Entretien : « Ne confondons pas l’alternative à reconstruire avec les raccourcis »

, par Henri Maler

Entretien publié le 25 octobre 2015 par « Journal des rédacteurs » (« Η Εφημερίδα των Συντακτών »), quotidien grec autogéré.

1 . Après 1989 et avec la prédominance du néolibéralisme, la place de l’utopie a été envahie par un pragmatisme de la dystopie, constellation dans laquelle on se trouve aujourd’hui. Est que il y a un chemin pour lui échapper et quel est le rôle de la Gauche ?

L’effondrement du communisme stalinisé a entrainé dans sa chute non seulement les espérances de ceux qui s’étaient fourvoyées à ses côtés, mais aussi les projets de ceux qui l’avaient combattu à l’extrême gauche. La mondialisation capitaliste et le chaos géopolitique sont, pour une part, la conséquence de cet effondrement sans relève. Cette mondialisation et ce chaos sont les cibles de résistances défensives et d’alternatives morcelées. Mais, aussi urgentes soient-elles, elles ne s’inscrivent dans aucun projet global d’émancipation sociale et internationaliste. Nous en sommes là. Mais l’utopie concrète n’a pas dit son dernier mot, pour peu que l’on ne confonde pas l’alternative à reconstruire et les raccourcis : à gauche, il n’y pas de pouvoir à prendre s’il n’y a pas d’avenir à conquérir. C’est à une véritable refondation que nous sommes invités. « Communisme, « Utopie, « Marx » : le vocabulaire de l’espérance a, semble-t-il, été invalidé par l’histoire du XXème siècle. Mais qu’importent les mots, si l’on peut garder la chose : je veux dire l’objectif d’une « société où le libre développement de chacun est la condition d’un libre développement de tous », comme le disait Marx (encore lui) pour définir le « communisme » (eh oui !). Peu importe le mot : le premier rôle d’une gauche de gauche est de redonner sens et portée à une telle perspective.

2. Dans un monde d’extrêmes inégalités et de dures concurrences économiques, à quoi Marx peut servir aujourd’hui ?

Un inventaire sans complaisance de la pensée de Marx est à l’ordre du jour. Cet inventaire ne peut se borner à affirmer que Marx serait prisonnier de son siècle, alors que, nous, nous serions libérés de Marx par le nôtre. Marx est encore notre contemporain, du moins si l’on veut saisir les ressorts de la mondialisation capitaliste et ses plus funestes conséquences. Autant le retour à Marx, du point de vue même de Marx, n’aurait aucun sens, autant le détour par Marx reste indispensable : la refondation d’une théorie et d’une politique d’émancipation ne peut pas naître d’une table rase.

3. Les révélations des Wikileaks et de Edward Snowden esquissent une « démocratie sous surveillance ». Quel est son avenir ?

Ces révélations concourent surtout et indéniablement à placer sous surveillance les pouvoirs politique et économique et confortent l’exigence d’une démocratie radicale qui abolirait les secrets protégés dans ces zones de non droit à l’information que sont les institutions économique et politiques. Mais cette démocratie ne peut naître que de mobilisations sociales et politiques : des formes d’insurrection aussi pacifiques que possible pour qu’émergent dans plusieurs pays, et notamment en Europe, des pouvoirs constituants.

4. La dette est devenue aujourd’hui le moyen qui permet de contrôler les États et les individus. Existe-t-il une manière de sortir de ce cercle vicieux ?

La dette, nos amis grecs le savent mieux que quiconque, est la conséquence d’une financiarisation de l’économie devenue autonome par rapport à l’économie « réelle » ou, plus exactement, par rapport aux capacités productives dont disposent les pays endettés. Or la plus grande partie de la dette (59%), est parfaitement illégitime, comme l’a montré en France le « Collectif pour un audit citoyen de la dette ». Il n’est que trop évident que le « chantage à la dette » vise à imposer aux peuples des politiques néo-libérales qui sous prétexte de leur permettre de désendetter ne font qu’accroître la dette elle-même, en les privant des ressources nécessaires pour développer une économie qui réponde aux besoins sociaux de la majorité des populations. Je ne vois pas d’autre issue que le refus de rembourser la dette et de combattre pour son annulation, mais à cette condition très contraignante : que ce refus émane simultanément de plusieurs pays, prêts également à nationaliser leur secteur bancaire. La question de l’euro se pose, me semble-t-il, dans les mêmes termes : si plusieurs pays européens se proposent de sortir de la zone euro, il ne faut pas exclure que le choc soit si puissant… qu’il entraîne une transformation radicale de la zone euro elle-même. Et quoi que l’on pense des épisodes récents de la vie politique en Grèce, il n’est que trop évident que l’isolement du premier gouvernement grec dominé par Syriza a été catastrophique. C’est assez dire la responsabilité passée et présente de la gauche radicale, aujourd’hui minoritaire dans la plupart des pays européens.

5 . Le contrôle de la majorité des medias par des magnats de la richesse et des grandes entreprises souligne plus que jamais la nécessité vitale d’avoir des medias indépendants. En Grèce on a créé le « Journal des Rédacteurs », un journal autogérée. Quel espace existe-t-il aujourd’hui pour le développement de tels médias ?

Je crois prudent de ne me prononcer que sur la situation française qui voit se consolider (c’est le cas du Monde Diplomatique) ou émerger (c’est le cas par exemple de Mediapart ou de Basta !) des médias indépendants, sans parler de la floraison de sites et de blogs d’information ou de contre-information. Les coûts plus faibles de la production d’information sur internet les favorisent. Mais ces médias alternatifs ne sont pas, à eux seuls, une alternative aux médias dominants. Parce qu’il est la proie d’appropriations et de concentrations capitalistes, c’est l’ensemble de l’espace médiatique qui doit être transformé pour que la plupart des médias deviennent indépendants : limitation des concentrations, dissociation de la propriété des médias et de la propriété industrielle, libération du secteur public de l’emprise du pouvoir exécutif, création d’ un « service public de l’information et de la culture », adossé à deux formes de propriétés : le secteur public et le secteur associatif. Les médias indépendants et autogérés deviendraient alors une composante indispensable de ce service public. Il n’est pas interdit de rêver !

H.M.

- Prudent et nuancé, j’ai pris garde, dans mes réponses, venues de France, d’éviter la position de surplomb et la posture de donneur de leçons à propos de la situation en Grèce dont je ne suis, hélas, qu’un observateur.