentialit&#233;s historiques que rec&#232;lent les conditions mat&#233;rielles et sociales de son d&#233;veloppement. On peut parler d'ali&#233;nation au regard des potentialit&#233;s historiques de r&#233;sorption de cette ali&#233;nation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas tout : qu'il s'agisse de l'ali&#233;nation elle-m&#234;me ou de sa r&#233;sorption, l'examen de ces potentialit&#233;s historiques vaut jugement sur leur contenu ; la d&#233;tection critique vaut &#233;valuation &#233;thique. Des potentialit&#233;s peuvent &#234;tre r&#233;elles sans &#234;tre actualis&#233;es ; elles peuvent &#234;tre r&#233;elles, mais mutil&#233;es ou avort&#233;es ; mais la d&#233;tection de ces potentialit&#233;s repose sur une &#233;valuation de la fin dont elles sont porteuses ou dont serait porteuse leur actualisation. Cette d&#233;tection n'a de sens, pour Marx et pour reprendre l'une de ses expressions, que dans la mesure o&#249; l'on pose &#171; le d&#233;veloppement des forces humaines comme fin en soi &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le Capital, Livre III, t. 3, Editions sociales, p. 198-199&#034; id=&#034;nh6-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : en d'autres termes l'&#233;panouissement, sinon total, du moins aussi riche que possible de chaque individu. Tel est le fondement normatif de toute critique de l'ali&#233;nation ; tel est l'horizon normatif de toute &#233;thique de l'&#233;mancipation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pi&#232;ge &#233;troitement positiviste o&#249; s'enferment certaines critiques de Marx peut alors &#234;tre &#233;vit&#233; : quand le terme d'ali&#233;nation concentre une compr&#233;hension historique du d&#233;sirable et du possible. La mutilation du potentiel du d&#233;veloppement humain sous l'effet, notamment, de la r&#233;ification des rapports sociaux peut donc &#234;tre pens&#233;e sous le terme d'ali&#233;nation, quand celle-ci est examin&#233;e sous ses formes historiques et relatives. Mais si l'ali&#233;nation doit &#234;tre comprise comme r&#233;alisation invers&#233;e d'une essence humaine totale, dont la r&#233;alisation ad&#233;quate passerait par la r&#233;version fatale et totale de cette inversion, mieux vaut abandonner le terme. Le possible concr&#232;tement utopique doit en permanence &#234;tre reconquis contre la dilatation de son contenu et l'inflation de sa promesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ta m&#233;thode est tr&#232;s diff&#233;rente des autres lectures contemporaines de l'&#339;uvre marxienne. Elle proc&#232;de en &#233;vitant toute typologisation ou transcendantalisation des concepts marxiens. Au contraire, elle s'efforce constamment de singulariser la th&#233;orie de Marx dans les tensions qui la traverse : comment modifier le r&#233;el, inventer le possible, gagner sur l'impossible. Ta d&#233;marche philologique ne se contente pas d'une compr&#233;hension structurale de son objet, mais semble continuellement s'ouvrir &#224; la formulation des cat&#233;gories du possible. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant de m'imposer une m&#233;thode, j'ai opt&#233; pour une strat&#233;gie : prendre au s&#233;rieux le communisme de Marx. On s'&#233;tonne d'avoir &#224; le r&#233;p&#233;ter : Marx n'&#233;tait pas communiste par hasard ou par exc&#232;s, par rel&#226;chement accidentel ou par d&#233;bordement sentimental. Il existe bien un savant allemand du nom de Karl Marx : mais ce n'est pas le docteur Jekyll, dont le communiste allemand du m&#234;me nom serait le mister Hyde. Le communisme, non seulement est pr&#233;sent dans les principaux concepts et dans les principales s&#233;quences de l'argumentation historique, mais il forme l'horizon constant de la critique de l'&#233;conomie politique : on peut m&#234;me soutenir que la th&#233;orie de la valeur n'est compr&#233;hensible qu'en se pla&#231;ant d&#233;lib&#233;r&#233;ment du point de vue du communisme. La m&#233;thode de lecture d&#233;coule imm&#233;diatement de ce parti-pris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais pas exactement ce qu'il faut entendre par typologisation ou transcendentalisation des concepts, mais ce dont je suis s&#251;r au moins, c'est que, &#224; moins de substituer la Chose de la logique &#224; la logique de la chose, il est caricatural de chercher dans l'&#339;uvre de Marx un r&#233;pertoire de concepts dont l'examen analytique suffirait &#224; faire &#339;uvre de science apr&#232;s lui ou &#339;uvre de critique contre lui. La fragmentation analytique de la pens&#233;e de Marx, quand elle en examine les concepts un en un, ind&#233;pendamment du communisme qui les hante, se perd dans des d&#233;tails philologiques qui laissent &#233;chapper l'essentiel. C'est une banalit&#233; de dire qu'un concept ne vaut qu'en fonction de la cha&#238;ne d&#233;monstrative dans laquelle il est pris. Or cette cha&#238;ne est communiste de bout en bout. C'est ce que j'essaie de ne pas perdre de vue quand je me livre un examen scrupuleux de la terminologie ou que je reviens sur les notions de loi, de n&#233;cessit&#233;, de tendance, etc. par exemple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#339;uvre de Marx n'est pas une &#233;picerie o&#249; des concepts soigneusement rang&#233;s et &#233;tiquet&#233;s attendraient des clients soup&#231;onneux ou des contr&#244;leurs sourcilleux, attach&#233;s &#224; v&#233;rifier le respect de la l&#233;gislation. L'&#339;uvre de Marx est un immense atelier o&#249;, dans un joyeux d&#233;sordre, s'exposent le bric-&#224;-brac d'un bricoleur de g&#233;nie, les machines-outils d'un penseur de son temps, et des inventions prodigieuses dont on ne conna&#238;t pas encore tous les usages possibles. &#192; nous de faire le m&#233;nage. &#192; nous de d&#233;couvrir ce qui peut servir, et &#224; quoi cela peut servir. Mais comme cette &#339;uvre ne cesse de vivre dans ses effets, il faut recommencer r&#233;guli&#232;rement le m&#233;nage : non pas pour d&#233;sinfecter p&#233;riodiquement le mus&#233;e ou le mausol&#233;e, mais pour r&#233;activer ce qui peut l'&#234;tre dans l'atelier de l'&#233;mancipation. De ce point de vue, &#224; la version apais&#233;e et apaisante du &lt;i&gt;Capital&lt;/i&gt;, il faut peut-&#234;tre pr&#233;f&#233;rer la version tourment&#233;e et inqui&#233;tante des &lt;i&gt;Grundrisse&lt;/i&gt; : c'est l&#224; que Marx met au point les petites et les grandes machineries qui font r&#234;ver, m&#234;me quand elles grincent, surtout quand elles grincent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma strat&#233;gie de lecture n'est peut-&#234;tre pas tr&#232;s originale, mais j'y tiens. Elle commence comme &#224; un conte de f&#233;e : il &#233;tait une fois un communiste allemand du nom de Karl Marx... Mais, &#224; ce conte de f&#233;e, il manque un heureux d&#233;nouement, du genre : il &#233;pousa la science, et ils n'eurent que de beaux enfants. Le vrai Marx n'existe pas, ni la vraie science dont il aurait b&#233;tonn&#233; toutes les fondations. Il n'existe pas de v&#233;rit&#233; ultime de l'&#339;uvre de Marx, qui serait d&#233;pos&#233;e dans ses formes natives ou dans ses formes tardives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement constant de l'&#339;uvre est souvent plus int&#233;ressant que ses conclusions temporaires. Cette &#339;uvre est travers&#233;e de tensions multiples, par leurs origines, leur contenu ou leurs effets. J'ai d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233; les tensions inh&#233;rentes au dispositif multidimensionnel de la th&#233;orie qui la place en position de d&#233;s&#233;quilibre constant. Mais il en est d'autres, car ces tensions ne sont pas uniformes et univoques, surtout quand il s'agit de tensions m&#233;thodologiques aux prises avec des transformations historiques. En tout cas, je suis parfaitement d'accord pour affirmer que ces tensions ne sont en g&#233;n&#233;ral intelligibles qu'en fonction des questions que Marx ne cesse de se poser : Le communisme est-il possible ? Quel communisme et possible ? Quelles sont, dans les contradictions de la r&#233;alit&#233; existante, celles qui portent &#224; son d&#233;passement, et les conditions mat&#233;rielles et sociales qui dessinent la possibilit&#233; concr&#232;te de ce d&#233;passement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dis tout cela parce que je suis convaincu que pour penser avec Marx, il faut le traverser sans s'y arr&#234;ter. J'ai commis un travail tatillon qui peut passer pour de la marxologie : je me suis r&#233;sign&#233; d'avance &#224; prendre ce risque un peu d&#233;sesp&#233;rant. Si la marxologie consiste &#224; s'installer dans l'&#339;uvre de Marx pour b&#233;n&#233;ficier des pr&#233;bendes de son interminable ex&#233;g&#232;se, il faut abandonner la marxologue aux sp&#233;cialistes de la vivisection. On ne s&#233;journe pas impun&#233;ment dans une &#339;uvre, sans prendre le risque de c&#233;der aux charmes du commentaire infini (charg&#233; d'en d&#233;livrer le vrai sens) ou de la r&#233;habilitation permanente (investie de la mission de la sauver de son destin). Si le marxisme doit se confondre avec cette orthodoxie ou avec cette orthop&#233;die, je ne suis pas marxiste. En revanche, tant qu'il existera des &#171; antimarxistes &#187;, je me d&#233;finirai comme marxiste, et je sais que &#231;a risque de durer ! Mais, d'une certaine fa&#231;on (pri&#232;re de ne pas couper cette nuance...), il n'existe que des marxismes imaginaires, car seuls des marxismes imaginaires peuvent &#234;tre r&#233;els.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce sens (pri&#232;re de ne pas couper cette seconde nuance...), il faudrait en finir avec le marxisme : le marxisme repli&#233; sur le commentaire de ses propres textes, occup&#233; &#224; l'incessant rapi&#233;&#231;age de ses habits s&#233;culaires, install&#233; dans le ravaudage constant de ses fronti&#232;res, mesurant tout d&#233;veloppement du savoir &#224; son propre ressassement. Il faut sortir de ce marxisme, pour des raisons qui ne sont pas diff&#233;rentes en nature de celles que Marx invoquait pour inviter &#224; sortir de la philosophie : pour en finir avec (ou, du moins, pour ne pas se contenter de...) la masturbation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx vaut le d&#233;tour, non le retour. Mais ce d&#233;tour lui-m&#234;me n'a de sens qu'en fonction de son objectif. Mon objectif, en traversant l'&#339;uvre de Marx, est de contribuer &#224; forger des outils qui ouvrent sur une conception strat&#233;gique du possible. Pour cela, il est indispensable de d&#233;nouer les &#233;quivoques qui p&#232;sent sur la conception de Marx, et la soumettre, non &#224; la critique rongeuse des souris acad&#233;miques, mais &#224; la critique rigoureuse des amis de l'utopie. Pour peu que l'on d&#233;noue ces &#233;quivoques, c'est dans Marx que l'on trouve la d&#233;tection des possibilit&#233;s contrari&#233;es et disruptives que j'&#233;voquais plus haut : la d&#233;tection des contradictions d'o&#249; naissent tous les possibles, parce que la contradiction, m&#234;me sous sa forme la plus d&#233;pouill&#233;e et la plus abstraite, est le possible m&#234;me ; la d&#233;tection des conditions, n&#233;gatives et n&#233;gatrices mais aussi positives et cr&#233;atrices, des conditions mat&#233;rielles et sociales (&#171; objectives &#187;), mais aussi intellectuelles et morales (&#171; subjectives &#187;), sans lesquelles les contradictions qui minent l'ordre social existant ne seraient porteuses d'aucun d&#233;passement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un d&#233;passement possible, largement possible, mais seulement possible : par une n&#233;gation virtuelle et non pas certifi&#233;e par un processus fatal, par une n&#233;gation plurielle et non pas d'embl&#233;e ordonn&#233;e autour d'une contradiction centrale. Bref, un d&#233;passement et une n&#233;gation qui ne peuvent &#234;tre attest&#233;s par aucune fermeture proph&#233;tique de la dialectique (de surcro&#238;t enti&#232;rement comprise dans Marx), mais seulement d&#233;tect&#233;s par une ouverture utopique de la dialectique (toujours &#224; reprendre apr&#232;s Marx, avec Marx, malgr&#233; Marx, sans Marx).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cupiditas&lt;i&gt; et&lt;/i&gt; volupta&lt;i&gt;s&lt;/i&gt; &lt;i&gt;peuvent participer d'une libre &#233;tymologie du terme convoiter. Ce sont l&#224; un projet et un titre qui auraient fascin&#233; Foucault. Qu'y a-t-il de foucaldien dans ta recherche ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Convoiter l'impossible &#187; : j'ai piqu&#233; la formule &#224; Martin Buber, en lisant Micha&#235;l L&#246;wy, en songeant &#224; Spinoza et en r&#233;fl&#233;chissant sur Marx&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Martin Buber, Juda&#239;sme, Paris, Verdier, 1983, p. 29, cit&#233; par Micha&#235;l L&#246;wy, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. J'avoue que Foucault manquait &#224; ce rendez-vous d&#233;j&#224; passablement bigarr&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, si la pr&#233;sence de Foucault dans mon bouquin reste discr&#232;te, puisque je ne lui consacre que quelques pages, elle court en filigrane de questions que je soul&#232;ve et se d&#233;coupe &#224; l'horizon de mes pr&#233;occupations, notamment parce que Foucault montre pratiquement que l'on peut penser &#224; l'&#233;cart de Marx, sans renoncer &#224; penser dans l'&#233;cart &#224; Marx. &#192; l'&#233;cart de Marx : du coup, face &#224; Foucault, les marxistes - ou certains d'entre eux - se sont facilit&#233;s le boulot. Du caract&#232;re inachev&#233; de son entreprise, ils ont conclu qu'elle &#233;tait min&#233;e d&#232;s l'origine. Du caract&#232;re fragment&#233;e et fragmentaire de son analyse, ils ont conclu qu'il suffisait, pour la critiquer, de dresser l'inventaire de ses silences. Ils se sont offerts le luxe d&#233;risoire d'une critique qui, au lieu de penser avec Foucault, pour penser, le cas &#233;ch&#233;ant, contre lui, se borne &#224; engloutir son travail sous les longs discours consacr&#233;s &#224; ce qui n'est pas dit. Avant de se vacciner contre les autres, le marxisme devrait s'immuniser contre cette maladie chronique...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi tous les Foucault possibles (et aucun ne peut laisser indiff&#233;rent...), on pourrait retenir celui qui tente non de refonder une philosophie politique, mais d'esquisser une politique de la philosophie : je travaille actuellement &#224; un essai de pr&#233;sentation de cette esquisse. Mais Foucault concerne plus directement notre propos, parce qu'il invite &#224; repenser l'action politique d'un triple point de vue : cartographique, strat&#233;gique et logique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'abord, l'analytique du pouvoir balis&#233;e par Foucault permet de dresser une nouvelle cartographie des relations qui font de l'homme, comme le dit Marx, &#171; un &#234;tre humili&#233;, asservi, abandonn&#233;, m&#233;prisable &#187; : les relations qui &#233;crasent ou mutilent les potentialit&#233;s individuelles de chacun et de tous. La cartographie des relations de pouvoir (que Foucault propose et ne cesse de remanier) dessine une nouvelle topographie du champ de bataille. Sans doute les rapports de pouvoir ne se confondent-ils pas avec les autres relations : ils ont leur sp&#233;cificit&#233; et leur (relative) autonomie. Mais ils p&#233;n&#232;trent toutes les autres formes de relations. Sans doute, les rapports de pouvoir sont-ils diss&#233;min&#233;s sur toutes la surface du corps social : ils soutiennent et sous-tendent ainsi le pouvoir d'&#201;tat, mais sans se confondre avec lui. En revanche, ces rapports gagnent en solidit&#233; et en intensit&#233; &#224; travers leur &#171; &#233;tatisation continue &#187;. Dans ces conditions - et avec ces r&#233;serves - Foucault invite donc &#224; penser &#224; la fois &lt;i&gt;l'intrication&lt;/i&gt; des rapports de pouvoir, des rapports d'exploitation et des rapports de domination et &lt;i&gt;l'int&#233;gration &lt;/i&gt;de l'ensemble de ses rapports par l'&#201;tat. Cette intrication et cette int&#233;gration n'abolissent ni la sp&#233;cificit&#233; ni l'autonomie des relations et des technologies de pouvoir. Elles n'annulent pas non plus le r&#244;le des rapports d'exploitation et les fonctions propres de l'&#201;tat dans une soci&#233;t&#233; divis&#233;e en classes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La tentation, qui existe chez Foucault, de privil&#233;gier les luttes qui s'inscrivent dans les relations de pouvoir pour les modifier - les r&#233;sistances au pouvoir - laisse le champ libre aux critiques qui se bornent &#224; r&#233;p&#233;ter, en &#226;nonnant, que les rapports d'exploitation sont d&#233;cisifs. Ces critiques sont faibles : car ce serait oublier que ces rapports d'exploitation sont d'autant plus r&#233;sistants, qu'ils sont soutenus par des rapports de pouvoir qui contribuent d'autant mieux &#224; les reproduire qu'ils n'en d&#233;pendent pas directement. La tentation de privil&#233;gier les r&#233;sistances multiples aux micro-pouvoirs a pu laisser penser que Foucault entendait exclure toute perspective de r&#233;volution &#224; leur profit. Cette critique est courte : car ce serait sans compter avec des h&#233;sitations qu'il nous faut partager, ne serait-ce que quelques instants, si nous voulons les surmonter vraiment. Foucault montre en effet que si une r&#233;volution n'est possible que par le codage strat&#233;gique de toutes les luttes, elle n'est d&#233;sirable qu'&#224; la condition de ne pas laisser intacts les technologies et les m&#233;canismes de pouvoir qui menacent de se retourner contre elles. C'est le moindre bilan que l'on peut tirer du stalinisme...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, la cartographie du pouvoir esquiss&#233;e par Foucault - la topographie du champ de bataille qu'il propose - invite &#224; renouveler la pens&#233;e strat&#233;gique. Le champ du possible - le jeu du possible et de l'impossible - est dessin&#233; tactiquement par le jeu mouvant des rapports de forces et strat&#233;giquement par le sch&#233;ma g&#233;n&#233;ral des relations d'exploitation et de domination. Aucune strat&#233;gie de l'&#233;mancipation n'est concevable sans une cartographie de ces relations - une topographie du champ de bataille. Selon Foucault, les rapports de pouvoir - le jeu des &#171; actions possibles sur des actions possibles &#187; - peuvent &#234;tre mobiles, r&#233;versible et diffus, mais aussi stabilis&#233;s dans des relations de domination. Les rapports de domination - je pense notamment aux rapports de domination entre les hommes et les femmes - ne s'expliquent pas enti&#232;rement par les rapports de pouvoir sur lesquelles ils reposent, mais les premiers ne peuvent &#234;tre modifi&#233;s ou abolis sans multiplication des r&#233;sistances contre les seconds. La domination n'est pas une simple r&#233;sultante des rapports de pouvoir ; elle ne repose pas seulement sur eux. Mais elle se maintient gr&#226;ce &#224; eux : gr&#226;ce au dispositif dont elle maintient la fonction en r&#233;am&#233;nageant constamment son exercice. Un genre, un groupe, une classe ne maintient sa domination que par les combats qu'elle m&#232;ne pour tenter de saturer et de suturer les possibilit&#233;s qui contrarient cette domination et que les r&#233;sistances multiples tentent de lib&#233;rer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les virtualit&#233;s am&#233;nag&#233;es par les relations de pouvoir dans leur exercice quotidien dessinent les limites de l'accessible, et ces limites tendent &#224; co&#239;ncider avec les fronti&#232;res de l'ordre &#233;tabli ; les virtualit&#233;s contrari&#233;es par les relations de pouvoir - ce contrecoup du pouvoir qui r&#233;siste &#224; ses prises - tracent en pointill&#233; l'acharnement du possible utopique, un acharnement qui d&#233;place les fronti&#232;res et cherche &#224; les transgresser. &#171; Ind&#233;fini de la lutte &#187;, dit Foucault : ce qui ne signifie pas qu'elle doive uniquement se solder par une paisible &#233;volution ou un rassurant progr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref, Foucault invite &#224; penser les champs de batailles dans le langage des champs de batailles, et donc &#224; penser strat&#233;giquement les relations de pouvoirs et les luttes qui s'inscrivent dans ces relations. Il montre comment des strat&#233;gies d'ensemble peuvent na&#238;tre de tactiques et de technologies locales, se constituer &#224; partir de projets multiples et de multiples sujets, sans &#234;tre l'&#339;uvre d'un ma&#238;tre-strat&#232;ge : des strat&#233;gies-effets, sans sujet et sans projet - mais dont au peut cependant retrouver le diagramme. Mais il souligne &#233;galement que le codage strat&#233;gique des relations de pouvoir n'exclut pas non plus la possibilit&#233; d'un codage strat&#233;gique des points de r&#233;sistance. Ce codage est pour une part non intentionnel ; ses effets peuvent &#234;tre des effets non voulus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-il possible de penser et, le cas &#233;ch&#233;ant, de forger une strat&#233;gie-projet qui ne serait pas le r&#233;sultat impr&#233;visible des luttes ? Foucault, parce qu'il se refusait &#224; toute posture proph&#233;tique, se d&#233;fendait de pr&#233;coniser une quelconque strat&#233;gie. Mais il ne cesse de montrer comment une r&#233;volution qui reste aveugle sur ses propres conditions creuse son propre tombeau. D'o&#249; l'on pourrait conclure, malgr&#233; Foucault (et pour une part contre Marx), que si la domination peut se passer de projet strat&#233;gique, il ne peut exister de r&#233;volution et d'&#233;mancipation sans projet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, l'analytique du pouvoir revendique un renouveau m&#233;thodologique qui passe par un red&#233;ploiement logique. On trouve, chez Foucault une critique lancinante et tournoyante de la dialectique qui, moins formalis&#233;e que celle d'un Deleuze, ouvre des aper&#231;us qui ont &#233;t&#233; peu explor&#233;s apr&#232;s lui. Cette critique est sensible d&#232;s &lt;i&gt;l'Histoire de la folie&lt;/i&gt;, quand Foucault oppose l'exp&#233;rience tragique &#224; l'exp&#233;rience dialectique. Elle se poursuit &#224; travers l'examen de la litt&#233;rature, quand Foucault oppose l'exp&#233;rience de la contradiction et l'exp&#233;rience de la transgression. Elle persiste dans &lt;i&gt;Les Mots et les Choses&lt;/i&gt;, quand Foucault met en question &#171; les promesses m&#234;l&#233;es de la dialectique et de l'anthropologie &#187;, qui culmineraient chez Marx, dans une &#171; utopie d'ach&#232;vement &#187;. Cette critique enfin resurgit quand il prend &#224; bras le corps l'examen des relations de pouvoir et des luttes qui s'inscrivent dans ces relations : ces luttes ne se laissent pas seulement comprendre, dit Foucault, selon la &#171; logique pauvre de la contradiction &#187;. C'est pourquoi, Foucault ne s'est pas seulement attaqu&#233; au d&#233;chiffrement juridique des rapports de pouvoir et de l'&#201;tat. Il a combattu leur d&#233;chiffrement dialectique, et tent&#233; de substituer une logique de l'agonisme &#224; une logique de l'antagonisme. C'est un chantier qu'il a laiss&#233; largement ouvert...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais en t&#234;te les objections et les indications de Foucault quand j'ai tent&#233; d'esquisser une dialectique utopique. Sans &#234;tre, moi-m&#234;me, totalement convaincu que la r&#233;f&#233;rence &#224; la dialectique ne laisse pas se perp&#233;tuer les &#233;quivoques que j'ai essay&#233; de lever. J'ai gard&#233; le mot, mais comme une pierre d'attente, pour indiquer que la terre natale de tous les possibles se trouve dans les tensions qui animent la r&#233;alit&#233; sociale, et que, parmi ces tensions, les contradictions inscrivent dans la r&#233;alit&#233; les possibilit&#233;s les plus &#233;ruptives. Mais la dialectique h&#233;g&#233;lienne n'est pas un omnibus dont on peut descendre &#224; la gare de son choix ou un train que l'on peut arr&#234;ter d&#232;s que l'on a tir&#233; sur le signal d'alarme au premier signe de danger. Il est difficile de s'y embarquer, et de la quitter en cours de route. Les passages logiques de l'identit&#233; &#224; la diff&#233;rence et de la diff&#233;rence &#224; la contradiction, non seulement ne recouvrent pas l'ordre historique, mais laissent passer entre les mailles tress&#233;es par le dialecticien des vari&#233;t&#233;s multiples de convergences et de divergences, de contrari&#233;t&#233;s et de conflits. Toujours, l'adversaire est la substitution de la Chose de la logique &#224; la logique de la chose. Ce n'est pas seulement une question d'intelligibilit&#233; th&#233;orique, mais surtout d'op&#233;rationnalit&#233; strat&#233;gique. Mais, d'un autre c&#244;t&#233;, la plupart des sorties de Hegel me laissent sur ma faim. J'en suis l&#224;. Peut-&#234;tre pourrais-je essayer d'aller plus loin : ce n'est pas s&#251;r que j'en sois capable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Une lecture de Marx comme celle que tu as d&#233;velopp&#233;e pose une s&#233;rie de probl&#232;mes allant au-del&#224; de la simple marxologie. Elle soul&#232;ve surtout la question d'une t&#233;l&#233;ologie mat&#233;rialiste en rupture avec tout d&#233;terminisme ou toute perspective transcendantale. Comment d&#233;finir la n&#233;cessit&#233; et la possibilit&#233; &#224; partir des mouvements de la multitude ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me m&#233;fie des d&#233;bats qui dissimulent des querelles de mots. Marx est-il d&#233;terministe ? Tout d&#233;pend de ce que l'on entend par d&#233;terminisme. Marx est-il finaliste ? Tout d&#233;pend de ce que l'on entend par finalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne trouve pas chez Marx le d&#233;terminisme m&#233;canique ou m&#233;taphysique qui triomphera chez certains de ses successeurs, press&#233;s de transformer la strat&#233;gie en technologie : une technologie qui permettrait &#224; un parti qui en d&#233;tiendrait le monopole, d'appliquer &#224; la soci&#233;t&#233; la connaissance des lois de l'histoire. En revanche, on peut soutenir que Marx adopte le d&#233;terminisme comme postulat ou r&#232;gle m&#233;thodologique : celui ou celle qui impose de remonter des effets aux causes qui les d&#233;terminent ou aux conditions qui les favorisent. Mais les relations d&#233;terminantes sont loin d'&#234;tre pens&#233;es selon un unique mod&#232;le de causalit&#233; ou de conditionnement ; et la recherche de ces relations ne vaut pas affirmation de leur omnipr&#233;sence. Quelle est alors la racine des &#233;quivoques de la pens&#233;e de Marx, s'agissant au moins de la perspective du communisme ? Sans doute dans un usage in&#233;galement contr&#244;l&#233; de la dialectique - des effets pr&#233;tendument in&#233;luctables de la dialectique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne trouve gu&#232;re chez Marx une conception t&#233;l&#233;ologique de l'histoire, correspondant au point de vue t&#233;l&#233;ologique infini que revendique Hegel, par opposition au point de vue t&#233;l&#233;ologique fini, que l'on trouve chez Marx. Si l'on entend conception t&#233;l&#233;ologique, une conception selon laquelle l'histoire se fixerait elle-m&#234;me ses propres buts et se promettrait (ou nous promettrait de les atteindre), Marx rompt radicalement avec les conceptions d'une histoire qui serait son propre sujet et son propre moteur : une histoire automate. Il rompt du m&#234;me coup avec une histoire qui se t&#233;l&#233;guiderait vers sa propre fin : une histoire t&#233;l&#233;ologique. Certaines formulations laissent parfois douter de la profondeur de ces ruptures. Mais il c&#232;de souvent &#224; la tentation de proposer la version d'une histoire qui, par dialectique interpos&#233;e, placerait l'action des hommes sous sa bienveillante protection : une histoire tut&#233;laire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'histoire n'est rien d'autres que l'histoire des hommes posant eux-m&#234;mes leurs propres fins, dans des conditions mat&#233;riellement d&#233;finies, je ne suis pas s&#251;r que l'on gagne beaucoup en clart&#233; en d&#233;finissant comme t&#233;l&#233;ologique, le mat&#233;rialisme tourn&#233; vers l'avant. S'il faut absolument le qualifier, je pr&#233;f&#233;rerais parler d'un mat&#233;rialisme strat&#233;gique. Ernst Bloch s'est efforc&#233; de tracer les contours d'une t&#233;l&#233;ologie mat&#233;rialiste. Mais elle enjambe l'histoire, et du m&#234;me coup la strat&#233;gie. Or c'est en fonction de compr&#233;hension strat&#233;gique de la n&#233;cessit&#233; et de la possibilit&#233; que l'on peut comprendre les mouvements de la multitude, en restituant &#224; ce terme la charge qu'il peut rev&#234;tir dans la conception deleuzienne des multiplicit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette compr&#233;hension strat&#233;gique suppose que l'on renonce &#224; croire que le partage entre le possible et l'impossible, qu'il s'agisse du contenu de l'avenir ou de ses formes, pourrait &#234;tre trac&#233; d'avance. Le partage du possible et de l'impossible n'est l'objet d'un d&#233;bat que parce qu'il est l'enjeu d'un combat. Le partage du possible et de l'impossible n'est pas int&#233;gralement d&#233;terminable avant l'action. La critique permet de d&#233;terminer des n&#339;uds, de d&#233;tecter des lignes, de pr&#233;ciser ce qui peut &#234;tre tranch&#233;. Elle ne permet pas de savoir par avance ce qui r&#233;sultera du coup d'&#233;p&#233;e ou du coup de hache de l'action. L'histoire serait, somme toute, bien pacifique, si elle ne proposait d'affronter que les probl&#232;mes qu'elle peut r&#233;soudre. On peut tenter de d&#233;terminer &#224; quelles conditions une bataille est possible, de d&#233;terminer ce que l'on peut attendre d'une victoire. Il n'en reste pas moins que l'issue de la bataille reste incertaine et que les co&#251;ts d'une victoire peuvent en transformer la port&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cette sorte de bilan critique de la pens&#233;e de Marx que tu proposes, quelles conclusions pourrait-on en tirer ? Comment le communisme et l'utopie peuvent-ils &#234;tre repens&#233;s ? &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peu importe que l'on parle de communisme ou d'utopie, puisque les mots sont contamin&#233;s et qu'ils sont tous deux l'enjeu de combats : tous ceux qui se r&#233;clament du communisme ou de l'utopie admettront qu'ils doivent en permanence - et aujourd'hui plus que jamais - &#234;tre repens&#233;s. Je me bornerai &#224; proposer, tr&#232;s g&#233;n&#233;ral encore, une sorte de recentrage. Avant que nous ne soyons replong&#233;s &#224; nouveau, dans un profond sommeil marxologique, peut-&#234;tre est-il encore temps d'offrir en p&#226;ture aux d&#233;tenteurs d'orthodoxie et aux d&#233;tecteurs de contresens, quelques entremets, mais g&#233;n&#233;reusement &#233;pic&#233;s. On pourrait alors se risquer &#224; dire ceci : l'utopie - le communisme - n'a de sens que comme pari, comme invention, comme id&#233;al. [&#8230;]&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La fin de l'entretien propose une premi&#232;re version du texte ult&#233;rieurement (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb6-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Convoiter l'impossible. L'utopie avec Marx, malgr&#233; Marx&lt;/i&gt;, Albin Michel, 1995&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Cong&#233;dier l'utopie ? L'utopie selon Marx&lt;/i&gt;, L'Harmattan, 1994.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Daniel Bensa&#239;d, &lt;i&gt;Marx l'intempestif&lt;/i&gt;, Fayard, 1995.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Michel Vad&#233;e, &lt;i&gt;Marx, penseur du possible&lt;/i&gt;, M&#233;ridiens Klincksieck, 1992&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Yvon Quiniou, &#171; Pour une nouvelle raison critique : l'ali&#233;nation &#187; dans &lt;i&gt;Figures de la d&#233;raison politique&lt;/i&gt;, Editions Kim&#233;e, 1995, pp. 97-161&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le Capital, Livre III, t. 3, Editions sociales, p. 198-199&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Martin Buber, &lt;i&gt;Juda&#239;sme&lt;/i&gt;, Paris, Verdier, 1983, p. 29, cit&#233; par Micha&#235;l L&#246;wy, &lt;i&gt;R&#233;demption et Utopie&lt;/i&gt;, PUF, 1988, p. 68.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La fin de l'entretien propose une premi&#232;re version du texte ult&#233;rieurement publi&#233; sous le titre &#171; Le communisme autrement ? &#187; et &lt;a href=&#034;http://www.henri-maler.fr/Une-utopie-mais-concrete-le-communisme-autrement.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;propos&#233; ici-m&#234;me&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
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<item xml:lang="fr">
		<title>Marx, le communisme, l'utopie</title>
		<link>https://www.henri-maler.fr/Marx-le-communisme-l-utopie.html</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Henri Maler</dc:creator>


		<dc:subject>Marx et l'utopie</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Les mots ne sont pas sortis indemnes de l'histoire massacrante du XXe si&#232;cle. Comment l'auraient-ils pu ? L'inventaire de ces mots, clou&#233;s &#224; leur fauteuil d'invalidit&#233;, ne dispense pas regarder en dessous des discours convenus et ventriloques, en reprenant les mots un &#224; un.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.henri-maler.fr/-Marx-communisme-utopie-.html" rel="directory"&gt;Marx, communisme, utopie&lt;/a&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.henri-maler.fr/local/cache-vignettes/L91xH150/arton4-277db.jpg?1726251037' class='spip_logo spip_logo_right' width='91' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Les mots ne sont pas sortis indemnes de l'histoire massacrante du XXe si&#232;cle. Comment l'auraient-ils pu ? L'inventaire de ces mots, clou&#233;s &#224; leur fauteuil d'invalidit&#233;, tient en quelques formules.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Communisme &lt;/i&gt; : label respectueusement emprunt&#233; au r&#233;pertoire officiel du totalitarisme stalinien, pour d&#233;signer ce dernier et, de proche en proche, toutes ses extensions et tous ses avatars.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt;Utopie&lt;/i&gt; : appellation contr&#244;l&#233;e &#8211; mais contr&#244;l&#233;e par des adversaires peu regardants - de la source vive de ce totalitarisme et de son r&#232;gne mortel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Communisme et utopie&lt;/i&gt; : chiffres communs d'une domination qui s'exerce toujours, notamment en Chine (ce qui n'est quand m&#234;me pas une peccadille sur une parcelle) et spectres associ&#233;s, qui seraient toujours mena&#231;ants, m&#234;me sous le r&#232;gne de Jospin (ce qui invite &#224; se m&#233;fier des faux modestes)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Si l'on en croit Jean-Fran&#231;ois Revel&#8230;&#034; id=&#034;nh7-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Marx&lt;/i&gt;, enfin : nom propre du principal ascendant de ces monstres jumeaux, au point qu'il suffit d'exhiber son cr&#226;ne comme celui de Staline enfant, pour autopsier toute la descendance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vocabulaire dominant, qui est aussi celui d'une domination dont il serait vain d'essayer de se d&#233;livrer en commen&#231;ant par policer le langage. En revanche, peut-&#234;tre faut-il regarder en dessous des discours convenus et ventriloques, en reprenant les mots un &#224; un.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Communismes&#8230;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'antistalinisme, souvent tardif, de ceux qui tent&#232;rent et tentent encore de sauver un simple id&#233;al et l'anticommunisme, souvent natif, de ceux qui, t&#244;t ou tard, condamnent l'id&#233;al au nom d'une sinistre r&#233;alit&#233;, se font &#233;cho sans se r&#233;pondre. Les premiers suspectent une trahison de la v&#233;rit&#233; du communisme, les seconds d&#233;noncent au contraire sa r&#233;v&#233;lation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le communisme r&#233;ellement existant et dominant &#233;tait-il une trahison d&#233;plorable et oublieuse du communisme authentique ? Le proc&#232;s en d&#233;tournement d'un id&#233;al, quand celui-ci est r&#233;duit &#224; son fant&#244;me, menace de tourner court. Dans l'espoir de sauver un communisme spectral, on pourra, border le communisme d'Etat d'autant de guillemets que l'on voudra, il restera que ce communisme r&#233;el, lui, a enferm&#233; les peuples plac&#233;s sous sa domination, non pas &#224; l'abri de signes de ponctuation, mais derri&#232;re des barbel&#233;s et des miradors : les camps sont sa v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce communisme-l&#224; n'est r&#233;ductible ni &#224; une d&#233;viation ni &#224; une perversion du communisme id&#233;al : une erreur contre le vrai ou une faute contre le bien &#8211; ce vrai et ce bien qu'un communisme authentique garderait en d&#233;p&#244;t dans le ciel des id&#233;es ou dans un texte sacr&#233;. Ce communisme-l&#224; n'est m&#234;me pas r&#233;ductible &#224; un contresens (commis au service d'une r&#233;volution pr&#233;matur&#233;e) et/ou &#224; un &#233;chec d&#233;sastreux (imputable &#224; un d&#233;faut de lucidit&#233;) Il n'existe ni sens de l'histoire dont le r&#233;tablissement permettrait d'en mesurer les d&#233;tours et les aberrations, ni promesse de l'histoire que l'on pourrait opposer &#224; ses &#233;checs dans l'espoir de les surmonter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus radicalement, il n'y avait ni une d&#233;viation, m&#234;me provisoire ou contre-r&#233;volutionnaire, qu'une d&#233;mocratisation ou une r&#233;volution politique aurait pu corriger ; ni une perversion durable ou d&#233;finitive que l'invocation de l'id&#233;al aurait suffi et suffirait &#224; condamner. De m&#234;me qu'il n'existe pas de vrai lib&#233;ralisme, exon&#233;r&#233; de tout effet d&#233;sastreux ou criminel, qui permettrait de temp&#233;rer la critique du lib&#233;ralisme r&#233;el, il n'existe pas de vrai communisme qu'il suffirait d'opposer au r&#233;el communisme, pour juger celui-ci et sauver celui-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le communisme r&#233;ellement existant et dominant n'&#233;tait-il alors qu'une r&#233;alisation implacable et monstrueuse du communisme v&#233;ritable ? Un tel diagnostic se pr&#233;vaut d'une logique de l'histoire qui, parce qu'elle est une logique, attribue &#224; une histoire automate l'accomplissement inexorable d'une id&#233;e &#8211; une tr&#232;s mauvaise id&#233;e. Mais on pourra rev&#234;tir cette id&#233;e d'autant de haillons que l'on voudra et attribuer &#224; son spectre tous les oripeaux emprunt&#233;s au communisme stalinis&#233;, ce communisme-l&#224; n'est pas le pur accomplissement d'une id&#233;e intrins&#232;quement illusoire ou criminelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire serait bien l&#233;g&#232;re si des id&#233;es et des intentions en fixaient le cours ; si ses effets &#233;taient imputables aux illusions et aux passions qui s'inscrivent dans son d&#233;roulement ; si les mots qui la r&#233;sument &#8211; &lt;i&gt;le communisme &lt;/i&gt;notamment &#8211; pouvaient co&#239;ncider int&#233;gralement avec une r&#233;alit&#233; dont ils seraient les extractions. Et pourtant la victoire d'un communisme est peut-&#234;tre &#233;gale &#224; la d&#233;faite d'un autre : la d&#233;faite d'un communisme aussi r&#233;el que le premier, une d&#233;faite aussi peu fatale que ne fut le triomphe du communisme stalinis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En URSS m&#234;me, &#224; peine la r&#233;volution est-elle victorieuse que le spectre de sa d&#233;faite r&#244;de d&#233;j&#224;. D&#232;s 1918, la contre-r&#233;volution est &#224; l'&#339;uvre : non seulement sous la forme du bloc de contre-r&#233;volution qui fait face au nouveau r&#233;gime de l'ext&#233;rieur, mais aussi &#224; travers un ensemble de tendances et de virtualit&#233;s qui le minent de l'int&#233;rieur. Les moyens employ&#233;s menacent d&#233;j&#224; de se retourner contre les fins poursuivies : reproduction et intensification des rapports de pouvoir qui soutiennent toutes les formes de domination et d'exploitation, &#233;tatisation (&#224; intensit&#233; variable) des moyens de production et d'&#233;change faute de socialisation, mariage et exacerbation de la violence publique et de la violence populaire, abandon des formes parlementaires de la d&#233;mocratie et bureaucratisation de ses formes sovi&#233;tiques&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contre-r&#233;volution dans la r&#233;volution, d&#233;faite du communisme au c&#339;ur de sa victoire ? On peut le soutenir, sans devenir pour autant un notaire du fait accompli. Car la d&#233;faite d&#233;finitive n'&#233;tait pas fatale : pour que ces virtualit&#233;s contre-r&#233;volutionnaires d&#233;j&#224; agissantes s'actualisent pleinement, il aura fallu tout le poids de la violence de la contre-r&#233;volution sociale et politique qui s'accomplit sous Staline. Le syst&#232;me de domination qui s'impose alors ne peut parvenir &#224; se stabiliser que par la perp&#233;tuation de sa violence fondatrice et par l'exportation de son mod&#232;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, le communisme sans guillemets &#8211; ce communisme r&#233;el qui n'est pas la seule r&#233;alit&#233; du communisme &#8211; n'est ni la r&#233;alisation implacable, ni la trahison d&#233;plorable du communisme : ce communisme-l&#224; est une d&#233;faite du communisme : la d&#233;faite non d'un vrai communisme seulement id&#233;al ou vaguement r&#234;v&#233;, mais d'un communisme aussi r&#233;el que lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel communisme ? Un communisme libertaire et lib&#233;rateur port&#233; par un mouvement historique et social, souvent impliqu&#233; dans le communisme stalinis&#233;, parfois frontalement oppos&#233; &#224; lui. Un mouvement dont les virtualit&#233;s ne sont pas rest&#233;es en suspens, mais ont p&#233;tri l'histoire, m&#234;me quand elle s'est effectu&#233;e - avec ou sans leur consentement - aux d&#233;pens de ses acteurs. Un mouvement dont la puissance &#233;ruptive, depuis la Commune de Paris, n'a cess&#233; de faire &#233;v&#233;nement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les catastrophes du XXe si&#232;cle ne seraient pas intelligibles si l'on se bornait &#224; condamner le r&#233;el au nom d'un id&#233;al &#233;th&#233;r&#233; ou de condamner cet id&#233;al au nom d'une r&#233;alit&#233; mortif&#232;re, sans comprendre la r&#233;alit&#233; de l'id&#233;al communiste. Les trag&#233;dies de ce si&#232;cle catastroph&#233; resteraient, malgr&#233; tout, purgatives si l'on pouvait effectivement les imputer &#224; un communisme des intentions pieuses qui auraient pav&#233; un enfer totalitaire ou &#224; un communisme des passions r&#233;actives qui auraient empoisonn&#233; le paradis d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi pr&#234;chent, pour se rassurer, les pr&#233;lats de la r&#233;signation. Mais la puissance &#233;ruptive de l'&#233;mancipation n'a pas dit son dernier mot. Dans sa d&#233;faite, le communisme libertaire a peut-&#234;tre d&#233;finitivement perdu son nom. Il resterait l'adjectif. Et si son h&#233;ritage n'est pr&#233;c&#233;d&#233; d'aucun testament, il reste, pour le pass&#233; et pour l'avenir, un mouvement historique lest&#233; des possibles qu'il explore et des id&#233;aux qui l'animent. Quels possibles ? Quels id&#233;aux ? Seule pourrait r&#233;pondre &#224; ces questions une utopie concr&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une utopie ? Les procureurs de l'histoire r&#233;volue croient alors tenir cette preuve par l'aveu qui vaut par avance condamnation de toutes les tentatives de sortie de la cage d'acier du capitalisme plan&#233;taire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Utopies&#8230;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les utopies, dit-on, sont monotones. Mais rien n'est plus monotone que les versions exsangues de l'alternative entre la r&#233;probation de l'utopie et l'exhortation &#224; l'utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ses vrais adversaires, l'utopie ne serait qu'une &#233;ternelle chim&#232;re et chaque chim&#232;re une incarnation de l'&#233;ternelle utopie. De l&#224; cette sentence, inlassablement r&#233;p&#233;t&#233;e : &#171; Toutes les chim&#232;res se ressemblent et le m&#234;me sort les attend.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Louis Reybaud, Etudes sur les r&#233;formateurs ou socialistes modernes, septi&#232;me (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; L'utopie ne serait alors qu'&lt;i&gt;un genre litt&#233;raire et/ou philosophique &lt;/i&gt;dont les invariants r&#233;sument le projet outrancier et dont les tentatives de r&#233;alisation r&#233;v&#232;lent le sens exorbitant : des perfections imaginaires vou&#233;es &#224; un destin autoritaire ou totalitaire. Tel est le sort qui attendrait les v&#339;ux pieux et les promesses vides : accomplir l'irr&#233;alisable en le rendant intol&#233;rable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ses faux amis, l'utopie ne serait qu'une infatigable anticipation et chaque anticipation une manifestation d'une transcendantale utopie. De l&#224; cette maxime, inlassablement ressass&#233;e : &#8220; Les utopies d'hier sont les r&#233;alit&#233;s de demain &#8221;. L'utopie ne serait alors qu'&lt;i&gt;une fonction onirique et/ou proph&#233;tique &lt;/i&gt;dont l'exercice serait indispensable &#224; la prospective et dont la vocation ne se d&#233;couvrirait que dans l'apr&#232;s coup de l'advenu : des pr&#233;monitions imaginaires charg&#233;es de pr&#233;parer des r&#233;alisations fatalement accessibles. Tel est le r&#244;le qui reviendrait aux p&#233;nombres du pr&#233;sent et aux nu&#233;es de l'avenir : rehausser la grisaille du pr&#233;sent des couleurs d'un pass&#233; qui l'aurait r&#234;v&#233; ou d'un avenir qu'il pourrait atteindre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les pourfendeurs de l'utopie scl&#233;ros&#233;e et z&#233;lateurs de l'utopie apprivois&#233;e dessinent ainsi une alternative qui peut se jouer en alternance, quand la mode n'impose pas de la jouer simultan&#233;ment &#8211; aujourd'hui comme hier. Pourtant il est des cauchemars qui ne hantent que le sommeil (et des r&#234;ves &#233;veill&#233;s qui ne sont qu'une occasion de dormir debout). Ainsi en va-t-il des cauchemars d'un si&#232;cle catastroph&#233; o&#249; le totalitarisme au pouvoir n'appara&#238;t plus que comme l'effet d'une utopie au pouvoir (ou des r&#234;ves grandiloquents qui se r&#233;sument &#224; de simples suppl&#233;ments d'&#226;me charg&#233;s d'&#233;picer le r&#233;alisme gestionnaire).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'utopie ne serait-elle qu'un ingr&#233;dient de nos effrois permanents ou un adjuvant de nos espoirs occasionnels ? L'utopie ne serait-elle qu'un genre pervers ou une fonction faussaire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les amis de l'utopie, quand ils suivent la le&#231;on d'Ernst Bloch notamment, la structure invariante et immobile des utopies appara&#238;t comme un artefact produit par la critique : les utopies ont leurs itin&#233;raires. Seule l'intention utopique est invariante&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ernst Bloch, Le Principe Esp&#233;rance, Gallimard, 1982, t. 2, p. 45-46.&#034; id=&#034;nh7-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'utopie ne saurait &#234;tre enferm&#233;e dans un genre ; l'utopie est une fonction. Quelle est cette intention ? Quelle est cette fonction ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'intention peut sommairement se d&#233;finir ainsi : la d&#233;tection des possibilit&#233;s contrari&#233;es par l'ordre social &#233;tabli. En suivant ce fil, les utopies n'apparaissent que comme des constructions pr&#233;caires et provisoires, divergentes et parfois contradictoires. Les itin&#233;raires de l'utopie - ses vari&#233;t&#233;s et ses variations - interdisent de traiter les utopies comme de simples variantes d'une m&#234;me chim&#232;re. Mais l'intention n'&#233;puise pas la fonction. Fonction non d'anticipation, mais de d&#233;tection. Fonction &#224; l'&#339;uvre dans l'histoire, avant d'&#234;tre livr&#233;e au travail de la connaissance : des virtualit&#233;s &#233;ruptives sont actives sous la croute des &#233;v&#233;nements s&#233;diment&#233;s, des propensions utopiques habitent le changement social, des acteurs combattent pour les actualiser - des utopistes, si l'on veut, qui sont aussi des fauteurs d'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'utopie m&#233;rite alors d'&#234;tre prise dans le bon sens du terme. L'utopie de bon aloi d&#233;signe cette double fonction : la d&#233;tection utopique des virtualit&#233;s r&#233;elles, mais contrari&#233;es et l'activation utopique de ces virtualit&#233;s. Est utopique alors non seulement ce qui &lt;i&gt;para&#238;t&lt;/i&gt; irr&#233;alisable du point de vue de l'ordre social existant (et qui &lt;i&gt;pourrait &lt;/i&gt;avoir sa place rationnellement &#233;tablie dans un autre ordre social), mais d'abord ce qui n'est&lt;i&gt; rendu&lt;/i&gt; impossible que par un ordre social qui en inter&#172;dit la r&#233;alisation. Car le partage entre le possible et l'impossible n'est l'objet d'un d&#233;bat que parce qu'il est l'enjeu d'un combat. Fourier, plus souvent qu'on ne le croit, allait &#224; l'essentiel : &lt;i&gt;&#171; L'impossible est le bouclier des philosophes, la citadelle des pauvres d'esprit et des fain&#233;ants. Une fois cuirass&#233; du mot impossibilit&#233; ils jugent, en dernier ressort, de toute id&#233;e neuve&lt;/i&gt;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Charles Fourier, La Fausse industrie, t.1, p. 82.&#034; id=&#034;nh7-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;i&gt; &#187;&lt;/i&gt; Contre ce bouclier, cette citadelle, cette cuirasse, l'utopie de bon aloi est l'utopie du bon combat. Que dire alors de l'utopie de Marx ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Marx&#8230;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les effar&#233;s du stalinisme-r&#233;alisation d'une id&#233;e et les afflig&#233;s du stalinisme-perversion de l'id&#233;al se flattent de d&#233;couvrir dans un retour &#224; Marx la lecture fatale ou la lecture fautive &#8211; le sens unique ou le contresens d'o&#249; viendrait tout le mal. Laissons les docteurs en orthodoxie ou en h&#233;r&#233;sie &#224; leurs imputations. L'histoire - l'histoire coupable ou l'histoire souhaitable - n'est pas inscrite dans le code g&#233;n&#233;tique d'un marxisme cellulaire. Pas de retour &#224; Marx donc. Mais un d&#233;tour par Marx.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx adversaire de l'utopie ? Il faut s'entendre. Marx ne critique pas, dans les utopies, les formes socialistes d'une &#233;ternelle utopie, mais les formes utopiques du socialisme. Il ne conteste pas dans leurs discours, un genre anhistorique, mais un moment historique du devenir du socialisme et du communisme : des &lt;i&gt;anticipations&lt;/i&gt; dogmatiques et des &lt;i&gt;prescriptions&lt;/i&gt; doctrinaires qui manquent le mouvement r&#233;el de l'histoire, voire qui s'opposent &#224; lui. Mais ces formes du socialisme et du communisme pr&#233;sentent deux versants dont Marx tente de penser l'unit&#233; sous une expression ambivalente : le &lt;i&gt;&#171; socialisme et communisme critico-utopique &#187;&lt;/i&gt;. Le second segment du qualificatif invalide l'utopie, le premier valide la critique, pourtant tout aussi ambivalente que l'utopie qu'elle fonde ou accompagne. A sa fa&#231;on, Marx reconna&#238;t que l'utopie ne peut &#234;tre d&#233;finie par ses limites ou par ses tares. Vient alors une deuxi&#232;me question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx d&#233;positaire de la science ? Ici encore il faut pr&#233;ciser. Marx n'oppose pas la science &#224; l'utopie, mais il pr&#233;tend donner au communisme des fondements scientifiques. C'est plus qu'une nuance. Mais cela ne l&#232;ve pas toutes les &#233;quivoques. Pour les saisir, il faut revenir en arri&#232;re. Prise en mauvaise part, en premier lieu, l'utopie d&#233;signe en g&#233;n&#233;ral des perfections imaginaires, et partant impossible &#224; atteindre et/ ou des prescriptions doctrinaires, qui sont impossibles &#224; accomplir. Or Marx retient le second sens et n&#233;glige le premier. N'aurait-il pas, &#224; sa fa&#231;on, &#233;t&#233; s&#233;duit par des mirages ? Si le communisme de Marx est irr&#233;ductible aux figures qui le hantent, comment ne pas reconna&#238;tre la persistance de trois illusions majeures : l'illusion d'omnipotence (d'une soci&#233;t&#233; ma&#238;trisant consciemment son histoire), l'illusion de transparence (d'une soci&#233;t&#233; o&#249; les modalit&#233;s et le sens de l'activit&#233; humaine seraient imm&#233;diatement d&#233;cryptables), l'illusion d'immanence (d'une soci&#233;t&#233; enti&#232;rement restitu&#233;e &#224; elle-m&#234;me) ? Prise en mauvaise part, en second lieu, l'utopie d&#233;signe encore des v&#339;ux exauc&#233;s avant d'avoir &#233;t&#233; accomplis, parce qu'ils sont consign&#233;s dans des syst&#232;mes cadenass&#233;s ou d&#233;pos&#233;s dans une histoire r&#233;v&#233;l&#233;e. Ici Marx retient le premier sens et n&#233;glige le second. N'aurait-il pas, &#224; sa fa&#231;on, c&#233;d&#233; &#224; des promesses ? C'est ce que l'on peut penser quand on voit Marx proposer une tentative de d&#233;montrer la n&#233;cessaire possibilit&#233; du communisme en c&#233;dant &#224; la tentation de proclamer sa n&#233;cessaire effectivit&#233;. Insistances d'une utopie promise donc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais qui soul&#232;vent une troisi&#232;me question : Marx, fondateur de l'utopie concr&#232;te ? Il convient, une derni&#232;re fois, de d&#233;jouer les fausses &#233;vidences. Doter l'utopie concr&#232;te de fondements scientifiques, ce n'est pas la fonder d&#233;finitivement, ni fonder enfin une science &#8211; une science englobante, voire la science des sciences. C'est fonder d'abord et du m&#234;me coup une possibilit&#233; d'autocritique constante du communisme et de l'utopie. Ce n'est d&#233;j&#224; pas si mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'utopie peut s'enfermer dans des syst&#232;mes doctrinaires et se r&#233;fugier dans des r&#234;veries vell&#233;itaires, c&#233;der &#224; des mirages et &#224; des promesses ; mais elle est tout enti&#232;re dans le mouvement, th&#233;orique et pratique, de leur d&#233;passement : chaque fois qu'elle d&#233;tecte et active un faisceau de possibilit&#233;s contrari&#233;es, mais d'ores et d&#233;j&#224; r&#233;elles et agissantes ; une gerbe de possibilit&#233;s disruptives qui s'opposent &#224; l'ordre &#233;tabli et en l&#233;zardent les assises. Le communisme n'est alors, pour Marx lui-m&#234;me, que cela : le mouvement r&#233;el de sa possibilit&#233; et l'id&#233;al de son accomplissement. Quelle possibilit&#233; ? Quel id&#233;al ? La possibilit&#233; concr&#232;te d'une appropriation sociale par tous les &#234;tres humains eux-m&#234;mes des conditions de leur existence : les moyens de production, d'&#233;change et de communication qui, dans les soci&#233;t&#233;s capitalistes, sont la propri&#233;t&#233; exclusive de quelques-uns. Quel id&#233;al ? Une soci&#233;t&#233; o&#249; le libre d&#233;veloppement de chacun serait la condition du libre d&#233;veloppement de toutes et de tous. Cette possibilit&#233; et cet id&#233;al sont utopiques ? Oui, mais concr&#232;tement enracin&#233;s dans l'oppression qu'ils tentent d'abolir. Ils sont encore &#233;nigmatiques ? Rien n'interdit de vouloir r&#233;soudre leurs &#233;nigmes, car &#171; Marx, &#171; le communisme &#187;, &#171; l'utopie &#187; sont aussi les mots d'une ind&#233;fectible esp&#233;rance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H.M.&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Source&lt;/strong&gt; Cet article a &#233;t&#233; d&#233;pos&#233; par un coucou (moi-m&#234;me), b&#233;n&#233;ficiaire d'une hospitalit&#233; inattendue. Il est en effet paru dans le n&#176; d'avril 2000 - dans un dossier intitul&#233; &#171; Utopies &#187; - de la &lt;i&gt;Revue des Deux Mondes&lt;/i&gt; qui, fond&#233;e en 1828, ne s'est jamais particuli&#232;rement signal&#233;e par un amour d&#233;mesur&#233; pour les utopies socialistes du 19e si&#232;cle et les socialismes et communismes du 20e. - Publi&#233; ult&#233;rieurement dans la revue&lt;i&gt; Utopie critique&lt;/i&gt;, n&#176;36, f&#233;vrier 2006, p.27-32. Cet article a &#233;galement b&#233;n&#233;fici&#233; de l'hospitalit&#233; du &lt;a href=&#034;http://www.homme-moderne.org/societe/philo/hmaler/textes/marx.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;site de l'Homme Moderne&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb7-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Si l'on en croit Jean-Fran&#231;ois Revel&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Louis Reybaud, &lt;i&gt;Etudes sur les r&#233;formateurs ou socialistes modernes&lt;/i&gt;, septi&#232;me &#233;dition, 1864, Art et Culture, 1978, t.2, p. 42.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ernst Bloch, &lt;i&gt;Le Principe Esp&#233;rance&lt;/i&gt;, Gallimard, 1982, t. 2, p. 45-46.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Charles Fourier, &lt;i&gt;La Fausse industrie&lt;/i&gt;, t.1, p. 82.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
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